La solidarité, fardeau ou ressort pour les communautés chrétiennes ?
Conférence au Centre diocésain de Rouen, le mercredi 3 février 2010
La prise au sérieux de la question de la solidarité : un des points cruciaux pour l’Eglise
aujourd’hui.
Benoît XVI, dans son encyclique Deus caritas est, rappelle que les engagements solidaires des chrétiens, qui expriment la caritas du Christ, ne sont pas pour l’Eglise
- un petit supplément,
- quelque chose d’optionnel,
- réservé à ceux qui sont sensibles à ces questions là,
- mais qu’il en va de l’identité même de l’Eglise :
« L’Eglise ne peut pas négliger le service de la charité, de même qu’elle ne peut négliger les Sacrements ni la Parole » (Deus Caritas est, § 22).
Et : « La charité n’est pas pour l’Eglise une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer » (Ibid., § 25). Prendre au sérieux ces engagements auprès de ceux qui sont en souffrance ou laissés sur le côté est très important pour que l’Eglise puisse témoigner de la Bonne Nouvelle.
Beaucoup de contemporains aujourd’hui supportent mal des déclarations dans le champ de la morale ou de la doctrine ; en revanche, au moment du décès de sœur Emmanuelle et de l’abbé Pierre, la plupart des journaux faisaient leur une sur ces grandes figures de la solidarité.
On doit même sans doute pouvoir dire que pour beaucoup, l’engagement des chrétiens et des communautés dans le champ social est une condition sine qua non pour prendre au sérieux le message de l’Evangile. Ils sont habités par un raisonnement du type : « s’ils agissent ainsi, alors oui, je peux écouter ce qu’ils disent ».
ó la solidarité annonce que nous pouvons être bénéfiques les uns pour les autres, elle révèle le meilleur visage de l’humanité (que l’on pourrait appeler aussi fraternité) ; c’est pourquoi pour beaucoup, elle est déjà en elle-même bonne nouvelle, et pour les chrétiens, elle parle de la Bonne Nouvelle du Christ.
Mais la solidarité est aussi un élément indispensable pour l’Eglise en interne, si l’on peut dire (pas seulement un témoignage aux yeux du monde). Pour les chrétiens aussi il est très important de sentir concrètement que la Bonne Nouvelle transforme les relations, et cela aussi bien dans l’Eglise elle-même qu’en ce qui concerne les liens que chaque communauté établit dans le lieu où elle est.
- Si l’on s’associe dans l’Eglise exactement sur le même mode que dans n’importe quel groupe d’opinion,
- si l’on est uniquement centré sur nos petits problèmes sans attention au lieu où l’on est, alors, nous sentons bien que ça cloche. Vous allez peut-être me dire : très bien, ça c’est la théorie ; en pratique, la solidarité dans la vie de l’Eglise, même si elle est très présente (les chrétiens sont très actifs en ce domaine) est rarement vue, en fait, comme ce qui fait partie de son cœur ; on la voit comme un prolongement de la foi, et l’on est bien content de trouver quelques personnes qui pourront s’en charger. Le plus souvent, ça ne va pas plus loin que cela.
La solidarité alors, peut facilement pour la communauté devenir un fardeau. Plus spécialement, ceux à qui elle a confié cette responsabilité peuvent le sentir ainsi. Vous confirmerez s’il en est ainsi ou pas. En tout cas, c’est l’hypothèse qui a conduit à choisir le titre de ce topo.
Dans un premier temps, il faudra rester là-dessus : c’est vrai que vivre la solidarité peut être un fardeau. Je vous proposerai de chercher comment ça se traduit, pourquoi on peut ressentir des choses comme cela. Je vais avancer des choses, je ne sais pas si ça recoupera votre expérience. Ce sera à vous de nuancer, compléter, préciser. Dans un deuxième temps, je vous proposerai de regarder comment la solidarité malgré cet aspect fardeau, est aussi un ressort, à la fois pour des personnes et pour des communautés. Pour cela, je vous proposerai de réfléchir à un certain nombre d’expériences qu’elle permet de faire, qui sont aussi des expériences spirituelles, l’occasion d’accueillir le don de Dieu. Là aussi, vous n’hésiterez pas à corriger ou compléter. Tout cela devrait nous aider à saisir pourquoi la solidarité est indispensable à l’Eglise : pas seulement pour des questions de cohérence entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, mais aussi parce qu’il y a là pour les chrétiens, un rendez-vous capital : un rendez-vous avec le Christ.
1- Quand la solidarité est un fardeau. Important de regarder aussi cette réalité. Ceux qui sont engagés le savent : la solidarité gardera toujours, même quand elle est vécue dans les meilleures conditions possibles, quelque chose de lourd, de fatigant. Sans doute aussi parce que dans ce genre d’expérience, nous sommes mis au travail au plus profond de nous-mêmes. Il ne faut donc pas rêver faire disparaître totalement cet aspect. Mais nous pouvons peut-être le vivre un peu autrement, afin de ne pas en être écrasé. Mais voyons tout d’abord différents aspects que cette fatigue peut prendre.
a) Ce qui peut rendre lourd l’engagement solidaire
Je propose tout simplement de passer en revue plusieurs aspects de la question. 4 grandes choses qui font que les engagements solidaires peuvent paraître lourds :
- Les problèmes sont immenses ; on peut avoir l’impression d’un tonneau sans fond ; au niveau où l’on agit, on n’a pas prise sur ces problèmes ; impression d’un combat qui ne pourra jamais être gagné.
o Si l’on se met à creuser, à réfléchir aux mécanismes qui ont provoqué la misère, la violence ou les injustices, on arrive à des enchaînements complexes, qui font jouer bien des aspects (pas seulement l’économique, mais aussi la culture, la santé, les problèmes de logement, les aléas des histoires personnelles, etc.). Impossible d’identifier une cause précise : tout paraît compliqué et brouillé.
o On ne sait plus bien par quel bout il faudrait prendre le problème. Celui du logement ? de la culture ? des liens qui se défont ?
- Parfois on peut avoir l’impression qu’il ne se passe pas grand-chose ;
o Les personnes ne guérissent pas de leur misère ; avant de s’engager, on pensait avoir une certaine efficacité ; on avait entendu raconter des histoires de personnes qui se redressent, dont l’existence est transformée grâce à un appui qu’elles ont trouvé ; et ça nous avait donné envie de nous engager. Mais voilà que les personnes que je rencontre donnent l’impression de ne pas pouvoir sortir de leur misère ; et cela peut provoquer :
§
impatience,
§ jugement (elles ne font pas le minimum qui pourrait les aider ; c’est donc qu’elles sont complices de leur misère)
§ fatalisme (de toutes façons, c’est fichu, les personnes sont trop cassées, il ne faut pas rêver qu’elles s’en sortent).
o Les institutions (l’Etat, les collectivités, les services de santé, logement…) ont une forte inertie ;
§ on sent qu’elles n’y croient qu’à moitié
§ est-ce qu’elles ne nous utilisent pas ?
o La communauté chrétienne ne se laisse pas facilement sensibiliser.
§ Finalement, tout le monde est bien content qu’il y ait une équipe du Secours Catholique, car ça permet de se débarrasser des gens difficiles.
§ Ils marchent à l’émotion, mais dès qu’il faut s’engager dans la durée, il n’y a plus personne.
§ Ils ne nous demandent jamais rien sur ce que nous faisons, on dirait que ça ne les intéresse pas.
- Il arrive que l’on se sente un peu seul : pas grand monde pour nous aider ; ou bien petites guéguerres ; petites rivalités qui peuvent paraître absurdes en face des défis.
o Rivalités entre associations (pour avoir des subventions ; pour être dans les journaux, pour être reconnu, estimé)o
Rivalités, même, entre membres d’une même équipe ; agacement à cause des manières de faire de telle ou telle personne ; impression que les choses pénibles retombent toujours sur les mêmes, etc.
- Peut-être aussi une 4e raison : les engagements solidaires nous mettent aux prises avec nous-mêmes ; on découvre peut-être
o Des peurs ; pas rassuré d’être mis devant des personnes très démunies ; ou bien dans des situations de tension ou de conflits
o Des limites : je découvre des situations en face desquelles je ne sais pas comment réagir ; et puis, si les choses ne bougent pas plus vite, c’est bien la preuve que je n’ai pas beaucoup de dons pour cela.
o Des défauts : les engagements, dans la mesure où ils me mettent dans des situations inédites, révèlent aussi des manières de réagir dont je peux avoir honte (fuites devant des choses trop lourdes, ou au contraire, se faire mousser d’être capable de s’affronter à ce qui fait peur aux autres).
Tout cela fait que les engagements solidaires peuvent être pesants. b) Conséquences ?
Peut à peu, on peut avoir l’impression d’une usure :
- perte du goût de faire les choses, d’être avec les gens (on retrouve toujours les mêmes problèmes, etc.).
- perte du sens : finalement, à quoi ça sert ? à quoi bon ? La perte du sens peut se traduire par le fait de reporter tout le sens sur des affaires de fonctionnement (on met toute son énergie dans l’intendance ; que tout soit nickel ; et ainsi on évite de se poser la question du sens final de ce qu’on fait).
- ou bien épuisement, impression de donner beaucoup (de temps, d’énergie) et de ne pas être nourri en retour ; d’où le sentiment d’être vidé, de manquer de forces.
c) Des pistes pour en sortir
Alors, qu’est-ce qui permettrait de sortir de cela ? Comment ces fardeaux pourraient-ils devenir des ressorts pour nous, pour la communauté chrétienne ?
3 idées clé :
- s’il y a des choses à changer, le premier pas n’est pas à attendre du côté de la communauté chrétienne, mais de ceux qui sont engagés du côté de la solidarité (pourquoi ? parce que c’est eux qui ont conscience de la difficulté).
- Ce qui peut nous nourrir dans l’engagement solidaire, n’est sans doute pas à chercher ailleurs que ce que nous vivons déjà aujourd’hui ; c’est sans doute dans une manière autre de le vivre et de l’accueillir (et cela : un chemin toujours à faire ; on n’est jamais arrivé au terminus).
- Cela dit, pour que tout cela se mette en place, une condition sine qua non : relire ce que l’on fait, et en parler (sinon, très vite, on va se mettre en pilotage automatique, ou bien on va agir de manière solitaire et donc désordonné).
Tout cela invite donc à se poser la question : dans ce que je fais, déjà, maintenant, qu’est-ce qui pour moi, fait l’effet d’une source ?
NB : à quoi repère-t-on une telle source ? A la joie qu’on y trouve (une joie paisible, qui ne me ramène pas à moi-même, mais ouvre en même temps aux autres ó pas une joie nerveuse, ni une joie triomphale). Très important de se demander cela, quelles sont les sources que j’ai découvertes dans ce que je fais (car comme dit Thérèse d’Avila : c’est un premier don que d’être visité par Dieu, mais c’en est un deuxième que d’en prendre conscience, et c’en est un 3e, qui s’ajoute encore aux 2 premiers, que de pouvoir l’en remercier).
Parenthèse : une très bonne médecine (recommandée par les psy) : ne pas s’endormir sans avoir repéré au moins une ou deux choses heureuses vécues dans la journée, de ces choses qui m’ont mis dans ce genre de joie dont je parlais. Parfois, il faut chercher un peu ; mais on trouve toujours ; et comme croyant, ces joies, nous pouvons les accueillir comme dons de Dieu.
Et cela : de même dans les engagements solidaires : s’arrêter, se demander où l’on a eu affaire à ce genre de joie. 2- Les ressorts (cachés ?) de la solidarité
Qu’est-ce qui, dans les engagements solidaires, peut faire un effet « source » ? Quelles joies pourrions-nous donc nommer ? Je vous propose de réfléchir sur ces questions. Je vais avancer trois points pour amorcer la réflexion (je parle à partir de mon expérience, mais aussi de personnes que j’ai interrogées), trois types d’expériences associées aux engagements solidaires, où l’on peut sentir quelque chose de la source.
a) Des expériences d’ouverture
- Des exemples de telles expériences :
o être touché par quelqu’un ; par son visage, son expression, son regard, son histoire, ses mains ;
o se sentir proche de lui, d’elle (très belle expérience qui nous rappelle notre commune humanité ; c’est une expérience de fraternité).
o ou bien être remué aux entrailles par une situation d’injustice ;
o ou bien s’étonner de découvrir une qualité chez quelqu’un, que l’on n’avait encore jamais vue ;
o ou encore se réjouir de quelque chose de réussi (surtout si l’on n’y croyait qu’à moitié).
- Ces expériences-là ont été aussi celles du Christ ; pour cela il y a un mot dans le NT (un de ces mots clés), le verbesplangchniszomai (traduit « être pris aux entrailles ») que l’on retrouve dans des passages très importants
o lorsque Jésus voit les foules ;
o lorsqu’il voit la veuve dont le fils est mort ;
o lorsqu’il est approché par un lépreux ;
o lorsque le père de la parabole des 2 fils voit de loin son fils revenir ;
o lorsque le samaritain voit le blessé au bord de la route.
- Il l’a lui-même vécu ; il a consenti à se laisser toucher. Ce n’est pas toujours facile, car on ne sait pas à quoi ça va nous entraîner, on peut y résister ; et pourtant c’est le B a Ba de l’évangile ; sans cela, rien ne peut advenir. Ces expériences = ce qui nous fait humains ; si nous étions de marbre, comme on dit, nous serions des statues, pas des hommes et des femmes.
- Avec cette ouverture, vient la joie dont je parlais. Cette joie, qui est signe du don de Dieu (c’est sa signature).
- Important de repérer ces moments d’ouverture pour nous car :
o quand nous avons repéré comment ça marche pour nous, alors, cette joie nous devient plus familière ; elle nous habite davantage (d’où l’importance de l’exercice que je signalais à l’instant, relire ce que l’on a vécu et en parler).
o Ayant vu comment ça marche pour nous, ça nous permet d’aider d’autres à accueillir pour eux aussi, cette joie
NB : il est capital de présupposer que toute personne est capable de se laisser toucher ; si l’on en venait à considérer que telle personne ou tel groupe est définitivement imperméable à cela, ça reviendrait à lui enlever sa dignité d’homme ou de femme. En toute personne, il y a cette capacité, même si elle est profondément endormie, même si elle cherche par toutes sortes de mécanismes, à se défendre de cette ouverture. o
Pour la communauté chrétienne aussi c’est important. Comment pouvons-nous l’aider :
§ à se laisser toucher par ceux qui vivent là où elle est ; notamment les plus fragiles, les plus souffrants ;
§ à prendre conscience de la joie qui se produit là ;
§ à découvrir que cette joie est le signe qu’elle est visitée par son Seigneur ?
o Comment pouvons-nous créer des événements qui faciliteront cela ?
§ Sans doute que ça demande à être soigneusement préparé ; pour qu’une rencontre puisse avoir lieu, et une rencontre qui permettra cette ouverture
· Ex : prier le chemin de croix avec des personnes du Quart Monde, avec des gens du voyage ;
· faire que la communauté chrétienne entende le récit de qqun qui a été sans papier ;
· écouter la prière de ceux qui sont très pauvres, ou handicapés ;
· diffuser sur une carte distribuée à l’assemblée, une lettre, écrite par des détenus, adressée aux membres de la communauté
NB : pour que cette ouverture ait lieu, ça demande une « mise en présence » de l’autre (soit par la vue, soit par l’écoute, soit par la lecture de ce qu’il a écrit) ; en tout cas, ça demande que l’autre soit mis en situation de s’adresser à nous. L’ouverture en question ne pourra jamais avoir lieu si l’autre est réduit à un problème ou bien est présenté comme un objet ou une bête curieuse.
Ces expériences d’ouverture, je le disais, c’est le B a Ba de l’évangélisation.
Mais ça n’est pas le dernier mot de l’évangélisation.
Car le Seigneur n’est pas venu uniquement pour nous faire faire l’expérience d’ouverture. Celle-ci est comme un préalable ; ce sont les portes qui s’ouvrent, mais pour ensuite donner lieu à autre chose.
Ce que le Seigneur est venu vivre avec nous, c’est simple, ça tient en un mot que nous entendons à chaque eucharistie, au moment crucial de la consécration : l’alliance. Il est venu renouer les liens de l’alliance entre l’humanité et Dieu, qui avaient été mis à l’épreuve par tous nos réflexes d’enfermement, de survie, ou de folie des grandeurs.
b) Entrer dans l’alliance
C’est quoi l’alliance ?
C’est un lien (càd, ce qui nous relie, ce qui fait que mon histoire est reliée à d’autres histoires)
Mais il y a toutes sortes de liens ;
- depuis des liens extrêmement forts qui nous engagent à l’intime de nous-mêmes, comme les liens du mariage,
- jusqu’à des liens beaucoup plus légers, qui n’engagent qu’une part de nous-mêmes, comme un contrat de type commercial, ou économique (là, on s’engage à fournir une prestation, ou à remplir une fonction mais un autre pourrait tout aussi bien fournir la même prestation ou remplir la même fonction : nous ne sommes pas engagés à l’intime de nous-mêmes).
Quelles seraient les caractéristiques de ces liens très forts, par lesquels on s’engage à l’intime de nous-mêmes ? Ils sont
- sans condition (cf. la relation des parents aux enfants ; la relation entre époux) ; càd, qu’on n’attend pas un bien en retour, pour s’engager ; ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bien en retour (par ex. l’affection des enfants, la joie de les voir grandir) ; mais on ne s’est pas engagé à cause de cela ; on s’est engagé parce que c’est toi ; et c’est tout ;
- pour toujours (ça ne peut pas être un CDD) ;
- pardonnant (prêt à passer par-dessus l’absence de réponse).
3 remarques à ce sujet :
NB1 : le type de liens personnels, dans lesquels on s’engage vis-à-vis de l’autre depuis l’intime de nous-mêmes, c’est cela qui nous fait vivre ; supposez que vous n’ayez bénéficié d’aucun lien de ce type ; que seriez vous devenus ? Supposez que du jour au lendemain, tous ces liens là s’effacent, que deviendrions nous ? (cf. Sylvie Germain, Hors champ)
NB2 : en toute relation vraiment humaine, il y a quelque chose de ce type de lien, même pour une relation très furtive comme l’achat d’un ticket de métro à un guichet, ou le passage à la caisse d’un supermarché : si nous nous regardons, si par ce regard, nous nous reconnaissons comme des êtres humains, il y a quelque chose de ce lien sans condition, de ce regard qui dit « je tiens à toi parce que c’est toi et à cause de rien d’autre ».
NB3 : ce qui fait le plus souffrir l’humanité, ce qui la rend malade ou violente, c’est d’abord l’absence de ces liens (par ex. si aucun regard n’est échangé avec celui qui est derrière le guichet ou à la caisse, si l’autre est vu purement et simplement comme une fonction qu’un distributeur automatique pourrait tout aussi bien remplir) ; ou bien le fait que ces liens sont négligés, tenus pour rien, ou méprisés. On peut souffrir la grande pauvreté, la maladie, l’échec, mais rien n’est plus douloureux que de voir ces liens déchirés.
NB4 Cela dit, il faut préciser aussi que ces liens ne sont en général jamais tout à fait purs ; jamais tout à fait désintéressés ; souvent, ils ont une forme mixte : en partie sans condition, mais si je suis payé en retour ce n’est pas plus mal, et puis si un jour je ne reçois rien, je peux en ressentir déception et tristesse, alors que j’avais juré mes grands dieux que je m’engageais gratuitement. C’est bien le signe que ce n’est jamais totalement pur. C’est pourquoi les liens sont en général également douloureux (à cause de ce mixte), et c’est pourquoi ils peuvent aussi blesser. Ou ligoter.
Dans l’alliance, Dieu s’est engagé vis-à-vis de nous, par un lien extrêmement fort. (la liturgie parle d’« un lien si fort que rien ne pourra le défaire »). Il s’engage à l’intime de lui-même. Il s’engage personnellement (et pas seulement de haut, vis-à-vis de l’humanité en général, mais vis-à-vis de chacun aussi).
Quand on dit Dieu est amour ; c’est cela que nous disons : Dieu s’engage vis-à-vis de l’humanité, par ce type de liens qui appellent à la vie, à la parole, à la liberté.
Et réciproquement, ce type de liens qui appellent à vivre, qui aiment, sont sans doute ce qui parle le mieux du Dieu de Jésus Christ.
Dans l’expérience de la solidarité, nous pouvons faire l’expérience de ce type de liens.
- Tout d’abord, nous en faisons l’expérience en creux :
o Si la solidarité est nécessaire, c’est précisément parce que ces liens ont souffert. Et nous sentons bien que la seule chose, finalement, qui peut réparer ce qui a été détruit, ce sont des liens de ce type (qui peuvent se décliner de mille manières). Ce qui importe le plus pour quelqu’un qui est dans la misère, ce n’est pas qu’on lui apporte de quoi manger, de quoi s’habiller, de quoi se loger ; ce qu’il demande en premier, comme il dit souvent, c’est de la considération. Etre considéré ; c'est-à-dire, être regardé comme quelqu’un (et non pas d’abord comme un problème, ni comme une montagne de besoins, ou que sais-je).
o Etre regardé comme François, Pierre, Ginette, c’est-à-dire, être accueilli pour ce que l’on est, pour qui l’on est, et pas pour autre chose. C’est cela qui est attendu en premier. Pour nous ça veut dire : accepter que François, Hervé, Ginette, peu à peu, fassent partie de ceux à qui l’on pense, qui sont importants pour moi, qui font partie de mon histoire. Et là, nous faisons l’expérience de l’alliance, pas seulement en creux, mais aussi en plein.
Les problèmes de François, Hervé ou Ginette n’en seront sans doute pas résolus pour autant, mais leur souffrance sera déjà considérablement allégée ; du simple fait de savoir qu’ils comptent pour d’autres personnes. Que celles-ci pensent à eux.
C’est d’abord cela qui nous est demandé ; tout ce que nous pouvons mettre en œuvre ensuite, ce ne sont que des moyens, autour de cela. Mais le cœur de l’engagement solidaire c’est bien cela.
Et ceci est source de joie. Car nous aussi nous en bénéficions. Ce n’est pas rien que de compter pour François, pour Hervé, pour Ginette. C’est un grand cadeau que d’être accueilli dans l’histoire des plus démunis. Ça fait vivre bien plus que de recevoir les honneurs des grands, car ceux-là sont souvent pour nous un piège, ils nous font croire que nous sommes au dessus de la moyenne (ce qui est faux, tout simplement parce que Dieu ne calcule jamais la moyenne, d’ailleurs, on ne sait même pas s’il a appris à compter).
Là encore, quand nous faisons cette expérience, ne la laissons pas passer (relire ce que l’on a vécu, pour y reconnaître des choses comme cela : ce lien qui peu à peu se tisse, ça va passer par mille signes ;
- si on ne les remarque pas, le tissage risque de s’arrêter ;
- si on les remarque, on peut être sûr, comme croyants, qu’alors, c’est aussi Dieu qui se manifeste, c’est lui qui nous touche à ce moment là, quand on se rend compte que notre cœur est habité par des tas de noms et de visages, notamment ceux qui font partie de l’humanité souffrante).
C’est cette expérience là que nous pouvons viser à faire faire à notre communauté, notre paroisse.
Tout cela ne se fera pas en un jour. Ça va demander beaucoup d’attention et de finesse, pour voir qu’est-ce qui permettrait que des liens se tissent entre des personnes seules ou en souffrance que vous connaissez, et d’autres membres de la paroisse. Cela passera sans doute par des formes instituées (il en existe déjà et d’autres sont certainement à inventer : les tables ouvertes, des associations comme foi et lumière, le souci que l’on a que les malades de la paroisse soient visités par leurs amis, les veilleurs, etc.).
Il y a là de quoi renouveler profondément une communauté chrétienne. Imaginons une communauté qui peu à peu, a été rendue sensible au lieu dans lequel elle vit.
- Au point d’en connaître les souffrances, les attentes, les coins oubliés, les solitudes.
- Au point de changer de regard, d’avoir un regard aiguisé pour sentir les solitudes, les souffrances, les abandons. Un regard de veilleur (c’est si important ! cf. phénomène d’invisibilité)
Peu à peu elle se lie avec ceux qui sont ainsi en souffrance ou dans la détresse autour d’elle (ça ne veut pas dire que tout le monde dans la paroisse devienne un militant associatif, non, ça veut dire que l’on a trouvé le moyen que des rencontres aient lieu, que peu à peu l’on fasse connaissance, et que ces personnes comptent pour la communauté). Est-ce que ça ne donne pas de nouvelles couleurs à sa relation au Christ ?
ó Ceci = un 2e aspect de l’expérience de solidarité : faire une expérience d’alliance ; avec la Question : est-ce que vous allez pouvoir aider votre Communauté Xne à entrer davantage dans une relation d’alliance ?
Pour être juste sur ce que la solidarité permet de vivre, je crois qu’il faut compter un 3e aspect, qui n’est sans doute pas le plus facile : je l’ai intitulé « se laisser simplifier »
c) Se laisser simplifier
Cheminer avec les personnes en souffrance est une école de simplification. Non pas au sens où ça nous rendrait simplistes, mais au sens où ça aide à reconnaître ce qui est essentiel (c’est-à-dire aussi, ce qui vient de Dieu).
Dans la vie courante, nous sommes engagés dans des tas de relations où les choses se mesurent. Ce sont des relations
- où l’on cherche à obtenir quelque chose en échange de quelque chose d’autre.
- Et cela, pas nécessairement sous forme d’un échange monétaire. Je peux par exemple vouloir obtenir une promotion pour moi, et pour cela me comporter de manière complaisante avec ceux qui ont le pouvoir de me l’obtenir. Dans ce cas, ce n’est pas de l’argent que l’on échange, mais il s’agit pourtant d’un échange où l’on compte. De même on peut compter la reconnaissance, les honneurs, bref, il existe toutes sortes de rétributions.
Beaucoup de relations consistent en des échanges de ce type. Comme il s’agit de montages complexes,
- nous avons besoin de moyens pour réguler ces échanges ;
- notamment déterminer s’il y a eu injustice, afin de pouvoir la corriger (beaucoup de petits ou grands conflits portent sur des choses que l’on a ressenties comme étant des injustices et pour lesquelles nous demandons dédommagement).
L’ensemble de ces régulations contribue à faire un monde repérable (dans lequel on peut s’attendre à ce que les choses s’échangent d’une manière telle que l’on peut s’y retrouver). Rend les comportements prévisibles.
Ces régulations donnent naissance à des structures sociales (très complexes), mais qui ont en commun de permettre, de se relier les uns aux autres, et cela parce qu’on peut mesurer les choses et établir des équivalences. Tout cela donne lieu à des hiérarchies, ordonnées selon des grandeurs, en fonction desquelles on va pouvoir situer par ex. un service, un poste de travail, un objet, etc. Et il y a plusieurs critères possibles pour établir ces hiérarchies, d’où des débats nécessaires pour s’entendre et parfois des disputes. Tout cela est nécessaire pour vivre ensemble. Il serait illusoire de prétendre organiser la cité sans avoir recours au calcul.
Mais il peut nous arriver d’être fascinés par ces grandeurs, ces hiérarchies, au point de penser que ce sont elles qui nous font vivre (si je perds ce poste, cette fonction, je ne suis plus rien, j’ai l’impression de subir une sorte de mort).
Alors, nous cédons à ce que la Bible appelle l’idolâtrie (l’idole, c’est une construction humaine, que nous regardons comme ce qui donne la vie).
Tous ces échanges régulés sont indispensables pour vivre ensemble, mais ce ne sont pas eux qui donnent la vie. La vie est donnée par Celui qui nous appelle par notre nom. Tous ces liens de type alliance, que j’évoquais à l’instant. Ce sont eux qui donnent la vie (et eux, ce ne sont pas des échanges calculés). Et à travers eux, nous pouvons, comme croyants, lire le don de Dieu.
Eh bien ! vivre une vraie relation avec ceux que d’habitude on oublie, oblige à sortir des logiques de classifications et de hiérarchie, pour entrer dans une autre logique, dans laquelle on renonce à toute hiérarchie, à toute comparaison (les hiérarchies, les classifications demeurent, mais elles sont reconnues pour ce qu’elles valent réellement : une organisation que nous nous donnons pour faciliter la vie ensemble ; ce ne sont pas elles qui donnent la vie ; elles ne disent pas la vérité de ce que nous sommes). C’est difficile. C’est presque impossible, car tous nos réflexes fonctionnent dans l’autre sens. Et pourtant c’est à cela que l’Evangile appelle.
Avec les plus pauvres (y compris les personnes très âgées, les malades, les handicapés), avec les enfants, avec l’étranger, avec l’ennemi, je suis obligé, si je veux vivre quelque chose de consistant avec eux, d’inventer autre chose qu’un échange calculé. Je suis obligé de le rencontrer pour lui, et non pas pour ce qu’il peut me fournir en échange de ce que je lui apporte (on retrouve une relation de type « alliance », dont je parlais). Au cours de cette relation, mes réflexes seront pris à rebrousse poil. Car je suis toujours tenté de retourner à une logique de classification (faire le tri entre ceux qui valent la peine et les autres par exemple). Beaucoup de mes manières de voir, de réagir, d’évaluer, seront débusquées et radicalement mises à l’épreuve : beaucoup de choses que je pensais importantes et même indispensables pour vivre et être heureux vont tomber. Je découvrirai alors toutes mes petites idoles.
C’est un chemin qui peut être rude. Mais cela ramène toujours à ce qui est vraiment indispensable pour vivre : l’amour que nous avons reçu et que nous pouvons partager. Et cela, c’est un don de Dieu.
C’est pourquoi : cette âpreté est compensée par la joie de la rencontre. Cette joie de se savoir appelé à l’existence par les autres, qui sont pour moi comme un écho de l’appel de Dieu.
Cette rudesse explique sans doute en grande partie les résistances que nous avons tous, à nous lier avec les plus fragiles, ceux qui sont en souffrance.
Ceci explique que la solidarité vient rarement au premier rang des préoccupations dans une communauté chrétienne. Car c’est un lieu redoutable. (nous retrouvons donc ici des choses dont il a été question dans la première partie).
*
Tout ce dont je viens de parler, ces trois éléments qui font partie de l’expérience de la solidarité (se laisser toucher, entrer en alliance, se laisser simplifier), ce sont aussi des expériences spirituelles.
Ça veut dire qu’à chaque fois, bien qu’il s’agisse de choses tout à fait humaines, nous pouvons, comme croyants, y reconnaître le don de Dieu. P
ourquoi cela ?
Parce que dans ce genre d’expériences, il est question de ce qui nous donne la vie (l’amour ; ces liens par lesquels nous nous appelons à l’existence) ; or, cela, nous dépasse ; ce n’est pas nous qui l’avons inventé ; ce n’est pas nous qui en sommes à l’origine. Cela vient de Dieu. D’ailleurs la vie du Christ, telle qu’on l’entend dans les évangiles, est de part en part pétrie de cela, de ce type de relations qui font vivre, qui parfois, littéralement, ressuscitent.
On pourrait en parler non seulement comme des expériences spirituelles, mais aussi comme des rendez-vous sacramentels. Pensez ici au texte du jugement dernier en Matthieu 25 : tout ce que vous avez fait aux plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Ça veut dire que dans les engagements solidaires, nous avons affaire au Christ. Pas d’une manière que l’on pourrait maîtriser, planifier, évaluer, non (rappelez vous l’étonnement des gens lors du jugement) ; mais de façon mystérieuse. Et encore une fois, c’est à la joie que nous pouvons reconnaître son passage.
Pour moi, un enjeu crucial pour les communautés chrétiennes aujourd’hui, c’est de faire ce genre d’expériences dont j’ai parlé. Et vous, les acteurs de la solidarité, votre rôle n’est pas de prendre sur vous toutes les tâches (et ainsi en débarrasser la communauté), votre rôle est d’initier la communauté au genre d’expérience que vous-mêmes avez faites, en faisant route avec les plus fragiles. C’est un rôle non pas de sous-traitants, mais de médiateurs.
Comment faire ? Ce n’est pas moi qui puis donner beaucoup d’exemples. A vous de chercher, travailler, réfléchir, partager, en gardant toujours en ligne de mire cette perspective : comment aider la communauté chrétienne à se lier vraiment avec ceux qui sont en souffrance ?
Cette dynamique, pour moi, elle a un nom, dans l’Eglise, c’est la diaconie. C’est-à-dire, le travail d’évangélisation du champ de nos relations. Acteurs de la solidarité, vous êtes au service de la vocation diaconale de l’Eglise.
Le mot diaconie : permet de faire entendre que dans les engagements solidaires, il y a une expérience de rencontre du Christ ; une expérience spirituelle.
Dernière modification : 09/04/2010