Conférence de Bernard Ibal sur les retraites

es retraites : Quelle société construisons-nous, en équité et solidarité, avec toutes les générations ?

Par Bernard Ibal,

Vice Président des Semaines Sociales de France , membre duConseil économique, social et environnemental


Exposé fait  le 11 décembre 2010 à l’occasion de l’Assemblée Générale de l’antenne pour la Haute Normandie des Semaines Sociales de France



Il est urgent de prendre en compte le long terme. Tous les paramètres de l’équilibre financier du système actuel sont connus depuis plus de 20 ans ; de même ceux des années à venir. Et pourtant les réformes votées n’ont qu’un caractère « court termiste », ne concernant que la période 2011-2018.

Le temps pris pour la réflexion sur ce sujet et la mise en œuvre des mesures, en France, apparait particulièrement précipité, par rapport aux autres pays européens ayant eu à réaliser le même exercice, notamment en Allemagne et plus encore par rapport à la Grande Bretagne.

Les mesures ainsi prises, plutôt qu’une prise en compte global des différents paramètres, apparaissent d’abord comme un exercice detransfert de charges : 62% de ceux qui prennent leur retraites ont sans emploi à ce moment là. C’est ainsi un transfert de charges des caisses de retraite vers le RSA ou l’Assurance chômage.

On ne peut méconnaitre cependant des apports structurels pou raméliorer l’équité entre les différents secteurs : ainsi la durée de cotisation des fonctionnaires sera-t-elle allongée,mais le calcul de leur pension demeurera basé sur les 6 derniers mois de leur activité.


Qu’est ce qui était attendu ?

-En premier lieu, un début de redistribution des richesses, une autre tendance que celle observée au cours des 20 dernières années : entre 1988 et 2008, la croissance du CAC 40 a été de120%, celle des salaires de 20%.

-Une autre prise en compte de la diversité des situations :carrière des femmes, notion de pénibilité, confondue in fine avec l’existence ou non d’un handicap induit par le métier, durée variable des carrières.


Quelles sont les alternatives possibles au système de répartitionen cours en France ?

-Les retraites par capitalisation : les risques qui leur sont associés paraissent forts comme illustré récemment par les graves difficultés rencontrées par ce système aux USA, amenant à la ruine nombre de retraités. Globalement le système est rejeté en France, alors qu’il fonctionne en Allemagne, aux Pays Bas, selon des modalités différentes de celles des USA.

-les retraites par points, en usage pour les retraites complémentaires. Leur inconvénient est l’incertitude de la valeur du point, dépendant des rendements des divers placements et nepermettant pas de garantir un niveau de revenu au retraité.

-les comptes notionnels, en usage en Suède. Les cotisations permettent de constituer un capital « virtuel », qui sera, le moment venu, réparti en fonction d’une appréciation très personnalisée de l’espérance de vie. Le rendement du système demeure lié à l’importance de l’activité économique.

-Enfin, des ouvertures et des accords sont possibles, de la part dessyndicats du moins, selon plusieurs axes de financement du système :élargissement de l’assiette de la CSG, accroissement des cotisations des salariés, fiscalité du patrimoine.


Par ce mode opératoire, ces orientations, quelle sociétéconstruisons nous ? Quelles autres voies ?


*La montée de l’individualisme. Il faut d’abord être bien conscient que la « protection sociale », dans son fonctionnement actuel, est beaucoup plus une assurance qu’une solidarité à l’égard des plus démunis : la part de réelle solidarité ne représente que 1,5%  de ses dépenses.


*Les causes et effets de  pratiques à court terme.

Tout le monde, politiques et syndicats, s’en accommodent et sont d’accord pour recommencer en 2018 ;

L’opinion publique dit être favorable à la réforme….tant qu’il n’y a pas d’application individuelle et une même personne peut adhérer à l’UMP et soutenir pour les retraites, la position de laCGT.

L’entreprise est, sous la pression de capitaux volatiles qui ne sont plus familiaux, gérée elle-même à très court terme et hésitera à s’engager pour des contraintes sociales durablement majorées. La prise en compte du chômage des seniors, quinécessiterait, notamment, une pratique de formations longues des personnels, se heurte à la réalité plus courante d’un arrêt des propositions de formation aux personnels dés 45-50 ans.

Le stress au travail de plus en plus marqué est aussi à rapprocher de cette pratique du court terme. Fruit paradoxal des 35 h, la Franceplacée par le BIT  n°1 du classement selon la productivité dessalariés. Mais la précarisation est aussi accélérée, facteur d’une détresse psychique des français relevée par  JP Delevoye dans son dernier rapport de médiateur de la République.

Enfin, ces pratiques induisent un stress spirituel. Le besoin de faire quelque chose ensemble, permettant le don de soi, est remplacé par « faire son trou ». Blasé, désenchanté, l’individu est frustré de sa propre générosité.


*Quels espoirs pour le long terme ?Trois pistes :

-Le politique désire reprendre la main sur l’économique, mais quel pouvoir a-t-il sur les marchés ? Plus largement c’est une dissolution des pouvoirs qui est constatée, ayant à faire face à des situations complexes, pour lesquelles certaines mesures révéleront des contradictions internes. Donner du sens se fait par une vision politique à long terme, avec un projet commun concernant le bien commun.

-La dynamique écologique a une valeur éthique : pour la première fois les hommes se préoccupent de l’humanité qui sera présente dans 5 ou 10 siècles. Prendre ainsi conscience de l’humanité dans cinq siècles c’est accéder à une dimension transcendante.

-La famille redevenue, ces dernières décades, un élément central de la société, et reconnue comme creuset de l’apprentissage des valeurs gratuites.


*Pour une politique de long terme. Elle peut prendre différents aspects :

-D’abord la solidarité avec nous-mêmes : nous sommes confrontés à notre propre incohérence dans nos demandes successives ou simultanées : consommateur, nous voulons des prix bas, salarié nous défendrons des salaires élevés, mais retraité nous souhaitons que les dividendes versés à notre caisse complémentaire soient conséquents…

-La prise de conscience par le consommateur qu’il peut avoir, par ses choix d’achat, une action sur l’évolution du comportement social d’entreprises ou de pays. Et, secondairement, la dynamique d’investissements socialement responsables par une société, un pays.

-La participation à la gouvernance des entreprises, avec desdemandes de redistribution du résultat de celles-ci selon un autreéquilibre entre les trois tiers (investissements, salariés,actionnaires)

-La généralisation des contrats de transition professionnelle ;il est normal, aujourd’hui, d’avoir à changer d’emploi. Dansle même esprit, le brassage des « temps sociaux » :apprentissage, formation continue, retraite, intercalés autrement avec ceux de la vie professionnelle.

-Des questionnements sur les rapports entre investissements etdettes ; il y a encore peu de temps, les dettes en capital étaient progressivement estompées par l’inflation. La forte diminution de celle-ci n’assurant plus ce coup de gomme, la question iconoclaste n’est elle pas à poser : faut il rembourser ?

Il convient aussi de mettre dans une perspective commune des dettes qui ne sont pas de même montant : ainsi la « grosse »dette du budget de l’Etat et la « très petite dette » du budget social.




Pour conclure, plutôt que d’instruments de régulation, la priorité doit être l’élaboration d’un projet commun. Nous pensons que la pensée sociale de l’Eglise apporte pour cela deux valeurs majeures :

-le bien commun, qui prend aussi en compte l’épanouissement dechacun,

-la destination universelle des biens

L’une et l’autre sont synonymes de solidarité dans le temps.






 
Dernière modification : 31/01/2011