Synthèse ( Octobre 2008)
En lien les avec les Semaines Sociales de France et le thème retenu pour leur session 2008, « Religions et Société », cet atelier a choisi d’apprécier la situation des aumôneries dans les établissements hospitaliers. Les expériences rapportées concernent des établissements de l’agglomération rouennaise et du Havre.
La situation officielle des aumôneries dans les établissements publics demeure, cent ans plus tard, marquée par la Loi de 1905.
Cette Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, a prévu, pour le culte catholique, de salarier, dans certains secteurs, des représentants de l’Eglise catholique, mandatés par leur hiérarchie. Ces secteurs avaient été définis pour des personnes qui ne disposaient pas, pour une période donnée, de toute leur liberté de déplacement, (malades hospitalisés, militaires en service, ou prisonniers) et devaient néanmoins pouvoir pratiquer leur religion. Par analogie, d’autres confessions ont souhaité disposer des mêmes facilités. Si les demandes de l’Eglise réformée sont anciennes, celles émanant des évangélistes et des musulmans sont plus récentes et soulèvent d’une part la question du mandat donné par une autorité religieuse représentative en France et d’autre part celle des modes d’intervention de certains membres de ces courants religieux.
En l’absence de modification de la Loi de 1905, il revient à chaque Direction d’hôpital de trouver,chacune pour son propre compte, un mode de fonctionnement répondant,au quotidien,aux demandes de ces religions. Ainsi la réalité actuelle est devenue multiforme, résultat de plusieurs facteurs :
La prise en compte de ce dernier facteur, reconnu comme« sensible », ne semble cependant pas être actuellement le sujet de réflexions et /ou de débats structurés entre les parties (responsables hospitaliers et aumôneries). Il a été particulièrement étudié dans l’atelier sous différents angles, avec l’apport de professionnels de l’hôpital, invités extérieurs de l’atelier :
- Du côté hospitalier, est avancé le désir d’une neutralité vis-à-vis de l’expression des religions dans l’enceinte hospitalière décrite comme un lieu public et comme tel laïc. La demande de visite de l’aumônier doit être exprimée par la personne hospitalisée pour que l’aumônier puisse effectivement se manifester. La crainte de prosélytisme auprès de personnes hospitalisées est bien présente, alimentée par les comportements de certains évangélistes ou musulmans, et suffisant à justifier une « non réflexion » pour actualiser le rôle des aumôneries hospitalières. On peut cependant s’interroger aussi sur la permanence d’un réflexe anticlérical, lui-même héritier d’un courant toujours actif, ou séquelle de l’époque de la présence de religieuses dans les établissements de santé, ou encore réflexe activé par certaines positions officielles de l’Eglise catholique sur des sujets impliquant les pratiques médicales et soignantes.
- Du côté des aumôneries une grande diversité de reconnaissance et d’accueil dans les services est constatée, allant d’une forme de collaboration à une hostilité sensible, paraissant surtout dépendante des personnes responsables de l’encadrement soignant dans le service, ainsi que, mais plus difficile à apprécier, de la volonté des médecins et notamment de celle du chef de service. Dans certains cas extrêmes il apparait que la demande d’une visite d’aumônerie, expression d’une foi chrétienne, par un patient hospitalisé n’est pas facilitée par l’ambiance du service. Les membres des aumôneries se perçoivent autant comme des visiteurs « d’humanité », passeurs de la vie extérieure, auprès de tous les patients hospitalisés et pas seulement représentants d’une confession religieuse, demandés expressément par l’un de ces patients.
- Si il n’y a pas d’instructions précises de l’autorité administrative auprès des services, du moins cette diversité, paraissant l’effet du hasard pour la personne hospitalisée, devrait susciter quelques questionnements.
Il convient aussi, dans ces réflexions, de prendre en compte les transformations du monde hospitalier au cours des dernières décades, transformations qui sont toujours en cours, ainsi que celles plus générales de la société française qui s’expriment aussi dans ce milieu. Ainsi:
- le contenu et la durée des séjours à l’hôpital ont été transformés, avec d’une part une majorité de séjours de plus en plus courts, pour
réaliser des examens ou des traitements programmés, exploitant au mieux des équipements sophistiqués et onéreux, et d’autre part des séjours le plus souvent longs de plusieurs semaines de personnes gravement malades ou en fin de vie. Du coté de la personne hospitalisée, cela conditionne ses attentes (sortir le plus vite possible, ou faire une pause réflexive…)
- la technicité des actes s’est accentuée, amenant à une spécialisation extrême d’un pourcentage de plus en plus grand de soignants, aux dépens, pour certains d’entre eux, de la perception de leur activité comme partie d’une prise en charge collective du patient; de même ils peuvent avoir peine à se situer comme membres d’une communauté de professionnels et en méconnaitre certains éléments de fonctionnement spécifiques, voire même certains dispositifs règlementaires récents la concernant, quel qu’en soit le sujet (lutte contre les infections nosocomiales, Loi Leonetti..) . Un cloisonnement de la « communauté hospitalière » s’est installé, au moins en hôpital public, entre administration, médecins et infirmières, rappel d’une tradition ancienne de conflits de pouvoirs, mais aussi effet de cette spécialisation des métiers de chacun de ces groupes.
- les contraintes organisationnelles majeures, liées à ces transformations, se heurtent au désir proclamé de la majorité de cette communauté de faire vivre « des » valeurs concernant l’homme, valeurs restant cependant implicites. A défaut d’approfondir les éléments multiples et complexes de cette confrontation, où les transformations organisationnelles peuvent effectivement faire taire la manifestation des valeurs dans la pratique quotidienne, chacun affirmera qu’il met le «patient au centre du dispositif ».
- mais face à des intervenants extérieurs au strict cadre du soin médical, qu’ils soient nouveaux (ex psychologues, visiteurs d’accompagnement…), ou anciens, mais transformés (aumôniers), ladite communauté a d’abord réagi en s’unissant pour s’affirmer possesseur d’un territoire physique, le service, ainsi que de ceux qui y sont temporairement hébergés, lesquels, considérés comme fragiles puisque malades hospitalisés, seront protégés des intrus. Ce n’est que progressivement, et de façon variable, que l’apport de ces intervenants est reconnu, admis comme pouvant être complémentaire du soin médical. Cette variabilité parait surtout liée aux personnes en présence. Elle interroge aussi sur la persistance d’une préoccupation de raisonner en termes de pouvoir de la part de certains soignants, à l’égard de ces intervenants.
- la culture religieuse des personnels hospitaliers se réduit à la connaissance de quelques signes extérieurs, tandis que des rituels ayant une signification symbolique pour les croyants sont repris dénués de sens, quasiment comme gestes magiques, par des soignants au moment de la mort; des demandes d’instructions , de protocoles pour la réalisation de rituels, devenus vides de sens pour les soignants, et parfois aussi pour les familles, sont demandés à la hiérarchie, à défaut de formations complémentaires des personnels sur les pratiques des différentes religions et leurs significations. Si cette perte de culture religieuse est bien présente dans toute la société française, le fait qu’un nombre croissant de personnes meurent à l’hôpital, font que les personnels de l’hôpital sont en situation continuelle de confrontation avec les conséquences de cette perte. Cette inculture des personnels hospitaliers ne traduit pas forcément un refus d’une dimension spirituelle de l’homme, mais favorise un repli, notamment par crainte de ne pas savoir répondre à des demandes, et par absence d’approfondissement personnel ou refus d’en faire état spontanément dans un environnement critique. Devant la difficulté de reconnaitre un sens partagé à la vie, seule compte la guérison comme objectif commun tandis que la mort devient un échec professionnel.
Des signes de quête de sens peuvent être décelés, sans cependant constituer vraiment des éléments d’une démarche structurée de la communauté hospitalière:
- des espaces éthiques sont créés par les responsables hospitaliers, mais peu ou non alimentés par une réflexion et des débats impliquant un nombre significatif de participants membres de la communauté hospitalière,
- des signes de la préoccupation de respecter le patient sont de plus en plus visibles, même si la mise en œuvre n’est pas toujours en cohérence avec cette préoccupation,
- sous l’impulsion des psychologues, ainsi que du mouvement en faveur des soins palliatifs, faire connaitre et reconnaitre tout ce que vit le patient est admis comme objet de recherche, paramètre à intégrer dans le cadre d’une prise en charge que l’on qualifie de globale, reconnaissant au moins davantage la dimension psychologique des personnes.
Quelles suites ?
Les religions et leurs représentants, particulièrement l’Eglise catholique, devraient prendre en compte ces difficultés, pouvant conduire à des incohérences et, avec un vocabulaire renouvelé, compréhensible par tous, expliciter le sens de la prière et plus précisément celui des rituels pratiqués, particulièrement lors de la mort.
Mériteraient aussi d’être approfondis entre les parties, et plutôt dans une perspective œcuménique :
- la réalité d’une position et d’une démarche institutionnelles à l’égard des religions, et de leur implémentation à tous les niveaux,
- les comportements d’équipe qui en fait favorisent, ou a contrario, bloquent la demande expresse d’une visite d’aumônerie par la personne hospitalisée,
- quel est le sens de l’homme réellement exprimé par la communauté hospitalière, car si son projet d’établissement affirme « mettre le patient au centre du dispositif… », de quel patient s’agit il, réduit à son corps, sa maladie et amputé des croyances qui lui donnent vie ? Dans une société dont le multiculturalisme est perceptible du coté des professionnels de l’hôpital comme du coté des personnes hospitalisées, un « aggiornamento » est nécessaire.
- à une époque où la majorité des décès a lieu à l’hôpital, comment concilier le concept « d’hôpital espace public laïc » avec la réalité qu’un moment particulièrement signifiant de la vie privée d’une personne, sa mort, s’y déroule.