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Chaque grande encyclique sociale fait écho à une question majeure de l'époque où elle est prononcée. La question sociale contemporaine qui a motivé le message de l'encyclique transparaît dans son introduction. Le diagnostic proposé par Benoît XVI à la crise présente de la mondialisation ne se trouve ni dans la finance, ni dans l'échec des négociations du round de Doha, mais plus profondément dans le relativisme culturel.
Poursuivant une réflexion déjà engagée lors de son discours du collège des Bernardins, destiné au monde de la culture, le Pape s'inquiète du relativisme qui décourage à l'avance la recherche d'une vérité partagée. Le mal qu'il dénonce n'est pas seulement celui de l'amoralité des comportements individuels. C'est un mal social, peut-être le mal social de notre époque, si l'on songe à l'importance qu'y revêtent la "société de la connaissance" et la "vérité" du marché. Pour le dire autrement, au moment de la suprématie des "marchés" dans la validation des choix financiers voire politiques, le fait que les convictions qui guident les opérateurs ne soient ordonnées à aucune cohérence renvoie à une crise du savoir collectif en harmonie parfaite avec le relativisme. Qu' y-a-t-il de commun au fond, entre un vendeur de subprime qui trompe son client, un régulateur qui consent à ne plus surveiller une part importante des transactions, un fonds de pension qui souscrit à des placements défiants tout espoir raisonnable de croissance durable , sinon une forme généralisée de mensonge, aux autres et à soi-même?
C'est à cette situation que fait face, au fond, la récente encyclique. Alors que la doctrine sociale catholique avait jusqu'à présent plutôt mis l'accent sur la charité comme inspiratrice d'une indispensable justice sociale (Veritas in caritate), la présente encyclique franchit une étape supplémentaire, bien dans l'esprit de ce théologien de la raison qu'est Benoît XVI. Pour accomplir effectivement cette justice, il est nécessaire que les "institutions" économiques et sociales se laissent aussi conduire selon un esprit de vérité: Caritas in veritate.
Mais de quelle vérité s'agit-il, et comment la vérité peut-elle atteindre un degré suffisant d'universalité dans le monde sécularisé d'aujourd'hui? L'encyclique ne s'adresse pas qu'aux chrétiens mais à "tous les hommes de bonne volonté". Elle suggère ainsi que point n'est besoin d'être chrétien pour souscrire à une vision anthropologique marquée du signe de la gratuité, du respect de la vie fragile, de la supériorité de la volonté et de la raison humaine sur les mécanismes de l'économie et de la technique. Par une telle anthropologie, le Pape propose d' "élargir la raison commune", par l'effet de l'expérience de ses fruits.
Muni de cette anthropologie de la vérité dans la charité, le pape évalue avec lucidité les défaillances majeures du modèle de développement mondial qui s'est déployé depuis l'encyclique de Paul VI, Populorum Progressio, et particulièrement au cours des 20 dernières années. Il en revisite les orientations en tenant compte de l'ambigüité de la mondialisation "ni bonne ni mauvaise", de l'affaiblissement relatif du rôle des Etats, et surtout de la complexité des interdépendances entre les nations. Dans ce nouveau contexte, l'accomplissement de la "vocation des peuples au développement" passe par des transformations profondes et pas seulement par l'instauration de règles. Il s'agit de construire une "civilisation de l'économie", par l'investissement des dimensions du don et de la solidarité dans toutes les composantes de l'économie elle-même. Le Pape, dans les passages les plus concrets de l'encyclique propose ni plus ni moins de renoncer aux cloisonnements entre les ONG (vouées au désintéressement), les entreprises (vouées à l'efficacité) et l'Etat (voué à la redistribution), afin de créer des synergies nouvelles, dont l'économie solidaire est un exemple fécond.
Une telle sensibilité à la recherche de la vérité dans l'action explique peut-être pourquoi l'encyclique est peu diserte, parfois prudente au regard de la nécessité de régulations internationales fortes et respectées qu'appelle manifestement la présente crise, y compris selon les critères de la subsidiarité avancés par l'encyclique de son prédécesseur, Jean-Paul II, Centesimus annus. L'urgence de telles régulations et des institutions correspondantes est bien relevée en particulier dans l'évocation de la mise en place d'une véritable autorité mondiale, dont les conditions ne sont pas plus esquissées qu'elles ne l'avaient été par Jean XXIII, il y a près d'un demi siècle, alors que pourtant l'expérience européenne donne entretemps matière à réfléchir. Il sera certainement nécessaire de relever le niveau des règles mondiales, mais celles-ci n'auront de portée réelle que si elles ont inspirées par un authentique amour de la vérité.
Caritas in veritate se présente sous cet angle moins comme une exigence doctrinale que comme un outil d'inspiration éthique dans l'approche de la complexité des questions sociales posées par la mondialisation. Cette démarche appelle la conjugaison, dans la profondeur de la recherche de la vérité, des savoirs, des cultures, donc aussi des religions, afin de faire émerger une vérité commune, nourrie par l'aspiration à la justice et à la solidarité. Si le vœu du Pape s'accomplit de "contribuer à rendre crédible la vérité en en montrant le pouvoir d'authentification et de persuasion dans le concret de la vie", si ce vœu suscite un engagement dans la mondialisation des croyants, on constatera qu'on s'est trouvé en présence d'une très grande encyclique.
Jérôme Vignon
Président des Semaines sociales de France
Lire aussi le commentaire de Jérome Vignon dans Les Echos.
Téléchargez le texte intégral de l'encyclique
Lire aussi le commentaire des jésuites du Ceras