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Prologue par Jean-Jack Queyranne


Prologue de la session 2008 des Semaines Sociales de France,"Les religions, menace ou espoir pour nos sociétés ?"





JEAN-JACK QUEYRANNE, président du conseil régional du rhône-alpes.


JJ Queyranne

Pour ouvrir votre 83e session, vous avez choisi de poser une question d'une extrême gravité. Car autour de nous, au nom de croyances religieuses, se multiplient des manifestations d'hostilités, de violences, de massacres, allant jusqu'à des conflits généralisés. « Les religions, menace ou espoir pour nos sociétés ? », vous demandez-vous. L'interpellation nous concerne tous, croyants ou non.


Certes, ce débat a déjà traversé les siècles, opposant ceux qui, à l'instar de Pascal, trouvent insupportable la condition de l'homme sans Dieu et ceux au contraire qui, depuis Lucrèce, critiquent les excès commis au nom de la foi – « tantum religio potuit suadere malorum », «tant la religion a pu conseiller de crimes ! » – ou dénoncent, tel Nietzsche, les illusions des arrière-mondes, et proclament la mort de Dieu…


Mais, après tant de siècles d'intolérance religieuse – domaine dans lequel, il faut bien l'avouer, le christianisme s'est particulièrement distingué, depuis les massacres commis par les Croisés jusqu'aux bûchers de l'Inquisition et aux fureurs des guerres de religion du XVIe siècle – la chose semblait entendue, du moins en Occident. Kant avait montré que l'homme de science et l'homme de religion ne pourraient jamais triompher l'un de l'autre, car les vérités dont ils s'estimaient porteurs n'étaient pas du même ordre.


Pourtant, dans un méchant retour de l'Histoire, à trop d'endroits de notre planète, les bannières des religions enveloppent des conflits. À se demander encore comment et pourquoi des espérances en un monde meilleur, en des paradis, peuvent générer tant d'horreurs ? «Puisque notre Dieu est avec nous, il ne peut être avec les autres », martèlent dans toutes les obédiences des prédicateurs, certes minoritaires, mais leurs paroles trouvent un large écho dans des populations en souffrance, en désarroi.


Il y a tout à craindre quand pouvoir temporel et croyances sont mêlés, quand les frontières entre le public et le privé deviennent poreuses. Dans sa grande sagesse, même si ce ne fut pas toujours simple, notre République a su, avec la loi de 1905, déconnecter les deux sphères. Cette chère laïcité, cette précieuse laïcité, préserve les intérêts de chaque citoyen, croyant ou non ; elle est un acte de pacification et de sérénité qui nous évite des querelles inutiles sur les mérites comparés de l'instituteur et du prêtre.


Elle vient consacrer cet ample mouvement de sécularisation engagé depuis la Renaissance dans toute l'Europe à des rythmes et des formes variés. Ce mouvement a vu des secteurs de plus en plus nombreux de l'activité et de la pensée humaine échapper à l'emprise du religieux, que ce soit en politique, en droit ou dans l'art. Il a porté le principe de la liberté de conscience que la Révolution, fille des Lumières, a inscrit dans la Déclaration de l'homme et du citoyen.


On le sait, la loi de 1905, au moment de son élaboration, concernait principalement les relations entre l'État et les institutions chrétiennes. Depuis, les mouvements de populations ont profondément modifié le paysage religieux de la France. Et notre laïcité doit relever de nouveaux défis, favoriser la cohabitation de plusieurs croyances. Elle, seule, peut le permettre, puisque ses principes sont ceux de la tolérance, du respect des autres, de la non-discrimination. Elle préserve un espace, la sphère publique, fondé sur la raison que tous les hommes ont en commun, sans interférence de la foi, ni des dogmes, sans qu'aucune religion puisse prétendre y imposer le primat de la révélation qui lui est propre sur les valeurs de la connaissance.


La preuve en est encore aujourd'hui, avec ce débat que vous organisez. Fondées en 1904 par deux laïcs, les Semaines sociales ont toujours eu le souci de lancer des passerelles, d’ouvrir le champ des réflexions, d'éviter le repli sur soi, sur ses seules croyances. La présence ici dans cette assemblée d'hommes et de femmes de cultures différentes a quelque chose de rassurant alors que les foyers s'embrasent.


En 2007, au Cap, se tenait le 6e Congrès mondial de la liberté religieuse. L'un des intervenants invitait à promouvoir « la séparation entre l'Église et la haine », church and hate, jeu de mots avec church and state, la séparation entre l'Église et l'État, référence à notre laïcité, cette spécificité française enviée de beaucoup, et appel à la raison, au dialogue entre toutes les communautés, appel à l'urgence, car il y a urgence.


Sans dialogue, comme celui que vous portez dans ces Semaines sociales, toutes les menaces nous guettent : celles du choc des civilisations et de la mort de l'homme. La responsabilité des religions comme celles des autres visions du monde n'est-elle pas d'abord de redonner du sens et de la vigueur à l'humanisme ? Mais, sans dialogue, l'humanisme religieux restera un oxymore, une terrible contradiction dans les termes. Le monde contemporain fournirait au vieux Lucrèce d'innombrables occasions d'avoir eu raison…


Aux fanatiques et extrémistes d'aujourd'hui, il faut opposer ces exemples lumineux, ces hommes et ces femmes qui sans se montrer infidèles à leur croyance ne sont jamais meilleurs chrétiens, juifs ou musulmans que lorsqu'ils puisent dans leur foi la force et le courage de dépasser les déterminismes culturels, sociaux, anthropologiques, de leur appartenance à une communauté donnée. La foi qui les inspire n'est jamais plus admirable que lorsqu'elle les pousse à sortir d'eux-mêmes pour aller à la rencontre de l'autre.

C'est sœur Emmanuelle, qui vécut vingt-deux ans au milieu des chiffonniers du Caire, non pour les convertir mais pour soulager leur misère.
C'est le Grand rabbin Abraham Bloch, aumônier militaire, tué en 1917 par un obus alors qu'il apportait à un soldat moribond, qui l'avait pris pour un prêtre catholique, le crucifix que celui-ci lui demandait.
C'est le père Patrick Desbois, militant infatigable de la lutte contre le négationnisme, qui parcourt l'Ukraine afin de mettre au jour les fosses communes où les nazis et leurs complices enfouissaient les victimes juives de ce qu'on appelle désormais la Shoah par balles.
C'est le roi Mohammed V, Commandeur des croyants et descendant du Prophète, qui, lorsque le régime de Vichy voulut promulguer au Maroc le « statut des juifs », fit savoir au représentant de l'administration française qu'« il n'y [avait] pas de juifs au Maroc, mais seulement des sujets marocains » et ajouta qu'« il [fallait] prévoir cent cinquante étoiles jaunes supplémentaires pour les membres de la famille royale, si cette disposition [était] imposée par la force ». Cela a suffit à faire reculer Vichy…


Habités par les vérités qu'ils pensent détenir, certains hommes de religion estiment qu'ils ont le devoir de faire triompher leur croyance, fût-ce au prix d'indicibles souffrances. Ceux-là, il faut le dire sans précautions oratoires, sont un danger pour nos sociétés, qui ont le droit et même le devoir de se défendre. Mais heureusement, il en est, non moins certains de détenir des vérités essentielles, pour lesquels le respect de l'autre, parce qu'il les enrichit, n'est pas contraire à leurs convictions, mieux, témoigne de leur foi en l'homme.


Que nous soyons croyants ou non, ces hommes et ces femmes, inspirés par l'amour, ne sont pas seulement un espoir pour leur propre communauté mais pour la société tout entière. À l'heure où nul ne sait comment contenir le flot de vase noire de l'obscurantisme et de l'intolérance qui déferle partout dans le monde, écoutons la belle, la brûlante parole de Louis Aragon :


« Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas »




 
Dernière modification : 18/02/2013