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Prologue par Philippe Barbarin


Prologue de la session 2008 des Semaines Sociales de France,"Les religions, menace ou espoir pour nos sociétés ?"





PHILIPPE BARBARIN, archevêque de Lyon.


Monseigneur Philippe Barbarin

À Lyon, je considère comme une grâce l'amitié qui me lie aux responsables des communautés juive et musulmane. Nous vivons une étonnante et belle histoire, à laquelle nos communautés sont intérieurement associées. Il existe entre nous des liens de respect et de fraternité, qui viennent de loin et qui se fortifient au fil des années. Cette amitié se fonde sur une estime réciproque, qui n'est sans doute pas dénuée d'admiration pour la foi et le cheminement spirituel de l'autre.


Que les religions puissent être une menace pour la société, l'histoire le montre, malheureusement. Quand leur amour de la vérité et l'assurance de leur foi deviennent fermeture, arrogance ou intolérance, elles se mettent à exercer des pressions sociales ou psychologiques intolérables, à violenter les consciences, à contester ou mépriser la recherche scientifique. Avertie de ces graves défauts et de leurs conséquences si blessantes, l'Église catholique, depuis une vingtaine d'années, s'est engagée sur le chemin courageux de la repentance. Le moment le plus émouvant a sans doute été celui où le pape Jean-Paul II s'est rendu au Kotel, à Jérusalem, en mars 2000. Il y a déposé la prière de repentance de toute notre Église, dont bien des membres se sont fourvoyés, au cours de l'histoire. Pourquoi nous sommes-nous comportés comme des dominateurs, alors que notre vocation est d'être au service des hommes et de contribuer à leur joie, à l'image de celui qui est venu « non pas pour être servi, mais pour servir et donner sa vie » (Mat 20, 28) ?


Que les religions soient un espoir pour la société, l'histoire, l'architecture, la musique et toute la culture le montrent également. Chacun sait comment les universités sont nées dès le XIIe siècle, à Bologne, Paris ou Salamanque. L'Église est heureuse d'avoir pris ces initiatives audacieuses, qui ont fait le prestige intellectuel de l'Europe. Elles sont le fruit du travail d'une communauté qui a compris que sa seule mission est de servir. Nos hôpitaux, ces merveilles de la santé publique en France, sont les héritiers des « Hôtel Dieu » qui ornent toujours le cœur de nos cités. Tout le monde connaît la figure de saint Vincent de Paul luttant contre toutes les formes de misère, et celle de saint Jean-Baptiste de la Salle, qui a rendu l'école gratuite et accessible à tous les enfants, spécialement ceux des familles les plus pauvres, dès le XVIIe. Il a parcouru la France avec ses « Frères des écoles chrétiennes », ouvrant des établissements jusque dans les villages les plus reculés. Voilà comment ce bienfait de l'école, dont l'État a pris le relais au XIXe siècle, est né d'une religion fidèle à sa vocation de servante.


Et aujourd'hui, comment ne pas nourrir une grande admiration pour Sœur Emmanuelle qui vient de nous quitter ? Ou pour Mère Teresa qui, sur les trottoirs de Calcutta, se penchait sur ceux qui allaient mourir comme des bêtes. Certes, elle ne pouvait pas leur éviter la mort, mais en se faisant proche d'eux, en leur donnant l'affection et la tendresse auxquelles tout être humain a droit, elle leur rendait leur dignité, au moins dans ces moments suprêmes.

Partout dans le monde, des religieuses et des religieux, loin des médias – j'en ai rencontré dans les contrées désertiques du sud de Madagascar – alphabétisent les enfants et les adultes, luttent contre la lèpre et soignent la gale. Aujourd'hui, dans le monde, 30 % des établissements de soin pour les malades atteints par le sida, sont tenus par l'Église catholique. Ces actions – peu connues, mais qu'il n'y a aucune raison de taire – sont indispensables, autant pour ceux qui en bénéficient que pour les croyants, qui ne seraient pas conséquents avec leur foi, s'ils ne les accomplissaient pas.


Mais on voit aussi cette charité à l'œuvre aujourd'hui, à Lyon. Un maire d'arrondissement me disait, il y a quelque temps, qu'il avait grandi dans un milieu assez critique par rapport à l'Église, mais qu'il ne supportait plus que l'on dise du mal des chrétiens. Chaque jour, en effet, il constate la place considérable que ces derniers occupent dans la vie associative, spécialement au service des plus pauvres. Voilà un espoir réel que les religions offrent à la société !


Puis-je proposer aussi que l'on inverse le titre de notre session : les sociétés ne sont-elles pas aussi parfois une menace pour les religions ? En même temps ne représentent-elles pas un espoir pour les religions ? Qu'elles aient persécuté les religions, l'histoire le montre abondamment. En France, c'est une loi de la République, votée par un Parlement censé représenter la société tout entière, qui a décidé de massacrer des Français, sous le seul prétexte qu'ils étaient catholiques et vendéens. Et cela a entraîné la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes…un fait sur lequel plane toujours un silence aussi étonnant qu'injuste. Un siècle plus tard, entre 1903 et 1905, les religieux ont été expulsés de France, et les biens de l'Église ont été spoliés. Mais il y a eu bien pire en Allemagne : en plein XXe siècle, le chancelier démocratiquement élu a édicté des lois qui ont conduit six millions de nos frères juifs à la mort. Monstruosité de la Shoah ! Et, malheureusement, la liste des pays où des croyants vivent aujourd'hui dans la peur ou la terreur, n'est pas difficile à faire. Oui, la société peut aussi être une menace pour les religions.


Mais l'aspect le plus intéressant, à mon sens, c'est que la société est aussi un véritable espoir pour les religions, quand elle permet aux religions de devenir ce qu'elles doivent être, des servantes de l'humanité tout entière. S'il est une certitude commune aux religions juive, musulmane et chrétienne, c'est de croire qu'il existe des trésors d'amour et de miséricorde dans le cœur de Dieu, et que tous les hommes y ont droit, tout d'abord ceux qui souffrent et qui sont les plus malmenés par la vie. C'est notre mission première de leur faciliter l'accès à cette source inépuisable de réconfort. Ainsi, un juif, membre du peuple élu, un musulman qui invoque le Dieu très miséricordieux et un chrétien fidèle à sa vocation, tous doivent être d'ardents et authentiques serviteurs de l'amour de Dieu et aller au devant des souffrances de notre monde. En ce sens, je trouve que la société est un espoir pour la religion. Lorsqu'elle manifeste ses besoins et ses souffrances, son appel renvoie les croyants et toutes les institutions religieuses à leur propre vocation et les conduit à faire ce que Dieu leur demande.


On me permettra, pour conclure, d'éclairer ce propos par une parole de Jésus tirée de l'Évangile selon saint Matthieu. Il dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde »(5, 13-14). Qu'est-ce que la lumière apporte dans une salle ? Rien, sauf que s'il n'y en avait pas, nous nous prendrions les pieds dans les chaises et les tables. La lumière n'ajoute rien, mais elle nous donne tout. Grâce à elle, l'espace nous est offert et nous pouvons disposer librement des lieux. Et le sel, qu'apporte-t-il à un pain doré et bien cuit ? Rien quant à son aspect extérieur et à sa valeur nutritive, mais il lui donne son goût et l'on peut dire que c'est… tout ! On s'est parfois moqué du catholicisme avec des formules aussi ridicules que : « Le pape, combien de divisions ? ». Il est certain que le service rendu par les religions n'est pas de l'ordre des tanks et des banques ! Leur mission n'est pas de s'inscrire dans une logique de la production ou de la puissance humaine. Mais si elles sont fidèles à leur vocation, c'est-à-dire attentives à la mission que Dieu leur donne et aux appels que le monde leur lance, c'est alors un cadeau considérable qu'elles peuvent offrir aux hommes ! Espoir pour nous-mêmes et espoir pour la société dans laquelle nous vivons, il revient, à nous femmes et hommes de foi, de nous en tenir à cette place humble, à la fois merveilleuse et discrète, d'être « le sel de la terre, la lumière du monde ».

 
Dernière modification : 18/02/2013