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Prologue par Richard Wertenschlag


Prologue de la session 2008 des Semaines Sociales de France,"Les religions, menace ou espoir pour nos sociétés ?"






RICHARD WERTENSCHLAG, grand rabin de Lyon.


richard wertenschlag

Notre dialogue ici à Lyon a été rendu possible parce que nous sommes porteurs de notre mémoire commune, de notre gratitude et de notre reconnaissance pour des gestes positifs forts qui ont su dépasser les clivages, les antagonismes, l'esprit du temps, le politiquement correct, au cours de l'Histoire.


Comment oublier l'archevêque Leydrade, qui au IXe siècle, demanda à Charlemagne d'accorder à la communauté juive des privilèges, et notamment l'autorisation de construire une synagogue à mi-pente de la colline de Fourvière ? Comment oublier que quelques années plus tard, Lyon fut une ville qui, sous l'influence des missi dominici, émissaires de l'empereur, et malgré l'ire de l'évêque Agobard, transféra le jour du marché du samedi au dimanche, afin de permettre aux juifs d'observer le jour sacré hebdomadaire de repos du shabbat ?
Comment oublier, lors de la première guerre mondiale, le sacrifice suprême du Grand rabbin Abraham Bloch, aumônier militaire du 14e corps d'armée, fauché par un obus et tombé au champ d'honneur dans les Vosges, au moment où sollicité par un soldat catholique agonisant, il lui tendait un crucifix qu'il avait cherché au presbytère voisin ?
Comment oublier, lors de la seconde guerre mondiale, l'action salvatrice du Père Chaillet et de l'abbé Glasberg soustrayant à la police de Vichy une centaine d'enfants juifs raflés et détenus au camp de Vénissieux, afin de leur éviter la déportation ? Le tout fut couvert par le Cardinal Gerlier, connu déjà pour sa lettre de protestation lue en chaire dans les églises, le 6 septembre 1942, qui dénonçait les traitements inhumains imposés aux juifs après la rafle du Vel d'hiv' : « Ce n'est pas sur la haine et la violence que l'on bâtira un ordre nouveau », une phrase qui reste plus que jamais d'actualité.
Enfin, souvenons nous du premier imam de Lyon, Bel hadj El Maafi qui, au temps de l'Occupation, fournit des faux certificats de religion musulmane à des enfants juifs de Saint Fons, originaires d'Afrique du Nord, pour leur sauver la vie, le même personnage qui n'hésita pas un seul instant à participer aux cérémonies commémorant la création de l'État d'Israël.


Toute cette approche explique aussi l'attitude des dirigeants religieux et politiques de la communauté juive dans leur soutien indéfectible pour la construction de la grande mosquée de Lyon. Tous ces êtres d'exception n'hésitèrent pas à aller souvent à contre-courant des idées et des préjugés établis, au nom de leurs idéaux et de leur espérance en la fraternité humaine et en l'esprit d'ouverture nécessaire vis-à-vis de l'autre.


Trop souvent, comme l'écrit Rabbi Yehuda Halévy, dans son livre du Kouzari, « les religions monothéistes majoritaires ou hégémoniques ont des intentions agréées par Dieu, mais leurs œuvres ne le sont pas toujours. Elles se sont partagé la terre habitée, mais elles se sont combattues dans des guerres prétendues saintes. Or les uns et les autres de ses adeptes manifestent pour leur Dieu une pure dévotion, se vouent à leur culte, pratiquent l'ascèse, jeûnent, prient puis s'en vont, fermement décidés à tuer leur prochain, convaincus que c'est le plus bel acte de piété qu'ils puissent accomplir et qui les rapproche de Dieu en leur offrant le jardin paradisiaque. » « Tu aimeras l'Éternel ton Dieu » : selon Rabbi Sim'ha Sissel, « fasses en sorte que le Nom de Dieu soit aimé de toutes les créatures, grâce à toi, en prodiguant ton amour à tout un chacun, par tes bonnes actions, en ayant la foi du néophyte, toujours enthousiaste pour agir dans un esprit philanthropique ».
S'il n'y avait pas d'État, de gouvernement, les hommes s'entredéchireraient, ce serait l'anarchie. Jérémie, dans sa lettre aux exilés de la terre d'Israël, leur demande de prier pour la prospérité de leur terre d'adoption, d'où la prière récitée tous les shabbats dans les synagogues pour la République française et ses dirigeants. L'importance de la loyauté vis-à-vis de son pays est un principe de base, sauf s'il vous demande de profaner des lois importantes de la Torah. Mais être honnête, payer ses impôts est un devoir, la loi du pays est la loi, martèle le Talmud.


Qu'attendons-nous de l'État et de ses autorités temporelles ? Nous formons à Lyon un véritable partenariat. Les responsables politiques agissent peut-être ou parfois dans un esprit de realpolitik. Mais tous comprennent qu'il y a tout intérêt à vivre en bonne intelligence et en harmonie avec toutes les familles de pensées et de convictions. Nos élus, le Maire, Gérard Collomb, le Président du Conseil régional, Jean-Jack Queyranne, se font un devoir d'assister, tout comme le Cardinal Philippe Barbarin, à nos offices religieux du Yom Kippour ou de soutenir nos projets matériels pour le bien commun de la cité, comme le fait le Président du Conseil général, Michel Mercier.


Les hommes de religion doivent eux aussi concourir à la paix civile et à la cohésion sociale. Ils doivent aider à créer un esprit d'harmonie dans la cité, à susciter le respect mutuel entre les diverses communautés religieuses. Leur influence est prise en compte par les politiques de ce pays qui ont parfois tendance à les surestimer. Combien de jeunes, fauteurs de troubles ne fréquentent pas les lieux de culte et ne sont guère sous leur zone d'influence ! Quoi qu’il en soit, les hommes de religion devraient être davantage utilisés comme pompiers de service sur le plan de la coexistence ethnique ou communautaire, ramenant les rebelles vers les repères et les valeurs communes.


Si nous sommes tous conscients de l'histoire et du poids du christianisme pour la France, fille aînée de l'Église, les décideurs, les employeurs, les institutions publiques doivent davantage s'ouvrir à la diversité religieuse. La Constitution républicaine garantit la liberté religieuse, la laïcité (loi du 9 décembre 1905) autorise depuis 1905 la création et le maintien des aumôneries pour les principaux cultes dans les armées, les hôpitaux et les prisons, destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics, à charge pour l'État et les collectivités publiques de les rémunérer. Mais il reste aussi plus que jamais souhaitable d'entendre la voix des religions, porteuses de valeurs éternelles, dépassant le temps et non liées aux modes de l'époque.


 
Dernière modification : 18/02/2013