Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences

Je dois dire en préalable que la façon dont j'aborderai ici mon sujet dessine les contours d'une présence juive dans la société quelque peu différente de l'approche de Henri Tincq. Je reste en effet, malgré le remarquable exposé philosophique qui a précédé cette table ronde, quelque peu dubitative quant à la notion de religion. Je préfère envisager les choses en prenant un autre point de départ. Ainsi je traduirai la question de la place du judaïsme dans la société de deux façons : quels sont le rôle et la place du judaïsme dans la société ? Quels sont le rôle et la place des juifs dans la société ? J'ai la faiblesse de penser qu'il y a un écart entre les deux.
Je rappellerai tout d'abord quelques fondamentaux car je pense qu'il est toujours utile de le faire. L'apport du judaïsme à nos sociétés occidentales, c'est d'abord la Torah et son message religieux et éthique. Ce message porte l'idée monothéiste d'un Dieu créateur, un, distinct et séparé de sa création ; l'idée d'hommes et de femmes créés à l'image de ce Dieu, donc porteurs d'une parcelle de divinité, avec ce que cela implique ; l'idée de l'unité du genre humain issu d'un ancêtre commun. Ce sont là des banalités mais qui ont des implications immenses.
Ce message propose un code de bonne conduite qui pose les règles d'un « vivre ensemble », un « vivre ensemble » exigible de tout individu et de tout groupe humain. Ainsi, les lois noahides, c'est-à-dire les lois de la Genèse qui s'adressent à toute l'humanité, imposent l'obligation d'établir des tribunaux ; l'interdiction du blasphème, de l'idolâtrie, du meurtre, des unions illicites, du vol ; l'interdiction de consommer de la viande arrachée à un animal vivant – cela a beaucoup fait gloser, mais c'est important également. De son côté, le Décalogue affirme le monothéisme, l'interdiction des images, de l'idolâtrie, du blasphème ; le respect du jour de repos (shabbat pour les uns, dimanche pour les autres, mais un jour hebdomadaire de repos) ; le devoir d'honorer son père et sa mère ; l'interdiction du meurtre, de l'adultère, du vol, du faux témoignage, de la convoitise. De cet ensemble, on peut déduire que le judaïsme affirme le primat de la culture sur la nature et le primat de la raison et de la maîtrise de soi sur l'emprise des émotions et des passions.
Enfin, un des apports essentiels de la Torah au « vivre ensemble », repris et développé par le judaïsme rabbinique, se trouve dans l'injonction du Lévitique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18). Rabbi Aqiba (45-135 ap. J.C.) voyait dans ce commandement d'amour du prochain le principe qui exprimait, contenait, résumait la totalité de la Torah (Talmud de Jérusalem, Nedarim 9, 4). À sa suite, on a pu dire que les 613 commandements dépendaient directement de cet impératif d'amour. Le motif essentiel de cet amour repose sur l'idée que l'homme a été créé par un geste d'amour divin, qu'il a été créé à l'image et à la ressemblance du Créateur. Ainsi, aimer son prochain, c'est aimer la parcelle de divinité présente dans chaque être humain, quelle que soit son origine, sa religion, sa couleur. Mais cet amour n'est pas abstrait, il n'est pas pur sentiment. L'amour du prochain implique des actes concrets. Ce commandement pose le principe de responsabilité de tous et de chacun envers le prochain et plus largement vis-à-vis du monde créé confié aux soins des hommes. On peut se demander s'il est encore besoin des juifs pour porter ce message vétéro-testamentaire après que le christianisme se soit approprié la parole prophétique d'Israël, l'ait diffusée et universalisée ? S'il n'est plus nécessaire de confier aux juifs le soin de la porter, il n'est sans doute pas inutile cependant de rappeler l'origine juive de ce message – un message que Jésus, juif lui-même, s'est attaché à enseigner et à transmettre à ses disciples. Si les juifs ne se reconnaissent pas toujours dans la version christianisée, ils demeurent aujourd'hui encore les gardiens farouches de la version originale.
Ce sont là quelques-uns des principes et des valeurs dont le judaïsme peut revendiquer la paternité certes, même s'il y a parfois loin des principes aux actes, et nous savons que la suite de l'histoire n'a pas été un long fleuve tranquille. Mais c'est là une autre histoire.
Quel a été, et quel est encore de nos jours, l'apport des juifs en tant que juifs au « vivre ensemble » ? Je rappellerai tout d'abord, avant de répondre à cette question, ce qu'a été l'apport de la société aux juifs : les juifs doivent en effet leur entrée dans la société aux bouleversements politiques et socio-culturels de l'époque moderne. Ce n'est que depuis la Révolution française et leur émancipation, depuis que les murs des ghettos sont tombés, que les juifs sont devenus des citoyens jouissant de droits égaux. C'est en particulier grâce aux avancées des principes démocratiques, de la sécularisation, de la laïcité que ces droits formels sont passés dans les faits pour devenir des droits réels. Depuis lors, les juifs s'impliquent dans la vie de la cité ; ils y sont des acteurs sociaux, économiques, culturels, scientifiques, politiques à part entière, qui jouissent par ailleurs d'une la liberté religieuse qui leur permet de perpétuer leurs rites et leurs traditions propres ou de s'en détacher. Si cela peut sembler naturel et évident aujourd'hui, cela n'a pas toujours été : cette égalité de traitement ne date que de deux siècles !
Quel a été leur apport à la société ? Il est intéressant de noter que les personnalités juives dont la contribution aura le plus marqué le XXe siècle, ou dont les noms sont le plus souvent cités, appartiennent rarement au monde traditionnel juif, à quelques exceptions près comme Emmanuel Lévinas. Elles appartiennent au monde de la science : Sigmund Freud, Albert Einstein, Paul Krugman (le prix Nobel d'économie 2008). Elles appartiennent à l'intelligentsia et au monde de la pensée, de l'art, de la culture : Walter Benjamin, Arnold Schönberg, Hanna Arendt, Jacques Derrida, Franz Kafka, Marcel Proust. Elles appartiennent au monde de la politique : Léon Blum, Simone Veil (l'ex-présidente du Parlement européen, promue à l'Académie Française), Robert Badinter, Bronislaw Geremek ; au monde des affaires, de la finance, de l'entreprise (le nom de Rothschild vient aussitôt en tête mais il n'est ni le seul ni le plus représentatif). On pourrait allonger la liste. Autrement dit, quel qu'ait pu être par ailleurs l'apport du judaïsme dans la formation personnelle de ces hommes et femmes et quelle qu'ait pu être la place du judaïsme dans leur itinéraire ou dans leur vie privée, ce n'est pas à ce titre que ces personnalités se sont fait connaître. Bien qu'identifiées et reconnues comme juives, ces personnes se sont distinguées dans des domaines sans liens directs avec le judaïsme. Même si aucun d'entre eux n'a cherché à cacher sa judéité, la carrière de certains d'entre eux ou leur engagement existentiel n'a pu se faire souvent qu'au prix d'une mise à distance avec le monde traditionnel juif. On pense, pour d'autres siècles à Spinoza bien sûr ou, plus proche de nous, à Gustav Mahler qui dut passer par la conversion pour devenir éligible à la direction de l'opéra de Vienne.
Aussi, j'envisagerai la question autrement : je serais tentée de dire que ce n'est peut-être pas dans ce qu'il y a de plus visible qu'il faut chercher la contribution spécifique des juifs. Ce n'est ni du côté de la pratique religieuse, certes en recrudescence mais qui reste le fait d'une minorité, ni dans un supposé communautarisme – la participation réelle à la vie communautaire est faible – ni même dans le soutien à l'État d'Israël, sujet de débat et de tensions internes plus que de consensus. Ce n'est pas davantage dans leur façon d'incarner l'éthique propre au message monothéiste. Sur ce point, les juifs ne sont ni meilleurs ni pires que les chrétiens, les musulmans ou les autres.
L'originalité de leur apport se trouve ailleurs, en lien avec ce qu'on a coutume d'appeler la condition juive, une expression un peu galvaudée mais dont on postulera qu'elle peut encore faire sens aujourd'hui. Cette condition, les juifs ne l'ont ni recherchée ni désirée. Elle est le fait des circonstances de l'histoire, ce qui lui donne une certaine pertinence sociologique. Cette condition a prédisposé les juifs à porter un regard décalé sur le monde et à se comporter en conséquence. J'insiste sur le fait que les juifs ne doivent cette aptitude à aucune qualité intrinsèque. Ils la doivent, je le répète, à leur histoire singulière, à leur altérité réelle ou supposée (altérité confessionnelle, culturelle, d'origine, etc.), à leur condition diasporique et minoritaire qui a fait d'eux des outsiders, c'est-à-dire des hommes et des femmes perçus comme des marginaux, des parias, des étrangers, des cosmopolites ; des hommes et des femmes hors du monde et dans le monde, partout chez eux mais de nulle part, sans patrie mais loyaux et reconnaissants envers les pays qui les ont accueillis.
Mais pour revenir au judaïsme proprement dit et à son apport, j'ajouterai qu'ils doivent aussi cette aptitude au décalage à autre chose encore : leur tradition, et je préfère la notion de tradition à celle de religion. Un des enseignements de cette tradition leur enjoint en effet de ne jamais oublier qu'ils ont été des étrangers, tenus pour tels et susceptibles de le demeurer ou de le redevenir : des étrangers en Égypte au temps des pharaons ; des étrangers à Babylone au temps du premier exil ; des étrangers y compris dans le territoire dont ils s'étaient rendu maîtres mais qu'ils durent abandonner après la destruction du deuxième Temple ; des étrangers sur les terres d'exil qu'ils eurent à connaître tout au long de leur histoire. C'est dans la transmission de cette mémoire vivante, une mémoire entretenue par le rite et le commentaire des Écritures d'une part, une mémoire enrichie par l'histoire et les récits familiaux d'autre part, et dans la transmission de cette expérience de l'Altérité que réside, me semble-t-il, la contribution la plus précieuse des juifs au vivre ensemble, dans nos sociétés arrogantes, trop souvent imbues d'elles-mêmes, peu sensibles à l'altérité ou réfractaires à l'altérité.
Cette contribution est précieuse parce que cette expérience juive est porteuse d'enseignements qui peuvent paraître contradictoires mais qui ne le sont cependant pas. En effet, en l'absence d'un centre territorial et politique, en l'absence de moyens de coercition pour imposer leur volonté ou faire valoir leurs droits, pour durer comme ils l'ont fait, les juifs ont dû conserver l'espérance chevillée au corps. Qu'on l'appelle « espérance messianique » ou « utopie historique », peu importe, cette espérance venue de loin a connu des confirmations mais aussi bien des déceptions au cours de leur histoire.
La condition minoritaire et diasporique a également appris aux juifs à mesurer le caractère fragile et jamais définitivement acquis des avancées de l'histoire. Aucune forme de réussite, sociale, économique, professionnelle, politique, n'est parvenue jusqu'à ce jour à vaincre l'inquiétude existentielle inhérente à la condition juive. Malgré les acquis de l'émancipation et de l'intégration, l'inquiétude semble inséparable de la condition juive. Rien ne semble pouvoir l'apaiser : on peut être un simple citoyen, un intellectuel prestigieux, un commerçant prospère, un médecin respecté, on peut être un scientifique reconnu ou un simple « plombier » (car il y a des plombiers juifs et certains sont même polonais ou d'origine polonaise !) et être malgré tout inquiet. Inquiet pour soi, inquiet pour sa famille, inquiet pour sa communauté d'appartenance, inquiet pour Israël, inquiet pour son pays, inquiet pour l'avenir de la planète. C'est là l'héritage de l'histoire, l'expérience du passé. Nombre de juifs ont, aujourd'hui encore, le sentiment, fondé ou non – là n'est pas la question – que le passé, synonyme pour eux de malheurs, de pogroms, de persécutions, voire de génocide, est susceptible de ressurgir à chaque instant. Vue de l'extérieur, cette sensibilité à fleur de peau peut apparaître absurde, déplacée, disproportionnée, exagérée, manipulée ou manipulatrice. Elle est généralement incomprise par ceux qui ignorent ou qui refusent de voir que cette réactivité inquiète et instantanée à l'événement, au fait divers, est le fait d'une inquiétude intérieure et profonde nourrie par une mémoire longue – le thème de la mémoire est là très important.
Ainsi, une des contributions paradoxales des juifs à la société d'aujourd'hui pourrait venir de ce regard qu'ils portent sur la société et sur le message qu'ils lui lancent : un regard désabusé, mais chargé d'attentes, un regard d'éclaireur, de découvreur, mais aussi un regard qui anticipe, pressent et agit comme un avertisseur d'incendie. Tout comme le message monothéiste, l'expérience de l'altérité, de l'inquiétude, de la condition minoritaire et diasporique, les juifs la partagent aujourd'hui avec d'autres. À la différence de ces autres peut-être, cette expérience, loin d'être conjoncturelle, est inhérente à la condition juive, elle fait corps avec leur tradition et leur culture depuis les temps les plus reculés. Au cœur de la réussite sociale, ils n'oublient pas qu'ils ont été esclaves en Égypte, étrangers à Babylone, sans-logis pendant la période du désert et que cela doit rester une leçon, pour eux bien sûr – ils se le rappellent rituellement chaque année le soir de Pâque et pendant la fête des cabanes – mais peut-être aussi une leçon pour ceux au milieu desquels ils vivent et qui ne comprennent pas cette inquiétude qu'ils estiment infondée et illégitime.
Pour conclure, je ne vous cacherai pas mes craintes quant à l'avenir, en tant que sociologue – car un sociologue peut aussi avoir des craintes, il ne pose pas seulement des constats –, en tant que citoyenne, et pourquoi ne pas le dire, en tant que juive, non représentative certes mais en tant que juive quand même. Ces craintes concernent certaines tendances plus ou moins prononcées au sein du monde juif. Elles sont de trois ordres :
- le conservatisme intellectuel qui va de paire avec un certain conformisme social ; la frilosité qui empêche d'oser, de déranger, de remettre en question certaines évidences, de transgresser la doxa du politiquement correct, de rompre certains consensus. Nous sommes loin de l'audace propre à la génération des outsiders décrits précédemment ;
- le repli : le risque que l'inquiétude tournée vers soi et les siens fasse oublier ou passer à l'arrière-plan l'inquiétude pour les autres.
- Enfin, le caractère inconditionnel d'une forme de soutien à Israël qui ne fait pas la distinction entre la reconnaissance inconditionnelle du droit à l'existence d'Israël – un droit qui n'est jusqu'alors contesté à aucun autre pays membre de l'ONU – et la reconnaissance du droit à la critique de la politique menée par les dirigeants israéliens.
Cette attitude vis-à-vis d'un Israël dont la supériorité militaire tend à occulter l'inquiétude existentielle permanente de sa population juive, peut paraître choquante, déplacée, voire scandaleuse eu égard à la situation dramatique du voisin palestinien. J'ai tenté d'en expliquer le fondement. Elle n'en est pas moins un motif d'inquiétude quant à l'avenir, dans la mesure où elle donne à penser que les juifs auraient oublié leur sagesse diasporique, une sagesse dictée par l'impératif de justice et la nécessité du compromis. Au risque de choquer certains, je crains que les juifs d'aujourd'hui soient en train de perdre ce qu'il y a de plus subversif, de plus perturbant, de plus audacieux, de plus singulier dans la judéité, y compris la capacité d'interpeller Dieu et de lui demander des comptes. J'ose espérer cependant, car l'inquiétude ne doit pas étouffer l'espérance, que les juifs retrouvent l'audace d'interpeller sinon Dieu, du moins les puissants de ce monde. Qu'ils retrouvent le souffle des prophètes pour les rappeler à leurs responsabilités envers leurs prochains et les amener à mettre en œuvre, par des actes, l'antique impératif biblique de justice et d'amour. Car l'un ne va pas sans l'autre : justice et amour vis-à-vis des faibles, des opprimés, des êtres les plus vulnérables, ce qu'ils furent eux-mêmes jadis, dont le nombre et la détresse semblent s'accroître en ces temps de crise. Il y a urgence.