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Au cours de cette brève intervention, je poserai quelques thèses sans donner de très longs argumentaires, laissant le soin à la discussion commune de nuancer, compléter, corriger certains propos. Dans ce qui suit, il s'agira surtout du catholicisme et de sa situation dans notre pays. Je prie les participants européens de m'excuser de cet exposé un peu franco-français, en espérant ne pas être trop franchouillard !
Première affirmation : nous vivons dans une société sécularisée. Constat banal, qui demanderait à lui seul bien des précisions, et que je tiens pour une situation acquise et durable. Mais surtout il s'agit d'une situation dont il faut se réjouir. Posant cela, je n'ignore pas à quel point je vais contre des jugements négatifs ou contre ce qu'on pourrait appeler un "inconscient catholique" – si toutefois une telle chose existe – fort ancré dans nos mentalités. Beaucoup de catholiques en effet rêvent de la situation historiquement ancienne où l'Église régnait sur les esprits et sur la culture, ou du moins était censée régner. Cet âge est révolu. Et nous devons juger qu'il en est très bien ainsi sans nostalgie aucune.
En effet la situation actuelle permet à l'Église d'être vraiment elle-même, d'annoncer en toute liberté son message de salut ; notre laïcité, si imparfaite qu'elle puisse être, permet la liberté de culte, et plus généralement la liberté religieuse. Elle garantit donc notre liberté de croyants, la possibilité où nous sommes de nous réunir, d'éditer et de publier, de prendre la parole dans l'espace public, d'agir avec d'autres et de travailler au bien de tous (ou de tenter de le faire) ; elle ouvre donc un espace où l'Église peut annoncer son message. Heureuse situation qui permet à l'Église de tenir un rôle essentiel dans une telle société : proclamer par la parole et par les gestes de charité la Bonne Nouvelle du Salut. Service éminent rendu ainsi à une société marquée par le doute sur elle-même, le pessimisme, et assez largement par le nihilisme pour employer de grands mots. Sans attaches suspectes ni dépendance politique, et sans ambition de prise de pouvoir, l'Église peut et doit proposer son message d'espérance et de paix, annoncer que la mort ou les crises si graves soient-elles ne sont pas le dernier mot de tout, que tout être humain est appelé à la Vie, vie de charité et d'amour, qui s'inaugure dès ici-bas, dès lors qu'on respecte et aime son prochain comme soi-même, donc aussi comme Dieu. Que l'Église remplisse mal cette tâche, ou plutôt que nous tous soyons maladroits à proposer de manière crédible et pertinente le message qui nous fait vivre, est une question légitime et qui doit nous tarauder. Mais si nous sommes en défaillance, il faut d'abord nous en prendre à notre manque d'audace, qui n'est pas présomption et mépris des autres ; à notre peur d'être fiers de notre foi, qui n'est pas orgueil ou repli sectaire sur soi ; à notre impuissance, qui ne doit pas être confondue avec la modestie ou la discrétion ; et non pas à la société qui, elle, nous offre des opportunités peut-être sans égales dans l'histoire. Et ici, j'insiste, quand elle annonce la Bonne Nouvelle, l'Église rend un service éminent et unique à une société tentée par le doute ou le désespoir.
Certes en une telle situation historique, l'Église propose, elle n'impose pas et n'a pas à imposer un message de liberté. Elle doit donc se situer, quand elle prend publiquement la parole, sur le terrain de ce que le philosophe allemand J. Habermas appelle la raison publique. Elle doit trouver les arguments convaincants pour fonder ses positions et si possible les faire partager par le plus grand nombre. Travail certes difficile et exigeant, mais qui nous oblige à ne pas être une secte qui assène ses croyances sans prendre la peine de les justifier ou qui procède par séduction affective. Quand elle parvient à le faire, l'Église à nouveau rend un service éminent à la démocratie : elle fournit au débat démocratique les éléments nécessaires à la prise de conscience des problèmes, elle alimente donc la démocratie en lui évitant la démagogie, la manipulation de l'opinion, l'intimidation des groupes de pression. Elle contribue donc très directement à la vitalité de notre système politique, y compris quand ont lieu au sein de l'Église des débats contradictoires, ce qui est malheureusement fort rare et peu encouragé par les autorités hiérarchiques. Certes sur le terrain de la présence publique de l'Église, un défaitisme certain règne chez les catholiques. Nous avons l'impression de ne pas être entendus, d'être marginalisés, de parler dans le vide ou de susciter des réactions narquoises ou négatives. Mais interrogeons-nous : est-ce toujours le cas ? Ici encore notre défaitisme ne nous aveugle-t-il pas ?
Citons deux exemples où l'on peut repérer la trace d'une profonde influence de la pensée chrétienne sur l'opinion (mais tous les exemples sont contestables, et bien entendu ceux aussi que je cite). Des discussions passionnées se sont développées et se poursuivent sur la fin de vie et sur l'euthanasie ; mais nos députés ont voté à l'unanimité une loi à ce sujet dite loi Leonetti : sans entrer dans les détails de ses dispositions, qui ne voit que cette loi évite de poser des actes irréversibles qui porteraient atteinte à la dignité de la personne et qui entraîneraient le corps médical sur des pentes où il perdrait le sens même de sa vocation ; l'encouragement donné aux soins palliatifs ne vont-ils pas dans le sens que des chrétiens ne peuvent qu'approuver ? Une telle loi est discutée, elle n'est pas parfaite, elle sera sans doute modifiée, mais tel est le travail de la raison publique. Serait-on parvenu à un tel résultat si les arguments avancés du côté catholique n'avaient pas paru convaincants ?
Autre débat sur le dimanche cette fois : si l'Église a défendu l'idée d'un congé dominical, remarquons qu'elle ne l'a pas fait par esprit de clocher, pour défendre la pratique dominicale de la messe. Elle a affirmé qu'il serait grave d'oublier que l'être humain n'est pas qu'une bête de somme (un animal laborans comme le disait la philosophe germano-américaine Hannah Arendt), mais qu'il doit pouvoir disposer de plages de festivité, d'intériorité, de repos, de socialité gratuite. Elle a affirmé en outre qu'il était essentiel pour une société particulière de se donner un signe officiel et reconnu de cette disposition à la vie privée, donc que, avec toutes les souplesses d'application concevables, notre pays s'honorait à reconnaître publiquement l'obligation légale d'une journée de repos commun.
Sur ces deux exemples, ne faut-il pas reconnaître que l'Église a rallié bien des esprits, qui, non croyants, adhèrent pourtant aux valeurs défendues et à la conception de l'homme avancée ? Si nous donnons congé au défaitisme, il nous faut alors admettre que quand l'Église se situe avec des arguments convaincants sur le terrain de la raison publique, de l'argumentation raisonnée, mais inspirée par la foi, elle peut jouer un rôle éminent dans notre société, rôle que peu d'autres institutions peuvent jouer. Jusqu'où peut-elle aller dans ce jeu de la raison publique, est certes une question grave et difficile : Habermas vient d'expliquer qu'en effet nos démocraties ne doivent pas demander aux croyants de se couper en deux et de vivre une schizophrénie entre convictions religieuses et justifications rationnelles qui n'est exigée d'aucun autre citoyen ; et il en conclut qu'il faudrait sans doute aussi que les non-croyants cherchent à comprendre pourquoi des croyants défendent certaines convictions fondamentales à leurs yeux sans pouvoir en donner des justifications entièrement rationnelles – ainsi sur les débuts de la vie humaine ou le refus de parler de « mariage » pour les unions homosexuelles.
Quand nous pensons Église, nous pensons souvent « hiérarchie », et de fait celle-ci peut et doit jouer le rôle d'une autorité morale au sein d'une démocratie qui a peu de ces autorités dont elle a besoin, ou alors elle s'en donne de factices ou de frauduleuses. Elle peut et doit rappeler la base de nos valeurs démocratiques qui constituent ce que Jacques Maritain appelait la charte démocratique qu'on peut résumer dans la formule, liberté, égalité, fraternité, formule qui se ramène au respect inconditionnel de la personne humaine et de son lien de solidarité avec tous, ou encore dans le respect des droits humains.
Mais l'Église c'est aussi (surtout ?) le peuple de Dieu, les fidèles chrétiens. Or qui ne voit à quel point la société française est marquée par les engagements divers, discrets, multiples dans à peu près tous les secteurs de la société d'hommes et de femmes, souvent bénévoles, qui au sein d'associations diverses et au coude à coude avec d'autres citoyens qui ne partagent pas nécessairement toutes leurs convictions, travaillent sans bruit à tisser et à retisser les liens sociaux : dans les immeubles d'habitation, dans les quartiers et les banlieues, les écoles, les hôpitaux, les prisons, l'accueil de l'immigré, ou dans des ONG qui cherchent souvent dans la difficulté à lutter contre la faim dans le monde, contre la torture, contre les discriminations de toutes sortes. Imagine-t-on ce que serait la société française sans ce travail de fourmis grâce auquel des chrétiens s'ingénient à faire reculer la violence et l'incompréhension ? Et ceci à des niveaux de base, mais tellement essentiels à toute vie sociale démocratique. Ici encore ces chrétiens jouent un rôle essentiel dans la société, il ne faut pas l'oublier. Pas plus que nous ne devons oublier à quel point des militants de l'Action Catholique ont proprement révolutionné des secteurs entiers de la société française : ainsi de la JAC qui a profondément transformé le monde rural (fait peu contestable, même si leur action peut être jugée « critiquement »). Sur ces points, notre Église a-t-elle été passive ? réactionnaire ? à la remorque du temps ? ou réellement « révolutionnaire » ? Ici comme en bien d'autres domaines, n'a-t-elle pas aidé la société à faire face courageusement à des évolutions souhaitables et à inventer les moyens d'y répondre ? Ainsi encore de l'invention et de la mise en place des soins palliatifs où des chrétiens ont joué des rôles pionniers et inventifs.
Je ne suis pas assez naïf pour ignorer les difficultés de l'Église à se situer avec justesse dans notre société sécularisée. Pour conclure, je signalerai deux points délicats. D'abord il est vrai que l'Église catholique est affectée d'une connotation négative, notamment auprès des médias. Celles-ci ne sont-elles pas très souvent partiales, injustes, ou délibérément silencieuses sur les prises de position des catholiques, quand elles n'en viennent pas à la caricature et à l'agression ouverte ? Le fanatisme et l'intolérance ne sont pas toujours, loin de là, du côté où on les situe souvent, et il faut bien dire que les catholiques en particulier en sont souvent les victimes silencieuses, et certainement trop silencieuses, voire complices. Mais ne rendrions-nous pas service à notre société, en nous insurgeant contre ces partialités, sans jouer systématiquement à la victime, mais en rappelant nos droits à être entendus au même titre que les autres. Voilà à nouveau un service à rendre à la démocratie, donc à la société française. Ensuite il s'impose à l'Église de jouer le jeu de la raison publique, donc de l'argumentation raisonnable et de la discussion, plutôt que celui de l'affrontement. Il est heureux que les évêques de France aient opté en ce sens (Lourdes novembre 2008), à la différence de ce qui se passe en Espagne ou en Italie. Mais jusqu'où peut-on aller dans la justification publique de convictions proprement religieuses ? Et si nous n'y parvenons pas ou mal, n'est-on pas en droit d'attendre que nos concitoyens non croyants cherchent aussi de leur côté à comprendre ces raisons que la raison ne connaît pas (Pascal). Attendre cela d'eux, comme le demande Habermas dans Entre naturalisme et religion. Les défis de la démocratie (Gallimard 2008), n'est-ce pas, non point faire preuve de dogmatisme et d'arbitraire, mais leur demander d'entrer dans le dialogue démocratique avec ceux qui pensent autrement ? N'est-ce pas là encore honorer une dimension vitale de la démocratie, et donc aider nos sociétés à honorer le meilleur d'elles-mêmes ? Autant de points d'interrogation qui peuvent ouvrir le débat entre nous.