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Rôle et place des religions dans la société [4/5]


MUSTAPHA CHERIF


cherif



L'islam est méconnu. Redoutable tâche pour moi à cette passionnante table ronde, pris dans les contradictions internes et externes, pour essayer de garder l'horizon ouvert.












Le constat des risques et des menaces



L'immense majorité des citoyens en Europe se considère émancipée à l'égard de la religion désormais sortie de la vie. Mais de nouvelles idoles apparaissent. En retour des croyants ont parfois des réactions inadéquates ou crispées. Tout le monde sait que nous sommes dans une phase de l'histoire de l'Europe en train de se mondialiser où la religion ne structure plus la vie des sociétés, ne définit presque plus rien, même si nous savons que la sécularisation ne signifie pas disparition de la foi religieuse. La religion continue d'exister, mais elle est inopérante. Les dérives de la modernité posent des problèmes de fond, et nos propres dérives internes tout autant. Face aux injustices, aux incertitudes, aux menaces, les musulmans, comme tant d'autres citoyens du monde, s'inquiètent. Ils s'inquiètent face aux risques de déshumanisation auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés. Mais cette résistance et cette inquiétude face aux dérives internes et externes font que nous apparaissons parfois, nous musulmans, comme rétrogrades. Pourquoi résistent-ils ? Pourquoi se comportent-ils souvent comme des résistants, se demandent beaucoup, faute d'un dialogue vrai et de la pratique de l'interconnaissance à la hauteur des enjeux.


Sans remettre en cause les acquis prodigieux de la modernité, nous sommes en droit de porter un regard critique sur ses dérives. Sans remettre en cause les bienfaits de la foi et de la religion, nous sommes en droit de porter un regard critique sur les dérives de la tradition. Après la théocratie, la séparation outrancière, pas simplement la distinction logique mais l'incompatibilité décrétée entre le public et le privé, entre le temporel et le spirituel, ont abouti à la remise en cause de ce que j'appelle « les valeurs abrahamiques », à la « désabrahamisation » du monde, à la marginalisation de la dimension spirituelle de l'humain et à des impasses auxquelles nous sommes tous confrontés aujourd'hui. Comment respecter la sécularité – que je considère comme allant de soi-même dans l'islam, malgré les préjugés – sans déséquilibrer et déshumaniser ? Comment participer de manière commune et publique à la recherche du vrai, du beau et du juste, qui ne sont pas donnés d'avance et dont nul n'a le monopole, sans nourrir le retour informe du religieux ? Comment renforcer l'autonomie de l'individu sans perdre le lien social et l'être commun ?


Religion et monde, l'islam est préoccupé par cette problématique. Cependant, sur le terrain, le retour des religions semble marqué moins par le renouveau que par des formes rétrogrades qui n'effacent pas l'image d'un système opposé à la liberté. Dans ce contexte des dérives de notre temps, les sociétés musulmanes subissent les réactions négatives du dedans, de la part de mouvements extrémistes et de régimes archaïques. Pourtant les citoyens de confession musulmane, attachés à leurs références et à l'ouvert, aspirent tout autant à la pratique religieuse et à la démocratie. La foi en islam ouvrait à la possibilité de vivre ces deux dimensions sans antinomie, à la possibilité de vivre aussi le présent sans perdre de vue l'au-delà du monde.


Les contradictions internes de nos sociétés et les ruptures modernes posent problème. Les religions, par-delà leurs situations hétérogènes, semblent aux yeux de beaucoup perpétuer leurs traditions dans le dogmatisme figé ou dans la dilution, dépassées par la raison instrumentale. De notre point de vue, la raison moderne n'a pas su saisir la place des valeurs de l'esprit qui animent le cœur de l'homme. Les conditions semblent réunies pour un délire réactionnaire irrationnel au nom de la foi, ou un vacarme antireligieux au nom de la raison. Délire et vacarme qui se propagent dans le désert de sens que le monde moderne a laissé faire, sous prétexte de liquider ce que les anti-religieux nomme l'aliénation par excellence : la religion. Contre-tradition, comme le laïcisme outrancier, et tradition fermée, comme l'extrémisme politico-religieux suscitent des désordres. Nous attendons de l'Europe qu'elle réinvente une sécularité ouverte.



Que faire pour devenir une chance ?


Il ne s'agit pas de « sauver » la religion, encore moins de vouloir tomber dans des formes totalitaires théocratiques, mais de témoigner et d'agir pour que les êtres humains retrouvent un horizon ouvert, qui ne soit pas un trop-plein en prétendant combler le vide, ni cette caverne creusée par le monde moderne. Le but pour un regard musulman est la cohérence entre les dimensions fondamentales de l'humain : la foi et la raison, le temporel et le spirituel, l'individu et la communauté. Des non-musulmans – certains pour faire diversion, fuyant sans doute des questions qui se posent à tous – visent l'islam comme le nouvel ennemi. Ils lui reprochent de se déverser dans la politique, de confondre les différentes dimensions de la vie, et, partant, de contredire les possibilités de la liberté et de la sécularisation, conditions de l'émancipation – contre-vérités que les islamistes ou les islamophobes distillent.


La question se pose différemment. Il est injuste de considérer que l'islam porte intrinsèquement en lui le mouvement de la confusion, du repli et de la violence, alors qu'il a participé à l'Occident – cet Occident qui a été pour moi judéo-islamo-chrétien et gréco-arabe. Ainsi dans notre monde moderne. Ce qui m'inquiète, ce sont autant les replis internes que le dogmatisme de l'athéisme qui s'est transformé en doctrine intolérante et contraignante. « Athéisme » et « théisme » restent des termes équivoques. D'où que tout être sensé devrait préférer, non point l'un aux dépens de l'autre, mais préférer l'ouvert au fermé, c'est-à-dire refuser toutes les formes de fermeture, qu'elles soient issues de l'athéisme ou du théisme. On doit travailler à former des citoyens ouverts et non fermés. À cette condition, la religion serait une chance.


Pour les musulmans, il s'agit de renvoyer dos à dos ces deux faces du même Janus de la société dite moderne : athéisme intolérant et libéralisme sauvage. Ce n'est pas dénigrer la modernité que de dire que l'on ne doit pas oublier que la culture moderne s'est déterminée non seulement comme a-religieuse mais comme anti-religieuse et qu'elle nous mène vers une destination inconnue. On ne doit pas oublier cela. Je ne peux pas taire cette inquiétude.
Mais ceci dit, ce que les musulmans d'aujourd'hui doivent comprendre et dont ils doivent se souvenir a trait au fait que la force de la culture européenne, sa modernité, malgré ses difficultés, se situent dans la fermeté avec laquelle la raison se confronte à ses limites. L'être moderne m'intéresse parce qu'il accepte sans cesse de s'exposer, de se risquer par l'exercice sans conditions de la raison. Mais ce que le moderne de son côté doit comprendre, c'est que l'islamisme est un anti-islam et que le musulman a participé, et le peut encore, à la civilisation dans la Cité.


Humaniser les rapports humains, pour moi, a été possible grâce au monothéisme. Je n'ai pas découvert la liberté au XVIIIe siècle. Les monothéismes, notre source commune, les valeurs abrahamiques, contrairement aux préjugés, sont une des sources essentielles de la démocratie et de l'humanisme. Ce qui pose problème pour un musulman, c'est d'une part la représentation actuelle du monde qui suscite des formes de dépendance, de déshumanisation, de déséquilibre par-delà des opportunités, et d'autre part l'instrumentalisation de la religion en réaction à ce risque. Articuler sans confondre, harmoniser sans opposer les dimensions essentielles de la vie, telle devrait la chance de demain. C'est à la liberté et à l'humanité que vous êtes appelés et non à l'idolâtrie et à l'oppression, devrait être un mot d'ordre des monothéismes. C'est cela qui est une chance pour la société et que l'on doit retrouver.


Car nous constatons que malgré une émancipation vis-à-vis de l'autorité religieuse et une séparation logique de l'autorité de l'Église et de l'État et de la sphère du public et du privé, nous avons abouti à la marginalisation des principes abrahamiques, voire à une forme de déshumanisation et à un effondrement de l'horizon de l'espérance. Ce qui se joue n'est pas simplement la séparation des pouvoirs et une saine sécularisation, que les intégrismes et les fondamentalismes refusent, c'est l'être commun, notre « vivre ensemble » et son devenir. C'est l'avenir même de l'humanité, car « l'homme passe infiniment l'homme », comme disait Pascal. Les questions de la transcendance, de la communauté et du sens restent ouvertes, même si elles sont refoulées ou reversées sous des formes intégristes. Il faut renoncer à l'abandon même : tel est le message d'espérance d'un musulman aujourd'hui. Il faut résister à la fermeture d'un côté et à la dilution de l'autre. Pratiquer l'autocritique au sujet des dérives de sa propre tradition et la critique des dérives de la modernité est un devoir. Reste à discerner, à ne pas faire endosser, pour les uns à la religion, à l'islam en particulier, ce qui relève des incohérences de la politique, et pour les autres à la raison, sous prétexte des risques qu'elle fait encourir.



Les défis


Aujourd'hui, nous sommes confrontés à la déspiritualisation, la dépolitisation, la déraison : trois figures du non-monde qui se profile et qui inquiète. Il est urgent de rappeler ces défis auxquels la foi doit répondre pour redevenir une chance. Sur le plan du sens, le fait est que le citoyen sujet du monde a de moins en moins de lien avec la vie religieuse à laquelle les monothéistes en général et les musulmans en particulier sont attachés. Ce n'est pas la fin du monde, mais c'est la fin d'un monde. Et il nous faut le comprendre pour tenter d'en inventer un autre qui échappe à toute fermeture et idolâtrie. La mondialisation du capitalisme sauvage produit une laïcité outrancière. Dans cette ambiance d'épuisement, sans racines, des groupes prétendument religieux prolifèrent, mais cela se fait dans une sorte de vide.
Sur le plan politique, le problème réside dans le fait que la société est perçue comme un corps productif, soumis aux intérêts des détenteurs de capitaux. Cette dépolitisation de la vie est sans précédent ; elle remet en cause la possibilité d'être un peuple responsable, capable de décider, de résister, au nom de la liberté, d'avoir ses raisons et d'avoir raison, de donner force et réalité à un projet de société choisi après débat. En dépit de la légitimité des institutions, de la prédominance des droits de l'homme, de la libre entreprise, de la prolifération des normes juridiques, y compris au niveau supra-étatique comme le principe de subsidiarité, la possibilité d'exister en tant que citoyens participant à la recherche collective et publique du juste, du beau et du vrai, est hypothéquée. L'avenir dépend davantage des systèmes.


Sur le plan du savoir et de la connaissance, le troisième aspect inquiétant est la remise en cause de la possibilité de penser ou de penser autrement, qui serait déraison. L'époque, qui se définit par son caractère techniciste, areligieux, capitaliste, vise à maîtriser toutes les choses de la vie par la raison instrumentale, l'exploitation des résultats des sciences exactes et la spéculation, appréhendées comme logique du développement. Le savoir moderne privilégie la technique, la mathématique et ses applications, et les fait servir à la logique du marché. Cela aboutit à la marginalisation de la critique objective et de la pluralité. On assiste à la dévitalisation des sciences humaines et sociales, à la difficulté à assumer l'interculturel et l'interreligieux. Dans ce contexte, deux récits contradictoires de la culture moderne dominent qui consistent à dire que la religion ou bien doit servir à consoler sans se mêler du monde, ou bien est aliénation. (1)


L'islam se préoccupe et du salut des âmes et du sort commun, du « vivre ensemble » ; les deux étant pour nous liés et non point confondus. Le Coran vise la totalité de la vie ; il contribue à inculquer des antidotes aux tentatives de passer d'une vision totale à une pratique totalitaire, ou au contraire à des oppositions stériles. Il se veut global et vise la mise en réciprocité du temporel et du spirituel, dîn wa dunyà, religion et monde – et c'est cela qui étonne. Ce choix de la cohérence ne signifie pas le refus de la distinction. L'islam vise à alerter sur les risques que l'homme court quand il perd un des deux aspects essentiels de la vie : la liberté et la foi. Une théologie qui n'aurait rien à dire au sujet de la nécessité d'articuler les dimensions de la vie, qui n'aurait rien à dire sur la vie concrète, est une théologie qui ne touche pas les croyants et ne peut pas être une chance.


Le Coran, en plus de ne pas instituer d'Église et de lier le croyant directement à son Créateur, recommande donc aux savants religieux de se tenir à distance du pouvoir politique le Prophète a laissé sa communauté libre en ce qui concerne la gestion de la Cité. Cependant, si la foi est une affaire privée, la religion est une question d'intérêt général, un bien de secteur public, qui doit rester du domaine du service public. Qui, en rive sud, doit gérer les mosquées et tenir compte des valeurs communes ? La réponse est pour les musulmans évidente : non pas des forces particulières qui transformeraientt la religion en fonds de commerce ou en appareil dans le cadre de la lutte pour le pouvoir ; mais l'État. Mais ce qui nous manque le plus aujourd'hui en rive sud, c'est l'État de droit !


Distinguer le temporel du spirituel n'est pas une faiblesse car, contrairement aux préjugés des uns et aux prétentions des islamistes, l'islam ne confond pas. Les musulmans recherchent la cohérence. Ils s'inquiètent – et je m'inquiète – à la fois de la dépolitisation de la vie et de sa déspiritualisation. Des formules totalitaires « tout est religieux » et « tout est politique », on est passé à « rien n'est religieux, rien n'est politique, tout est marchandise ! ». Voilà ce qui m'inquiète. L'islam appelle à s'interroger en permanence sur la relation entre les dimensions de la vie : le politique, qui a trait à la liberté, et le religieux, qui a trait à la recherche de sens, contribuent par là à la recherche de la civilisation. Il n'y a plus de civilisation aujourd'hui ni d'Orient ni d'Occident ; il nous faut rechercher ensemble une nouvelle civilisation. L'islam est inintelligible sans ce rapport fondamental que les extrémistes de tous bords défigurent. La religion, sous leurs coups, peut prendre la forme de la théocratie qui prétend dogmatiquement imposer la domination de l'Un ou au contraire d'un laïcisme déshumanisant. Ni l'un ni l'autre ne sont l'islam de toujours, contrairement aux apparences.


Repenser la place de la religion dans la société moderne, ce n'est pas vouloir combler un vide, surcharger le social d'un poids religieux excessif ou d'attentes lointaines, mais tenter de réactiver les capacités de l'être humain à assumer de manière responsable l'épreuve de l'existence. Il s'agit d'honorer la vie et témoigner dignement du lien qui nous unit au Créateur, Celui à qui rien ne ressemble. Témoigner y compris sur la place publique sans s'enfermer dans un particularisme étroit mais dans une singularité apte à l'universel.



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(1) En réponse, une pensée musulmane, d'Ibn Arabi à Averroès, trouve nombre de points communs avec Jacques Maritain qui a parlé d'humanisme intégral, avec Emmanuel Mounier qui a mis l'accent sur la personne, avec Paul Ricoeur qui a réfléchi au rapport entre humanisme et monothéisme, tout comme, pour le judaïsme, avec Emmanuel Levinas qui visait l'humanisme.



 
Dernière modification : 24/08/2009