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L'universel à l'épreuve du pluralisme [2/3]


AGNES VON KIRCHBACH



agnes van Kirchbach

Quel est le sens théologique et spirituel de la pluralité des religions ? Comment penser la diversité des religions dans l’affirmation chrétienne d’un Dieu unique ? Ou pour le dire autrement, pourquoi Dieu ne se manifeste-t-il pas de manière univoque à tous ? Cela mettrait fin aux discussions et surtout, aux guerres de religions. On saurait qui a raison, qui a tort. Déjà les disciples de Jésus  lui ont posé une question similaire : « comment se fait-il que tu ne te manifestes pas au monde ? » (Jn 14,22) La réponse de Jésus peut se résumer de la manière suivante : sans lien d’amour pas de révélation ; elle est nécessairement intrinsèque à une relation d’appréciation et d’estime positive.


Le fait même que Dieu ne vient pas régler nos interrogations, nous oblige à sortir d’une vieille identification entre ce Dieu qui se donne à connaître et les structures religieuses dans lesquelles nous nous trouvons. Apparemment, quelque chose d’essentiel nous manquerait et ne pourrait mûrir en nous s’il y avait une immédiateté entre le Dieu-qui-se-donne-à-connaître dans les structures temporelles et culturelles de notre monde et les systèmes religieux qui veulent en capter l’essentiel. Le Dieu des grandes religions monothéistes ne se laisse pas intégrer dans les conceptions du monde. Il reste leur au-delà. Il maintient une distance entre la mise en place de nos manières de croire, avec nos institutions religieuses, et Lui-même dont on ne prononce pas le nom, comme nous l’apprend la tradition juive, et auquel nous nous soumettons par amour, comme nous l’enseigne l’islam.


Nous nous situons ainsi dans la longue tradition des Pères de l’Église qui parlent de théologie apophatique. Elle se base sur la reconnaissance qu’aucun langage humain, aucune expérience spirituelle, aucune liturgie ne peut contenir l’Eternel. Dieu est toujours au-delà ou en deçà de nos paroles, de nos actes et de nos célébrations. Nous pouvons recueillir du sens mais le sens que nous donnons n’est pas Dieu.

Il existe plusieurs modèles de dialogue entre les religions d’un même espace culturel :

1.  Ma religion contient toute la vérité de Dieu ; tous les autres sont dans l’erreur

2. Ma religion contient toute la vérité de Dieu mais les autres peuvent posséder des éléments de cette vérité
3. Toutes les religions sont vraies mais empruntent des chemins différents

4. Toutes les religions contiennent quelque chose de la vérité de Dieu mais sont aussi marquées par le mal ; l’erreur ; l’obscur.


De ces quatre modèles dérivent des conséquences sur la rencontre entre les religions :
1. Aucun dialogue n’est souhaité, seul l’appel à la conversion « à moi » importe.
2. On peut discuter, je ne changerai pas mais je reconnais certaines valeurs chez les autres.
3. Une position apparemment très tolérante, mais qui n’intègre pas les incompatibilités : des choses contradictoires ne peuvent pas être vraies en même temps. Exemples : Jésus est-il rabbi, prophète ou Christ ? La fin de la vie humaine est-elle une dispersion de la matière, une réintégration dans le Grant Tout, comme le pensent l’hindouisme et le bouddhisme, ou une communion, comme le pensent les monothéismes.
4. Chaque religion doit se réformer, combattre le mal, se transformer ; elles peuvent entrer en partage.
Ce dernier modèle est inconfortable et exigeant ; il ne nous permet pas de nous reposer sur ce que nous savons. Il creuse en nous le désir, la volonté de l’écoute, de l’achèvement, de la maturation. Il requiert une attitude humble. Dans cette dernière catégorie « partage »,  il existe plusieurs formes de dialogue : le dialogue de la vie(habiter le même quartier, se retrouver au travail, l’école) ; le dialogue par le travail en commun, des engagements, des œuvres ; le dialogue des échanges théologiques entre spécialistes ; le dialogue de l’expérience religieuse.



Ce qui fait des religions une menace


Dans quels cas les religions deviennent-elles une menace pour l’espace public ? Elles le sont d’abord lorsque la différence religieuse est niée en tant que dimension constitutive positive de ma propre démarche religieuse. Elles le sont lorsque la recherche de la vérité devient une affirmation conceptuelle positiviste à laquelle il faut soumettre les autres ; lorsqu’on se croit autorisé à localiser la vérité de l’Absolu dans un lieu, un livre, une pratique, une œuvre humaine, en oubliant qu’il y a encore du chemin à faire et que Dieu reste au-delà de nos compréhensions.


Sont également une menace toutes les formes de fondamentalisme qui arrêtent la recherche de la compréhension. Le fondamentalisme peut être compris comme une coupure entre une expérience religieuse authentique et une recherche spirituelle et raisonnable de situer cette expérience dans le temps et la culture , une coupure qui limite le religieux à un espoir émotionnel et une pratique rituelle. Un ami juif me disait : il est dangereux de lire uniquement les textes sacrés sans lire les commentaires de celles et ceux qui les ont lu avant nous et sans chercher à entendre nos contemporains.


Il y a menace encore lorsque la question de l’équité des faits (situation matérielle, accès à l’eau, éducation etc) n’est pas prise en compte à l’intérieur des cultures et entre cultures ; lorsque l’on ignore ou nie l’histoire des jugements, des hostilités religieuses, la haine, les persécutions – il faut les traverser, mais non pas les ignorer. Il y a menace lorsque une conception du politique et du religieux rend l’un dépendant de l’autre. La religion qui veut coiffer la société ne nous paraît pas acceptable dans l’esprit démocratique qui est le nôtre aujourd’hui en Occident. Mais une telle situation a réellement existé en France, quand il n’y avait pas de place pour des citoyens qui voulaient croire autrement. Il peut arriver aussi que la société veule se soumettre la question religieuse et dicte la foi. Nous avons observé cette situation dans un certain nombre de pays communistes.


Enfin, il y a menace lorsque l’on accepte l’image que l’autre se fait de soi, même si on ne se sent pas flatté par cette représentation. Qui suis-je pour l’autre ? Je prends un exemple de la tradition abrahamique : pour la tradition juive, nous les chrétiens et les musulmans, nous sommes les descendants d’Esaü, des rustres, ceux qui avancent et vivent par la force physique (les guerres), psychologique, économique, etc. De notre côté, nous nous comprenons nous-mêmes comme les descendants de Jacob, les cultivés, les bénis. Les musulmans, eux, réclament la tradition d’Ismaël, le béni, le sacrifié, l’aîné, l’héritier plénier des promesses faites à Abraham.


La juxtaposition des positionnements aboutit à une impasse. La dogmatique est comme l’archéologie des religions : elle nous parle de solutions et de réponses à des questions de telle ou telle époque. Souvent d’ailleurs nous ne connaissons plus la question mais seulement la réponse en tant qu’affirmation, souvent rigide. Un dialogue à partir de cette archéologie de la pensée du passé ne nous aide pas à cerner les questions du présent ou à ouvrir une perspective d’avenir dans une situation historique changée.



Les religions, chances pour la société


La religion est une chance comme critique de la société – et la société l’est aussi comme critique de la religion. Par exemple, comment est pensée la place publique des femmes : égalité ? Ou la société se sert-elle de la religion pour imposer une différence de type patriarcale ? Il se peut aussi que la religion se serve de la culture pour imposer un rabaissement. Ceux qui arrivent d’ailleurs découvrent des évolutions des manières de vivre concrètes. Mais rappelons qu’en Europe, les femmes portaient bien un foulard dans l’espace public jusque il n’y a pas si longtemps. Comment la question de la justice sociale est prise en compte ?


Autres questions pour les religions : comment sont articulés discours positiviste et discours apophatique ? Si la religion prétend pouvoir tout dire de Celui dont elle se reçoit, elle devient idéologique. Si elle maintient la conscience de l’inachèvement de l’humain, elle contribuera à la pensée créatrice dans la société. Comment, également, la pensée religieuse prend-elle en charge la réalité du mal ? Qui est rendu responsable quand quelque chose va mal ? Certains groupes de personnes (xénophobie, racisme) ? Une autre religion ? La société en tant que telle ? Il faut avoir là une très grande vigilance ! C’est une chance pour la société si la religion ne verse pas dans la simplification en se permettant de « localiser » le mal. La religion contribue alors à maintenir les citoyens loin des culpabilisations qui mènent aux chasses à l’homme.


Peut-on trouver comment parler positivement et avec estime de celles et ceux qui croient différemment ? Jusqu’à maintenant, le modèle religieux dominant était considéré comme le vrai, ce qui était difficile pour les chrétiens en Chine et les Chinois en Europe. A quelle condition l’autre, dans son irréductibilité, peut-il devenir une chance pour moi et non un  terrain à conquérir, à détruire, à mépriser ? Quel accueil dans la société, dans nos têtes, dans nos prières, dans nos manières de penser notre propre tradition religieuse ? « Le sang de tous les humains est rouge » ; redisons l’unité de l’humanité.


Que faire de nos traumatismes du passé et du présent ? Quelle écoute ? Quel accueil de ces blessures qui sont le terreau des méfiances ? Comment ne pas passer outre si l’autre fait encore mémoire de telle ou telle époque du passé, mais comment ne pas en rester à laisser se durcir le passé comme seule structure de l’avenir ? Comment rompre avec le passé sans l’ignorer ? Quelle aide au détachement est-ce que nous nous offrons mutuellement ?



Comment dépasser des frontières ?


Je crois qu’il nous faut prendre en compte non seulement l’histoire ou la dogmatique, mais aussi une part de mystique ou de spiritualité qui cherche la rencontre loin des supports matériels de nos religions, mais en Esprit et en vérité – vérité qui, selon St Jean, est une manière de vivre et d’agir, non une force de spéculation. Il nous faut aussi analyser, et éventuellement modifier, le rapport homme – femme. Celui-ci atteste si nous sommes vraiment capables d’intégrer l’altérité constitutive de l’humanité dans notre mode de penser et de nous comporter. Il nous faut veiller aux échanges de bien matériels et culturels ; ces échanges permettent de mieux comprendre comment le religieux et le culturel s’entrecroisent. Enfin « Aimez vos proches , vous-mêmes et Dieu; et aimez vos ennemis. Faites pour les autres ce que vous aimeriez qu’ils fassent pour vous ». Ces quelques versets bibliques suffisent pour nous monter que nous avons encore du chemin devant nous.


Finalement, qu’est-ce que la société pourrait apprendre de la présence des religions ? Tout d’abord qu’une vie sans signification symbolique mène à une sorte de dépression collective. La société en tant que telle ne peut pas fournir ce sens ; elle peut cependant veiller à ce que les citoyens aient la possibilité d’y accéder personnellement et collectivement. L’homme vit de pain et de justice, mais pas seulement… Ensuite la société peut apprendre des religions que des changements/conversions sont toujours possibles ; rien n’est fixé pour toujours. De même, que l’horizon de la société n’est pas nécessairement un déluge ou le néant, mais peut être représenté sous la figure de la ville fraternelle ou de l’accueil inconditionnel à une table de fête. Enfin, elle peut apprendre que la réalité de la souffrance et de la mort n’est pas une figure absolue de non-sens ou un indicateur de tort. Pour les chrétiens, elle sollicite la capacité de contester, de mobiliser la recherche, de vivre la solidarité, le soutien, la dénonciation, la générosité.


 
Dernière modification : 25/08/2009