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L'universel à l'épreuve du pluralisme [3/3]

Débat



— Comment construire un pont entre l’Église institution et l’Église communautaire, demande un participant, haut-fonctionnaire tchèque ?

Enzo Bianchi : Je crois que l'opposition entre Église institution et Église communauté est une fausse opposition qui n'aide pas véritablement à comprendre la présence des chrétiens comme disciples du Christ au milieu des autres.


Dans l'Évangile, on lit que Jésus, parmi les disciples qui le suivaient, « a fait douze » – je traduis volontairement d'une manière un peu rude pour vous restituer le vrai sens du mot grec. Dans vos Bibles, vous trouvez généralement « il en a choisi douze ». Or, le grec dit : il « a fait » douze. Qu'est-ce que cela signifie ? Simplement que, sachant que sa vie même était provisoire, qu'elle passait, que sa vie avait eu une naissance, une croissance et qu'elle connaîtrait la mort, Jésus voulait que quelque chose demeure toujours dans le temps et dans l'espace. Oui, à ce moment-là, Jésus a « fait » l'institution. Les Douze sont la première institution de l'Église, douze hommes qui étaient là dans ce moment et auxquels tous les hommes pouvaient se référer. Dans le quatrième Évangile nous le voyons bien : des païens – et non des juifs – qui ne connaissent pas le Christ viennent à Jérusalem, veulent voir Jésus et vont chez les Douze. C'est aux Douze qu'ils demandent « Nous voulons voir Jésus ». Ce passage dit pour moi la nécessité absolue de l'institution.


Bien sûr, on peut toujours dire que les Églises sont devenues une institution trop grande, trop complexe. On peut toujours demander à l'institution de l'Église d'être plus simple, plus pauvre, plus servante. Dans certains moments de l'histoire, nous savons que l'institution en est arrivée à scandaliser, il faut bien le reconnaître. Dans d'autres moments, nous voyons que certains de ceux qui appartiennent à l'Église ont appelé à une réforme en demandant à l'institution une plus grande fidélité. Il suffit de penser, pour nous catholiques, au Concile Vatican II. Combien de choses ont été dites par le Concile pour que l'Église soit une Église servante et pauvre. Mais l'institution est faite d'hommes. Que ce soit dans l'Église, dans la petite communauté et même la communauté de base, il y aura toujours des problèmes de fidélité liés, d'une certaine manière, à ceux qui sont les plus visibles… La dimension profondément humaine du christianisme l'impose. Ne nous faisons pas d'illusion.


Mais je crois vraiment qu'il ne faut jamais opposer Église institutionnelle et Église de base ; il n'y a pas l'Église prophétique et l'autre qui serait infidèle. Seul le Seigneur au jour du Jugement fera connaître la vérité des choses. Car très souvent il y a dans les Églises institutionnelles, et même en haut de l'Église institutionnelle, des saints disciples de Jésus ! Il suffit de penser à Jean XXIII. Et très souvent dans des communautés de base, il y a des bandits ! Soyez-en sûr. Évitons donc l'opposition, mais acceptons bien plutôt la question que chacun de nous doit se poser avant tout à lui-même : suis-je un reflet du Christ ? Ou ai-je mis le Christ lui-même à mon service, pour ma réussite, mon succès, mon pouvoir ? C'est une question grave que chacun de nous doit se poser absolument.



— Comment l’Église et les chrétiens doivent-ils changer pour entrer en dialogue ? Qu’est en sera le coût ? N’a-t-on pas d’abord besoin de l’institution pour nous porter et conserver la foi ? Comment conserver son identité chrétienne dans le dialogue interreligieux ?


Agnès von Kirchbach : En tant que protestante, cela ne vous étonnera pas, je me suis déjà demandé si, dans l’Évangile, Jésus entre en dialogue interreligieux ; j’ai trouvé que c’était le cas. Hors territoire, Jésus rencontre une femme, et cela lui a été assez désagréable  : c’est la fameuse femme syro-phénicienne dont on ne connaît même pas le nom – sous-entendu, elle est une descendante des adorateurs des Baals, de Jézabel, etc. ; il faut bien se méfier. Jésus ne dit rien et c’est la demande de cette femme qui provoque un étonnement pour lui et la découverte que sa mission n’est pas limitée, alors qu’il pensait peut-être, dans un premier temps, que ce serait ses disciples qui apporteraient la santé qu’elle réclamait, en dehors des limites du territoire de son peuple à l’époque. Jésus s’est laissé interroger ; c’est ce que marque son silence : d’abord peut-être un refus, mais ensuite un accueil de la demande. Il apporte à cette femme une santé là où il s’est mis à l’écoute. Il y a donc quelque chose à donner quand on entre en dialogue, il y a un prix, un changement pour nous : nous devons donner ce dont nous disposons en santé à celles et ceux qui nous interrogent – je comprends le mot santé au sens très très large. Deuxième exemple avec le militaire romain, qui lui aussi demande de la santé pour ceux et celles dont il est responsable. Dans les deux cas, nous avons une demande qui, chez Jésus, provoque une admiration : « Je n’ai pas trouvé de pareille foi ». Notre écoute du monde qui nous entoure nous apporte-t-elle elle aussi cet étonnement qu’existe une demande de confiance et de partage de ce que nous avons réellement pour le partager sans limitation. Voilà quel est le prix selon moi et je trouve que c’est très très beau.


Ensuite, il est évident qu’aucune foi ne peut être vécue de manière individuelle ; elle a toujours besoin de la communauté. C’est le propre même de la foi : donner et recevoir la parole constitue la base même de la foi, de cette manière de nous situer. La communauté est donc une nécessité, mais elle n’est qu’un élément parmi d’autres éléments de nos identités à construire. Quant au souci de garder son identité, il me semble que le plus important pour chacun est savoir que son identité n’est pas encore complète. L’achèvement dont j’ai reçu la promesse n’est pas réalisé de manière définitive dans mon corps personnel, communautaire, ecclésial et dans celui de l’humanité.



— Nous parlons de dialogue, mais un participant fait remarquer que les récents incidents au Saint Sépulcre ne paraissent pas témoigner de l’écoute et du dialogue…


Enzo Bianchi : Aujourd'hui, nous voulons tous le dialogue : nous voulons l'écoute réciproque parmi les chrétiens et les chrétiennes, parmi les croyants des différentes religions, et, je l'espère aussi, nous voulons vivre cette même attitude envers ceux qui ne croient pas ou qui ne sont pas religieux. Mais il ne faut jamais oublier que nous, catholiques, avons commencé ce chemin de dialogue il y a peu de temps, voilà quarante ans à peine ! Auparavant, nous n'étions pas si prêts au dialogue ni à l'écoute de l'autre. Le cardinal Etchegaray, homme aux réflexions très pertinentes, rappelle souvent que nous sommes tout juste sortis de l'âge de la pierre en ce qui concerne le dialogue. Je crois que c'est vrai.


Il me paraît également essentiel de comprendre que les différentes confessions chrétiennes ne sont pas contemporaines les unes des autres ; et c'est encore plus vrai entre les différentes religions. Nous faisons une erreur très grave en nous scandalisant des attitudes de certaines Églises ou de certaines religions envers nous. Pourquoi nous scandaliser par exemple des affrontements au Saint Sépulcre ? C'est vrai qu'en Europe, le dialogue œcuménique est très gentil. Est-ce à dire que nous avons une manière différente de désirer vraiment l'unité du Corps du Christ ? Je n'en suis pas sûr… Il ne faut pas confondre une certaine manière d'être humain, courtois, avec les sentiments profonds. Non, ne nous scandalisons pas : il y a quarante ans, nous faisions les mêmes choses.


De même, nous nous scandalisons de certaines attitudes de l'islam, comme le port du voile, mais nous oublions, nous les catholiques, qu'il y a 40 ans, les sœurs de clôture étaient obligées de porter le voile toutes les fois qu'elles rencontraient quelqu'un à la porte. Dans beaucoup de monastères, ce voile n'a été enlevé qu'en 1986 seulement.


Il nous faut donc toujours avoir en tête cette idée que nous ne sommes pas contemporains. Il s'agit assurément de faire ensemble un chemin mais avec beaucoup de patience et de magnanimité. Autrement, nous ne ferons que nous offenser les uns les autres. Oui, je crois que la patience est vraiment nécessaire. On ne peut pas aller vite après plus de 15 siècles au cours desquels les Églises ont toujours vu celui du dehors, l'autre, comme quelqu'un à éliminer et ne pas écouter. Nos attitudes sont à convertir certes, mais il faut surtout dans ce travail beaucoup de patience et beaucoup d'écoute.


J'ajouterais que nous devons faire très attention dans le dialogue, car trop souvent, nous, chrétiens, employons des formules qui ne sont pas correctes. Nous disons par exemple que nous sommes une religion du Livre : or ce n'est pas vrai. C'est le cas peut-être de l'islam. Les juifs, eux, ne sont déjà pas très d'accord avec cette expression. Mais il est clair que nous, les chrétiens, nous ne sommes pas une religion du Livre mais la religion de Jésus-Christ. De même, pour le monothéisme : il n'est pas tout à fait exact de dire que nous sommes monothéistes. Le jour où nous avons dit qu'en Jésus, homme comme nous, totalement comme nous, nous pouvons rencontrer Dieu, le christianisme est devenu un monothéisme tout à fait spécial ! Soyons donc vigilants et ne faisons pas de l'œcuménisme ou du dialogue qui conduit à la confusion. Être clair sur ses positions aide vraiment l'écoute l'un de l'autre, dans un grand respect, avec simplicité. Ce que demande l'autre, c'est une oreille et un cœur qui écoutent en disant la vérité.

Agnès Von Kirchbach : Je dirais pour ma part en conclusion : ne confondons pas nos bonnes intentions et ce que nous faisons réellement. Jésus le dit beaucoup moins gentiment que je ne le fais : « Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère ? Et toi, la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? » (Luc 6,41) Le fait que nous soyons énervé par l'une ou l'autre des manières de faire de quelqu'un est un bon moyen pour revenir vers soi et se demander quelles sont chez nous les attitudes choquantes qui pourraient être réformées. Et il y a un mot magnifique que nous n'osons plus tellement utiliser, mais que le Jésus de l'évangéliste Marc dit en premier : convertissez-vous ! Autrement dit, faites autrement. Non pas nécessairement autre chose, mais autrement. Cette intention, cette quête spirituelle qui nous habite, qui nous met en route, nous permet aussi de placer une distance entre la figure du Royaume et ce que nous sommes aujourd'hui. Cela nous permet de vérifier nos manières d'agir et à les convertir si nécessaire. C'est là que la sociologie est tellement précieuse parce qu'elle se situe dans le descriptif ; elle nous dit « voilà ce que vous faites ; après vous direz ce que vous aviez l'intention de faire au départ ».


Dernier point, nous avons souvent en tête la figure du Royaume de Dieu et nous oublions qu'il y a d'autres images dans nos Ecritures pour dire la promesse finale sous des formes différentes : ce sont la ville fraternelle et la table fraternelle, ville et table sans condition d'accès parce que ville et table de Dieu. Je trouve que ce sont des images fortes pour permettre que le présent ne se confonde ni avec le passé, ni avec la figure eschatologique, afin d'inventer un avenir qui soit différent.




 
Dernière modification : 25/08/2009