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Individu, communauté, société [4/4]

Débat



JP Willaime
— De nombreuses questions concernent les nouvelles formes de vivre ensemble, nouveaux mouvements, communautés sur Internet, etc. : peuvent-elles être source de régénération de la société ? Se posent aussi les défis de la transmission intergénérationnelle : quel rôle pour l'école et pour les médias dans ce contexte ? Mais on constate aussi des dérives possibles : l'abstention électorale, l'hyper-individualisme ; le suicide massif de certaines catégories de personnes. Ne faut-il pas remettre au goût du jour la notion de personne plus que d'individu ?


Jean-Paul Willaime : Internet, les questions de transmission intergénérationnelle relèvent de ces conjonctures que je qualifie d'ultramoderne : une valorisation du présent, avec tout le problème du rapport au passé et du rapport à l'avenir. Pour pouvoir envisager un avenir, il faut savoir d'où l'on vient ; il ne faut pas être victime des conformismes de l'instant et avoir le nez dans le guidon, plongé dans la contemporanéité pleine et entière. C'est l'immense défi de la transmission dans une telle conjoncture. Internet en est l'exemple typique : on peut s'y perdre, s'y noyer. Il faut être un minimum construit, structuré, pour savoir ce que l'on cherche et il faut savoir ce que l'on cherche pour trouver. C'est très emblématique de la situation contemporaine.


La désocialisation culturelle et religieuse actuelle engendre beaucoup d'anomie. Je pense que l'on ne mesure pas encore toutes les conséquences de ces évolutions sociales. Car nous vivons encore dans des sociétés dont la majorité de la population a été formée religieusement, quelles qu'aient été ensuite les pratiques des uns et des autres. Mais de plus en plus, on le voit avec les chiffres d'appartenance et de pratique religieuse des jeunes, une majorité d'entre eux se déclare désormais sans appartenance et sans identification religieuse. Ce sont de plus en plus des jeunes sans religion issus de familles dont les parents, tout en ayant été socialisés dans une religion, sont devenus sans religion. C'est tout à fait différent de vivre dans une société sécularisée, mais qui implicitement, même sous forme sécularisée, continuait à porter un certain nombre de repères et de valeurs – nourris, entre autres, par le christianisme – et de vivre dans une société qui n'a plus ce type d'ancrage et présente pour les individus l'idée que « tout est possible ».


Comment construire dans ce contexte ? C'est effectivement le formidable défi de l'éducation et de la transmission. Et il n'est pas étonnant qu'au sein de l'école laïque publique française, ait été décidé de développer un enseignement des faits religieux et que la connaissance des religions fasse partie du socle des compétences et des connaissances définies par le texte de juillet 2006. Tous les élèves sortant du système scolaire français doivent avoir un minimum de connaissances sur les traditions religieuses. Il s'agit d'un enseignement culturel, historique, mais c'est un indicateur de la situation dans laquelle nous vivons.



— La deuxième batterie de questions porte sur le rapport entre l'individu et la société. Au plan politique, quid de la mise en œuvre du principe de subsidiarité ? Au plan religieux, pourquoi les religions n'arrivent-elles pas à relier les personnes entre elles ? Enfin, sur le rapport entre le politique et le religieux, ne doit-on considérer que des individus dans le débat politique et social, ou y a-t-il place aussi pour des corps intermédiaires, et particulièrement les Églises ?


Bien entendu, le principe de subsidiarité est extrêmement important. En France où la culture politique est centralisée et la figure de l'État et son magistère sur la société civile particulièrement forts, la désacralisation du politique, sa sécularisation, sont ressenties peut-être encore plus fortement. Or comme le disent les politistes aujourd'hui, nous passons du gouvernement à la gouvernance, c'est-à-dire à des exercices plus négociés du pouvoir, en interrelation avec d'autres acteurs, notamment au niveau local. On sait toute l'importance prise par les collectivités locales, la démocratie locale. J'observe qu'à cet égard, les maires et les responsables de collectivité locales pratiquent déjà beaucoup plus qu'à l'échelle nationale cette laïcité de reconnaissance et de dialogue promue à l'échelle européenne. Ils sont proches du terrain et voient bien que les groupes, les associations religieuses et non religieuses, sont des ferments du « vivre ensemble » et sont utiles à la vie sociale.


À noter qu'il ne faut pas confondre la sphère publique avec la sphère de l'action étatique et des pouvoirs publics – qui n'est qu'une dimension de la sphère publique. La sphère publique, c'est aussi l'espace des associations, des groupements, des corps intermédiaires. Il n'y a donc pas que des individus dans le débat public. Il faut briser cette opposition, qui m'apparaît à la fois contestable et dangereuse, de l'État et de l'individu, comme s'ils étaient seuls face à face. L'État n'a pas à tout prendre en charge, sous peine de devoir recréer un lien social par prothèse étatique en quelque sorte. Le lien social doit se reconstruire à la base, à travers les individus, les groupes, les associations, les groupements auxquels ils participent. La situation que nous vivons souligne tout particulièrement l'importance de ces corps intermédiaires.



— Les participants venus de l'Est de l'Europe ou de Russie s'interrogent essentiellement sur la sécularisation et sur la post-modernité. La post-modernité signifie-t-il la dé-sécularisation ? Qui a aujourd'hui une influence sur ce phénomène ?


Quand je parle d'ultra-modernité, je m'inscris dans la ligne d'auteurs comme l'anglais Anthony Giddens et l'allemand Ulrich Beck. Ulrich Beck permet de comprendre que dans la situation contemporaine, la société moderne, bourgeoise, industrielle, apparaît comme une société traditionnelle. En effet, dans sa phase triomphante, la modernité a correspondu non seulement à des processus d'individualisation, mais aussi à la discipline et l'éducation. Plusieurs auteurs insistent sur le fait que la modernité occidentale a eu tout un versant émancipateur, libérateur, mais en même temps, un versant d'imposition assez autoritaire d'une certaine morale, d'une certaine éducation (dans des formes séculières ou religieuses). On l'a vu dans la sphère éducative ; on l'a vu aussi avec le phénomène des colonisations : la modernité conquérante a été émancipatrice mais aussi colonisatrice. On baignait alors tellement dans l'évidence d'un credo civilisationnel que l'on osait imposer des normes. Aujourd'hui, on analyse cela avec beaucoup de distance critique. De là des querelles : par exemple sur la façon d'enseigner à l'école le fait colonial, ou la querelle sur les lois mémorielles et la façon de lire l'histoire.


Anthony Giddens et Ulrich Beck permettent de considérer l'état actuel de la modernité non pas comme une post-modernité – c'est pourquoi je récuse ce terme – mais comme une radicalisation de la modernité, une ultra-modernité. Les principes même de la modernité s'appliquent désormais à elle-même. La modernité désenchante ses propres enchantements. Alors que la première phase de la modernité conquérante a été, au nom d'enchantements politiques et civilisationnels auxquels on croyait très fort, l'ébranlement des traditions et des ordres social, culturel et religieux, aujourd'hui, les désenchanteurs sont désenchantés. Cela aboutit – un auteur comme Marcel Gauchet pose très bien le problème – à une sorte d'impuissance symbolique de l'État, qui ne peut plus exercer le même magistère philosophique qu'au temps de la modernité conquérante. Il y a une sorte de trivialisation bureaucratique de l'État.


De là un certain vide : qui peut donc éduquer, nourrir, structurer en termes de valeurs ? Comment prendre en compte des normativités ? Comment socialiser dans des normativités ? C'est là que le Conseil de l'Europe, lorsqu'il a admis dans des rencontres officielles des représentants des religions sur la base de ces acquis normatifs (État de droit, droits de l'homme, démocratie), a montré qu'il comprenait les réalités sociales que représentent les groupes religieux, leurs églises, leurs mouvements, leurs associations, et leur contribution dans la légitimation d'un certain nombre de valeurs fondamentales, dans l'éducation – thème extrêmement important – et dans l'animation de la vie sociale.


Ceci ne se fait pas sans conflit bien sûr. Mais je voudrais insister sur le fait que le conflit entre autorités religieuses et autorités politiques dans les débats sur la normativité des comportements est normal ; c'est le ressort même de la démocratie. Il y a des tensions, des conflits, surtout si – Olivier Roy le montre très bien dans son dernier livre sur le divorce de la religion et de la culture – la culture englobante valorise des normes, des conceptions dans lesquelles se reconnaissent de moins en moins divers groupes religieux. Mais le conflit est normal. Il ne faudrait pas, sous prétexte qu'il y a conflit, invalider la prise de parole et la militance de groupes religieux dans la sphère publique. On a le droit de ne pas être d'accord, de le dire, dans la mesure où l'on accepte de s'intégrer dans la délibération collective, et dans la mesure où il ne s'agit pas de revenir en arrière et de reprendre pouvoir sur la société, mais de contribuer au débat.

Bernard Lecomte : Quand le législateur entend interdire aux historiens tout travail critique sur la Shoah, l'esclavage ou le génocide arménien, ou quand l'État veut obliger la télévision ou les médias à embaucher plus de noirs ou d'asiatiques, ne fait-il pas de la résistance ?


On peut le voir ainsi, mais le rôle de l'État reste tout à fait fondamental : il est le défenseur des grands principes et des règles du « vivre ensemble », quelles que soient les appartenances, les ethnies, les cultures, les couleurs de peau, etc. C'est là tout le débat sur la discrimination positive : faut-il prendre des mesures positives pour permettre une meilleure prise en compte de la diversité ?


Il me semble qu'en France, la peur de l'éclatement du pacte républicain est telle qu'on a même des réticences à simplement nommer la diversité. Je pense par exemple au fameux débat à l'INED sur la possibilité de statistiques ethniques. C'est un débat tout à fait légitime ; les arguments pro ou anti doivent être entendus. On peut quelquefois reprocher à la République française ce qu'on reprochait à l'Église dans certains courants du christianisme social : « vous nous parlez du Royaume où nous sommes tous frères, mais, en attendant, il y a des inégalités économiques, des différences entre les hommes et les femmes, des différences de générations, des différences d'appartenances culturelles qu'il faut bien voir en face ». J'ai le sentiment qu'il y a une conception théologique de la République qui verse tellement dans un universalisme abstrait que c'est contre-productif : les discriminations se creusent du fait même que l'on n'ose pas nommer les différences (notamment raciales) pour définir une politique efficace de lutte contre les discriminations.


Dans mon propos, vous l'aurez senti, je m'en prends particulièrement à cette conception trop abstraite de l'universalisme. L'universalisme, l'égale dignité des hommes et des femmes, les principes de solidarité, toutes ces valeurs essentielles sont fragilisées si elles ne sont pas portées dans des cultures convictionnelles particulières. Il n'y a que chez les intellectuels que l'on croit qu'il suffit d'être un bon philosophe pour que les valeurs universelles vivent et s'activent socialement ! Non, les valeurs universelles, on doit y être formé : à travers la franc-maçonnerie ; à travers l'Église catholique ; à travers les Églises protestantes ; le judaïsme ; l'islam ; la libre-pensée ; l'humanisme séculier. L'universalisme ne peut être approché et porté qu'à travers des cultures particulières, sinon il reste beaucoup trop abstrait.


Le défi, et même le danger, serait qu'au motif qu'on vise, et à bon droit, la formation, l'entretien et la valorisation de valeurs universelles, on scie la branche sur laquelle on est assis en ne permettant pas à toutes les associations, les mouvements, groupements intermédiaires de former, nourrir, activer ces valeurs. À cet égard, il est important de reconnaître la spécificité sociologique des groupements religieux : c'est bien parce que ces mouvements, avec des formes diverses selon leur auto-compréhension, représentent des groupements convictionnels porteurs du souci éthique, articulant le local et le global, permettant à des hommes et des femmes de lire leur condition, leur bonheur et leur malheur, leur vie, leur mort, dans un certain univers de sens, ouvrant sur l'avenir et faisant croire en l'homme, qu'ils peuvent jouer un rôle positif dans l'espace public.



— La globalisation et le libéralisme entraînant une dérégulation ne tendent-elles pas à exclure de la communauté mondiale les individus les plus démunis ? Comment donner la parole aux plus démunis et quels seraient les chemins de réintégration ?


La globalisation économique représente un immense défi, mais il y a là aussi beaucoup de confusion autour de ces phénomènes. C'est l'ultralibéralisme et la dérégulation qui soulèvent toutes sortes de questions sur la possibilité d'une gestion nationale de l'économie, avec toutes les conséquences que cela a sur les personnes, les fermetures d'entreprise, etc. On oublie que les libéraux aux origines de la modernité étaient des moralistes. Le libéralisme économique a été porté par des penseurs qui, tout en favorisant la liberté d'entreprendre, l'encadrait dans une certaine éthique. L'ultralibéralisme représente en ce sens une rupture par rapport au libéralisme de la modernité. Plus que jamais se pose aujourd'hui la question des vecteurs d'éducation et de formation de la conscience éthique et de la solidarité.


Dans un tel contexte, il importe tout particulièrement que les plus démunis puissent prendre la parole, qu'ils puissent nommer, comprendre ce qui se passe. Ce qui nécessite un minimum d'apprentissage et de capacités. C'est un très grand défi car la situation est tellement complexe qu'elle peut nourrir des protestations légitimes mais complètement à côté des enjeux dans l'analyse qui les sous-tend. La compassion télévisuelle et la démocratie émotionnelle ne sont pas favorables aux analyses lucides. Les plus démunis, les personnes dominées pas seulement économiquement, mais aussi culturellement, peuvent être ainsi bernées, manipulées par des analyses démagogiques. Il est aujourd'hui extrêmement important de garder raison et de proposer des analyses précises des situations tout en multipliant les possibilités de discussions raisonnables et informées. Alors que nos sociétés sont traversées d'incertitudes et confrontées à des défis complexes, une rigoureuse éthique du débat public est d'autant plus nécessaire.


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Dernière modification : 25/08/2009