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Séance présidée par Geneviève Iacono, membre du comité des Semaines Sociales de France
– Vous n’avez pas parlé de l’Europe. N’a-t-elle aucun rôle à jouer ? N’est-elle pas le bon niveau pour participer aux négociations mondiales et répartir les efforts ?
L’Union européenne est au plan international un animal politique très particulier, porteur d’un processus politique inédit : une fédération d’États Nations qui délèguent de plus en plus de souveraineté à l’échelon européen, tout en restant encore très jaloux de leurs prérogatives. La gouvernance européenne est essentiellement une gouvernance par les normes. Peut-elle devenir un paradigme pour la gouvernance mondiale ? Est-ce en négociant des règles collectivement, prudemment, que nous ferons converger les politiques publiques et les comportements et que nous obtiendrons la paix perpétuelle chère à Kant ? En théorie, on peut le penser. La dynamique du système international a implicitement été fondée sur ces conceptions de la négociation et de la normalisation. Mais en réalité, l’Union européenne est très isolée et a du mal à se faire entendre. Beaucoup récusent sa vision des relations internationales, insuffisamment réaliste, au profit d’une régulation du système par la puissance et les rapports de force. C’est le cas des Etats-Unis pour qui la logique de la force est encore la plus efficace et la plus légitime.
Le danger pour l’Europe est de s’instituer comme puissance morale seulement. Or je pense que la gouvernance mondiale est à reconstruire « par le bas », à partir des intérêts domestiques nationaux des pays en voie de développement. L’Europe doit aller vers les autres pays et sociétés pour construire ensemble une vision commune des choses plutôt que de vouloir se donner en exemple. Car il faut être bien conscient que nous n’avons pas les mêmes visions du monde. Je songe là à une expérience de jeu de rôle lors d’une session sur le développement durable avec des responsables locaux chinois. Leur image de l’Europe était celle d’un groupe geignard, incapable de se coordonner et de se décider. Il nous faut donc faire des efforts et trouver les ponts si nous voulons être pris au sérieux.
Il y aurait en outre un risque à instrumentaliser le développement durable pour chercher à imposer sa vision du monde aux pays en développement. Il ne s’agit surtout pas de tout réduire au seul point de vue lié au climat, mais bien de poser la question du modèle de développement et de sa modernisation – c’est-à-dire de son affranchissement des énergies fossiles.
– Le développement durable ne pourrait-il pas être un moteur pour relancer la construction européenne ?
Oui, il peut être une bonne manière de reprendre les choses et de débloquer ce que nous peinons à faire depuis vingt ans : par exemple la réforme de la Politique Agricole Commune. Mettre la transformation de notre modèle de développement au centre des préoccupations devrait permettre de rallier les sociétés européennes qui considèrent, pour beaucoup, que l’Union européenne est beaucoup trop bureaucratique.
– Ne faudrait-il pas créer une Organisation Mondiale de l’Environnement à côté de l’OMC ?
Cette demande est effectivement sur le tapis de la négociation internationale. Mais cela n’avance pas vite. La plupart des pays en développement sont farouchement contre. Ils craignent que telle organisation ne soit utilisée pour empêcher leur développement. On retrouve ici la question de la justice. Je crois donc davantage à l’introduction d’un certain nombre de principes dans l’organisation mondiale du commerce plutôt qu’à la création d’une ONUE.
Sur le principe, il est évident qu’il faudrait le faire. Mais dans la pratique, en l’état actuel, il est aussi ou plus important de se battre dans le cadre de l’OMC pour l’accès aux médicaments, c’est-à-dire pour la limitation des droits de propriété intellectuelle, pour l’accès aux technologies propres, pour l’introduction d’objectifs environnementaux sur les marchés de l’énergie, etc. Il faut introduire les notions de développement durable dans les institutions déjà existantes, quelles qu’elles soient. Le changement climatique ou la protection de la biodiversité ne sont pas des sujets strictement environnementaux mais bien complètement transversaux. Ce sont aussi des sujets de société : on le voit avec les changements à accomplir dans les modes de transport, en particulier urbain, mais qui sont liés également à la régulation des prix du foncier. Je suis donc favorable à l’idée que l’on organise mieux le domaine de l’environnement, mais aujourd’hui l’essentiel ma paraît la question du modèle de développement.
– Vous avez conclu sur le rôle des sociétés civiles et sur la nécessité de rechercher des « préférences collectives universelles ». Pouvez-vous donner des exemples de ce que vous entendez par là ?
Les préférences collectives universelles – on peut aussi tout simplement dire les valeurs – sont en construction. C’est le cas des droits fondamentaux pour les personnes : cette valeur n’est pas entièrement généralisée ni sans heurt, mais elle progresse et produit de grandes transformations culturelles. Son processus de construction est en cours. De même pour le statut et les droits de la femme, ou pour l’idée que l’environnement est une valeur précieuse. Quant aux sociétés civiles, elles sont certes variées, diverses, contradictoires, mais elles sont la base de la réflexion d’une société sur elle-même. Ce qui me frappe, c’est l’émergence dans des sociétés civiles très différentes de l’idée du risque commun : on le voit dans les luttes contre la pollution en Chine et en Inde comme en France.
– Vous avez parlé du rôle des institutions internationales, des Etats-Nations et des sociétés civiles. Mais quel rôle pour le monde de l’entreprise ?
Les entreprises sont bien sûr des acteurs essentiels de la mise en œuvre des changements, que ce soit dans les comportements des consommateurs ou dans les comportements industriels. Il faut élaborer aujourd’hui un cadre de gouvernance pour que les entreprises puissent prendre un certain nombre d’engagements et les respecter. Nous sommes au tout début d’un processus qu’il faut renforcer. Les entreprises multinationales – ou plutôt globales, devrait-on dire – ont ici un rôle tout particulier. Elles doivent s’interroger d’abord sur les principes pratiques : soit elles sont soumises aux règles que se donnent les sociétés nationales, avec les faiblesses que l’on connaît ; soit parce qu’elles sont justement globales, elles acceptent de rendre des comptes sur leurs responsabilités sociales et environnementales globales. Ma vision des choses est réformiste, je l’ai dit : je crois qu’il est possible de construire un contrat social mondial par petits bouts. Un de ces petits bouts est par exemple le respect au minimum du code de travail de l’Organisation Internationale du Travail.
– Comment faire pour sortir des déclarations globales pour les transformer en actions concrètes ? Ne faut-il pas d’abord modifier nos comportements personnels de consommateurs et de citoyens ?
Il est heureux que chacun se demande ce qu’il peut faire. Mais j’avoue mon refus de réduire la question du développement durable aux changements des comportements individuels. Il serait trop facile pour les politiques de se défausser de leur responsabilité d’élaborer des politiques publiques : par exemple le système des prix, celui des transports, la politique énergétique. Cela ne sert à rien de culpabiliser les personnes si le modèle d’organisation collective ne change pas. Al Gore m’a cependant convaincu de l’intérêt de ces listes de gestes pour la planète, qu’il indique en fin de son film, ou que l’on retrouve dans des campagnes publicitaires. Pour lui en effet, ces modifications du comportement personnel permettent l’émergence d’une conscience et d’exigences citoyennes et collectives nouvelles. En ce sens, oui les gestes individuels peuvent nous faire réfléchir, nous donner l’énergie de l’action collective et nous permettre de faire pression sur nos gouvernements, nos entreprises, etc.
– Finalement, qu’attend-on pour changer ? Faut-il nécessairement attendre la catastrophe, comme il a fallu attendre deux guerres mondiales pour faire l’Europe ?
Certains pensent qu’il est essentiel d’annoncer la catastrophe pour peut-être l’éviter. On parle de « catastrophisme éclairé ». Des sociologues soulignent aussi que notre société mondiale est de plus en plus imprégnée par l’idée de risque, liée en partie aux avancées de la technologie. Des scientifiques n’hésitent plus à mettre sur la table des discussions la perspective de la disparition de l’espèce humaine. Pour ma part, je crains parfois qu’à trop insister sur la gravité de la situation, on ne crée la paralysie et le sentiment d’impuissance. Les drames et les catastrophes de toutes sortes sont déjà là sous nos yeux : 800 000 êtres humains proches de mourir de faim, des génocides, des déplacements de population, des crises sanitaires… Je ne crois pas que c’est ainsi que nous allons changer. La grande valeur de l’argumentation de Nick Stern a été justement de montrer qu’il est possible d’agir et d’indiquer les voies. Je crois aussi que nous vivons une période de l’histoire de la planète pleines de possibilités nouvelles : les interconnexions généralisées permettent un échange de l’information et des connaissances comme jamais. Partout sur la planète, des citoyens sont à même de comprendre des processus, de se faire un jugement et d’initier des changements. Bien sûr, il y a un problème de rythme : le changement se fera-t-il assez vite ? L’agrégation de tous les dynamismes présents dans les sociétés civiles sera-t-elle suffisamment rapide pour imposer aux responsables politiques des évolutions radicales dans leur gestion des rapports internationaux ?
Dans tous les cas, le problème ne me paraît pas d’être optimiste ou pessimiste, mais d’avancer. Comme disent les Shadoks, quand on sera arrivé, on verra bien où on sera.