Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences

 

L'économie du changement climatique [3/3]

Débat


Séance présidée par Michel Camdessus, président honoraire des Semaines Sociales de France


stern

– Vous êtes le premier à avoir chiffré dans le monde le coût du réchauffement climatique : 500 milliards d’euros, cela parle à l’opinion publique. Pensez-vous que ce chiffrage a eu un rôle déterminant pour faire avancer la prise de conscience ?


Nicholas Stern : pour moi, ces chiffres n’étaient pas l’argument premier. L’argument premier était plutôt : est-on prêt à payer autour de 1% de PIB, c’est-à-dire à accepter de payer l’énergie plus cher ? Est-on prêt à accepter 1% d’augmentation de l’indice des coûts de l’économie tout entière afin de parvenir à une grande réduction des risques – risques que l’on peut décrire, tout comme les effets de leur réduction.


Il est très difficile de chiffrer les conséquences de grands mouvements de population des régions équatoriales vers des latitudes plus élevées. Nous sommes sûrs en revanche que cela génèrera des conflits. On le voit au Darfour actuellement : ce conflit est certes très complexe, mais une de ses dimensions tient à la sécheresse avec le mouvement d’une population pastorale vers des régions d’agriculture sédentaire. On constate ce phénomène avec un changement climatique pourtant faible : 0,8 degré C.


On ne peut qu’illustrer les coûts de l’inaction – ce qui a été fait par les modèles présentés par notre rapport. Il est difficile d’être précis lorsque l’on envisage le monde dans 100 ans, un monde complètement transformé. L’argument essentiel pour moi est de comprendre les coûts des politiques d’action possibles : on peut être assez sûr qu’ils seront inférieurs aux coûts de l’inaction.



– Comment votre rapport a-t-il été reçu par les responsables politiques ?


Au Royaume Uni, tant par Tony Blair que Gordon Brown ont apporté leur adhésion à ce rapport. Ce n’est pas toujours le cas, mais sur ce sujet, tous deux ont été complètement d’accord ! J’ai également été invité au Grenelle de l’environnement et ai pu discuter avec Nicolas Sarkozy. J’ai également eu des échanges sur le sujet avec Angela Merkel. Tous ont proposé des orientations proches des suggestions de mon rapport.


La situation est différente avec les Etats-Unis. C’est un pays très compliqué, avec des Etats et des régions différentes. Mais les mentalités changent et même très rapidement. Il est certain qu’il est absolument capital que les Etats-Unis participent à l’accord global.


En ce qui concerne la Russie, le problème va être difficile. Je dois m’y rendre très bientôt. Mais il est vrai qu’ils ne sont pas convaincus de l’urgence pour le moment. Nous allons donc discuter et j’espère que leur position évoluera peu à peu. Il y a deux ans, on disait bien que les Etats-Unis ne changeraient jamais. De même pour la Chine. Or dans les deux cas, on peut constater un grand changement. Les Chinois comprennent très bien qu’ils sont en grand danger. Les fleuves de Chine, d’Inde, du Bangladesh, du Pakistan, d’Afghanistan commencent tous dans l’Himalaya. Avec la fonte des glaciers de l’Himalaya, tout le monde comprend le danger.



– Pourquoi les émissions de gaz à effet de serre de l’Inde sont-elles trois à cinq fois inférieures à la Chine ?


Plusieurs facteurs expliquent cette différence. C’est à la fois une question de propreté des industries, de niveau de bien être, de niveau d’accès à l’électricité et de structure de l’économie. La Chine atteint maintenant un PIB par personne deux fois supérieur à l’Inde. Elle est aussi plus avancée dans l’accès à l’électricité de la population. 50% des ménages indiens n’y ont pas accès. Par ailleurs, en Inde, le secteur des services représente plus de 50% du PIB.


Quand on parle de Chine/Inde comme un seul ensemble, c’est toujours abusif et dangereux, en particulier sur ces questions. Mais j’espère que l’Inde va continuer son développement. Les derniers quatre cinq ans, le taux de croissance y a été de 8%. J’en suis très heureux. Pour l’Inde, la Chine et tous les pays en voie de développement, il faut trouver un mode de croissance qui émette le moins possible de carbone. Il ne s’agit pas d’abandonner les objectifs du millénaire, mais d’aller vers un développement sans carbone.



– Les participants de cette Semaine Sociale sont visiblement en mal de représentation. Beaucoup de questions portent sur la croissance zéro carbone. On ne voit pas très bien ce qu’elle peut être.


Il faut en premier lieu être beaucoup plus efficace dans nos façons d’utiliser l’énergie et rechercher le zéro carbone dans ce domaine. Plusieurs sources d’énergie sans carbone existent : le vent, le solaire, le nucléaire. Il faut les développer. Il faut par ailleurs accroître les moyens de capturer  et de séquestrer le carbone. L’Inde et la Chine vont continuer à exploiter le charbon pour la production électrique pendant encore vingt ou trente ans. Il faut donc développer les technologies de séquestration du carbone beaucoup plus rapidement que nous ne l’avons fait jusqu’à présent.



– Jean-Marc Jancovici, intervenu juste avant vous, a paru très sceptique quant aux énergies de substitution. N’est-on pas encore très très loin de ce qu’il conviendrait de faire ? Vous paraissez plus optimiste que lui, mais n’êtes-vous pas finalement plus inquiet que ce que vous laissez paraître ?


Il existe déjà des technologies capables de permettre une croissance zéro carbone. Si l’on s’intéresse déjà aux technologies existantes, on peut déjà faire beaucoup. La France a réussi à changer complètement ses sources d’électricité en 20 ans grâce au choix nucléaire. Les Allemands de leur côté visent un objectif de 40% d’électricité issu des énergies renouvelables en 2020 – c’est très proche. Les choses évoluent très vite. Je ne crois donc pas les personnes profondément pessimistes dans ces domaines.


Certes on ne peut pas placer tous nos espoirs dans les technologies : il faut aussi réduire la demande, être beaucoup plus efficace. Il faut affronter les problèmes de la déforestation. Il y a beaucoup à faire. Mais j’observe que la France, l’Allemagne et d’autres pays avancent rapidement, par exemple sur le photovoltaïque. Un responsable d’EDF qui participait au Grenelle de l’environnement nous a dit que les coûts  des capteurs photovoltaïques ont diminué de moitié en 2007. 


Nous avons à notre disposition un certain nombre de pistes : efficacité de l’énergie, développement de nouvelles technologies, lutte contre la déforestation, séquestration du carbone . Si toutes sont mobilisées, des changements sont possibles assez rapidement.



– Certains s’étonnent cependant que votre raisonnement demeure dans un cadre théorique néo-libéral, avec des perspectives de croissance qui paraissent contradictoires avec les risques que vous soulignez. Vous proposez des correctifs, mais ne faut-il pas complètement changer de système ?


Je ne peux pas me présenter en Inde ou en Chine en disant : les pays riches ont utilisé toute l’atmosphère et vous, pays en voie de développement, devez stopper votre croissance à ce stade.  Je crois que peuvent exister des chemins de croissance différente, mais ce sont des chemins de croissance.


Quand on emploie le terme de néolibéral, on sous-entend que les marchés ne peuvent rien, voire qu’ils sont eux-mêmes les problèmes. On peut pourtant voir que les grands changements en termes d’efficacité énergétique ces quinze dernières années en Inde proviennent d’une plus grande ouverture à la concurrence et au commerce. Le marché pose des problèmes, c’est certain. J’ai indiqué que le changement climatique est le plus grand échec connu du système du marché. Mais cela veut dire selon moi qu’il faut le corriger en pesant sur le système de prix par les taxes, les impôts.


Devant l’urgence, il faut utiliser tous les outils possibles, investir dans les technologies, discuter avec les personnes, changer les mentalités et les idées sur les responsabilités individuelles. Il y a 40 ou 50 ans, au moment où la France et l’Angleterre se sont lancées dans la lutte contre l’alcoolisme au volant, elles ont associé campagnes d’information et répression. Le problème actuel du climat a des similitudes : il faut changer les idées sur la responsabilité individuelle. Je suis certain que c’est une partie de la solution. Mais il faut dans le même temps prendre en compte les marchés, les technologies, la recherche. Il n’y a pas une seule solution ou une qui dominerait toutes les autres.


<<< Précédent

 
Dernière modification : 24/08/2009