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Energie et Climat : des incertitudes du passé aux incertitudes du 21e siècle [2/4]

Population multipliée par 1000, consommation d’énergie multipliée par 100 : un sacré changement !


Si l’on compose la manière dont la démographie a évolué avec la quantité d'énergie consommée en moyenne par personne, on obtient des ordres de grandeur qui rendent légitime un débat qui n'avaient absolument pas lieu d'être il y a un siècle. Je le répète : tout est ici une question d’ordres de grandeur. Notre consommation d’énergie a été multipliée par 10 en 60 ans, par 30 en l’espace d’un siècle – une partie significative de cette évolution ayant eu lieu pendant les Trente Glorieuses, nous l’avons déjà signalé. Qui plus est, 80 % de cette énergie est issue de stocks non renouvelables.


Autre remarque importante : aucune forme d'énergie n'a jamais décru dès lors qu'on a commencé à s'en servir. C’est le cas par exemple du charbon. Contrairement à ce que les Français semblent croire, le charbon n'a jamais décru. Sur les cinq dernières années, la croissance de la quantité de charbon consommée sur terre a été près de trois fois plus forte que celle du pétrole (l'électrification des économies en voie d'industrialisation se fait plus rapidement que leur accès au transport). Trois quarts du charbon extrait sur terre aujourd'hui sert à produire de l'électricité. Inversement, 40% de l'électricité mondiale est produite avec du charbon (et même 50% aux USA, par exemple), loin devant le gaz (20%), et le nucléaire et l'hydroélectricité (15% chacun).


Aujourd'hui, les hydrocarbures assurent donc à peu près 80 % de l'approvisionnement énergétique de l'humanité. Les esclaves mécaniques évoqués précédemment sont donc assurés, en moyenne mondiale, à 80 % par des hydrocarbures. Or ces derniers partagent deux caractéristiques : quand on les utilise, on produit du CO2 – il n'y a pas moyen d'échapper à la chimie ! – ; ils sont puisés dans un stock fini. Il faut quelques dizaines de millions d'années pour faire du pétrole, et quelques centaines de millions d'années pour faire du charbon. Aux échelles de temps qui sont les nôtres, on peut donc considérer que ces énergies sont disponibles en quantité finie. Et là, les mathématiques sont reines. Á partir du moment où l’on puise dans un stock fini, la consommation annuelle de ce stock est condamnée à passer par un maximum puis à tendre vers zéro. Les pics de production du pétrole, du gaz, du charbon - ou de n'importe quel minerai métallique - sont des objets mathématiquement certain. Le seul débat possible est : à quel niveau et quand au plus tard ? Si c'est dans quelques millions d'années, cela ne pose pas les mêmes problèmes qu’une échéance dans quinze ans. C'est toujours une question d'ordre de grandeur et de temps.


Le débat sur le développement durable et sur notre civilisation industrielle peut finalement se résumer à une digression autour de la relation chimique CnHp + O2 -> CO2 + H2O (mais la vapeur d’eau ne génère aucun inconvénient). Cette relation stocks d’hydrocarbures / émissions de CO2 / énergie consommée – ou esclaves mécaniques disponibles – est à l’origine de la quasi-totalité de nos acquis sociaux. Sans esclaves mécaniques, il ne serait plus question de prendre sa retraite à 60 ans, ni de travailler 35 heures,  d’avoir six semaines de congés payés, ou de divorcer – puisqu’il faut un pouvoir d’achat élevé des deux côtés pour se le permettre. La totalité de notre système socio-économique aujourd’hui est, on le voit, fondé sur un approvisionnement énergétique abondant. C’est pourquoi il est essentiel d’avoir les idées claires sur cette relation chimique toute bête et ce qu’elle implique : à la fois le débat sur les ressources énergétiques – combien de temps pouvons-nous jouer à « j’extrais de plus en plus de carbone du sous-sol » ? – et le débat sur le changement climatique – combien de temps pouvons-nous jouer à « je mets de plus en plus de carbone dans l’atmosphère » ?


De  plus en plus de pétrole, pour combien de temps ?


De quel stock de pétrole disposons-nous pour « jouer » encore ? Pour en avoir une idée, il suffit de s’intéresser au cumul des découvertes, ou plus exactement à la fraction de ce cumul que l’on estime extractible. Car avant d’extraire du pétrole, il est bon de pouvoir le découvrir ! La courbe des découvertes de pétrole indique, contrairement à une idée de beaucoup, que celles-ci décroissent depuis 45 ans. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Exxon-Mobil.


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Mathématiquement, le stock de pétrole à la disposition de notre civilisation industrielle est représenté par la surface grise sous la courbe. Sa hauteur peut être objet de spéculation : c’est la fraction extractible des découvertes. Il n’empêche, nous avons à faire à un stock fini. La production cumulée de pétrole, entre le moment où Francis Drake a commencé à creuser des puits à Tittusville en 1859 et le moment où il n’y aura plus personne pour en extraire, ne pourra en aucun cas dépasser la fraction extractible des découvertes cumulées. Une fois ce fait posé, on peut se demander : à quand alors le maximum de production de pétrole au plus tard – même s’il est souhaitable, pour des raisons liées à l’environnement, de ne pas attendre le pic de production lié aux contraintes géologiques.


En matières d’extraction d’hydrocarbures, nul n’est plus proche des informations primaires que les opérateurs pétroliers et les techniciens qui travaillent dans ce domaine. Ce qu’ils nous disent mérite donc la plus grande attention. Les plus pessimistes estiment que nous sommes déjà au pic de production, les plus optimistes parlent de 2025. Les dirigeants de Total tablent entre les deux : 2020 au plus tard. Dans son petit livre La vie (presque) sans pétrole , le journaliste Jérome Bonaldi annonce en ouverture que le pic de production a eu lieu hier à 18h15. Il indique par là que nous n’aurons la confirmation physique du pic de production du pétrole que bien après la constatation de sa traduction économique. La production va forcément faire des zigzags. Il faudra du temps avant que la tendance sorte du bruit de fond. En tout état de cause, la prolongation tendancielle de la consommation est considérée comme invalide par de plus en plus d’opérateurs pétroliers. J’insiste alors sur un point : un monde dans lequel la production de pétrole décroît et la consommation croît, cela n’existe pas ! Si la production de pétrole décroît, quoi qu’il en soit de nos régimes spéciaux de retraite, des voitures chinoises, indiennes et du reste, la consommation décroîtra, point.


Que devient le prix de la ressource dans ce contexte ? Je vais repartir d’une évidence : on ne peut se poser la question du prix sur un marché qu’à partir du moment où il y a un marché. Si une partie de la régulation se fait en dehors –  rationnement, restriction, fermeture des frontières, guerres… – la question ne se pose même plus. Je ne sais donc pas comment va évoluer le prix du marché à l’avenir. Il y a des scénarios avec hausse et sans hausse. Ce que je sais en revanche, c’est que la question du pétrole ne concerne pas des générations futures à venir dans un monde lointain que l’on a du mal à se représenter, mais cette génération que nous retrouvons tous les jours en rentrant à la maison.


La pénurie, c’est grave docteur ?


Dans son ouverture, M.Camdessus a évoqué les plus déshérités qui allaient prendre la part la plus importante des ennuis futurs si nous ne faisons rien. Pour ma part, si le monde connaît une récession effroyable, je crains bien plus un coup de folie de nos sociétés riches que des déshérités. Rappelons-nous que les deux conflits les plus meurtriers du XXe siècle ont été le fait des pays riches, pas des pays pauvres. Car récession n’est pas un mot à laisser au vestiaire quand on parle de ce genre de sujets. La corrélation entre le prix du pétrole et le chômage, par exemple aux Etats-Unis, a été bien mise en évidence. En France, on peut aussi mettre en corrélation l’appel à la dette pour boucler le budget de l’Etat et l’augmentation du prix du pétrole. Le recours à l’endettement date du premier choc pétrolier et augmente à chaque récession. Cela pose la question des moyens que l’État, grosse machine qui ne sait pas réduire la voilure en fonction de l’évolution de ses recettes,  aura à sa disposition dans un contexte de récession très sévère. Bien des personnes souffriront alors, mais l’État aura moins d’argent pour les aider.


Il n’y a pas que le pétrole : cela sera-t-il durable avec le charbon ? « On » nous dit que nous disposerions de 300 ans de ressources en charbon. Remarquons que ce n’est pas parce que les réserves représentent 300 fois la consommation de l’année écoulée qu’il y a 300 ans de charbon. On n’a jamais mesuré les réserves en durée mais en volume – volume que l’on peut consommer à vitesse constante ou croissante. Et c’est bien à vitesse croissante que nous consommons les énergies fossiles, avec plus 2% d’augmentation par an. A cette vitesse, nous aurons épuisé toutes les réserves trouvées, charbon compris, en 50 ans – tout au plus en un siècle si l’on prend le haut de la fourchette des réserves accessibles sur terre. Le service Recherche & Développement d’EDF prévoit le pic de production des énergies fossiles, quelles qu’elles soient, au plus tard juste après 2050, même avec des hypothèses hautes sur le charbon. En faisant abstraction de la question des émissions de CO2 dans l’atmosphère, se reporter du pétrole sur le charbon ne donnerait que 30 à 40 ans supplémentaires, guère plus – sans parler des goulets d’étranglement que sont les investissements pour construire des usines de transformation du charbon en carburant liquide de synthèse. Pour exploiter aujourd’hui le pétrole que nous consommons, il faut à peu près 1000 raffineries dans le monde. Pour information, une raffinerie coûte de un à deux EPR (2 à 3 milliards de dollars). Si on voulait liquéfier le charbon – ce qui marche très bien, les Sud Africains quand ils étaient sous embargo en savaient quelque chose – afin de motoriser tout le monde comme actuellement, il faudrait construire 4000 unités de conversion à la surface de la planète et refaire les réseaux d’oléoducs à partir des bassins charbonniers. Parviendra-t-on à trouver des capitaux pour cela avant même que l’on parle de pic de production pour des raisons purement géologiques ? C’est aussi une question à se poser.


Le problème se complique plus encore pour nous européens, qui importons 99% de notre pétrole et 97% de notre gaz (cas de la France), lorsqu’on examine où se trouvent les réserves d’énergie fossile restantes. Les réserves de pétrole sont pour l’essentiel au Moyen Orient – l’Europe détiendrait 1% du pétrole. 30 % des réserves gazières de la planète sont détenues par la Russie. L’Iran possède le second stock. Même le charbon, qui semble bien réparti par continent, est concentré entre les mains de six pays pour plus de 80 % des réserves : les Etats-Unis (25% des réserves mondiales, ce qui explique beaucoup mieux que le pétrole ses réticences à signer Kyoto), puis la Russie, la Chine, l’Inde et l’Australie, et enfin l’Afrique du Sud – tous des pays qui soit n’ont pas d’engagement contraignant dans Kyoto, soit ne l’ont pas ratifié, à l’exception de la Russie. Ces six pays nous vendront-ils leur charbon lorsque les tensions sur l’approvisionnement en hydrocarbures liquides se feront encore plus sentir ?


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Dernière modification : 27/07/2009