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Energie et climat : des incertitudes du passé aux incertitudes du 21e siècle [4/4]

Débat


Séance présidée par Michel Camdessus, président d'honneur des Semaines Sociales de France


jancovici

Vous avez parlé du problème de l’information en ouverture de votre intervention. Les participants ont l’impression d’être soumis à des informations contradictoires, fausses et éventuellement manipulées. Beaucoup de doutes et de soupçons s’expriment. La plupart des prévisions du Club de Rome ne se sont pas réalisées. Que pensez de la fiabilité des prévisions actuelles ? Qu’est qui nous dit qu’on ne retrouvera pas du pétrole ?


Pour dire que les prévisions du Club de Rome étaient fausses, il faut attendre leur échéance : 2100. Il est donc trop tôt pour juger que leur signal d’alarme était infondé. Lisez vraiment le rapport, vous verrez qu’il n’est pas exactement conforme à ce qui en est dit en général.


La question de la confiance n’a pas de solution tant que l’on ne fait pas l’effort de remonter à l’information primaire. Et celle-ci ne se trouve que chez les gens qui sont au plus près du domaine concerné. Les informations dans les médias n’offrent hélas aucune garantie, certainement en raison de leur logique de fonctionnement. Et sauf à les connaître personnellement et à connaître le domaine concerné, il est très difficile de distinguer les journalistes vraiment compétents sur ces questions.


Espérer des réserves cachées de pétrole, c’est n’avoir jamais discuté avec ceux qui ont déjà fait cinq fois le tour de la planète, et multiplié par dix les puits d’exploration qui coûtent terriblement cher. S’il existait des endroits où explorer rapporterait probablement plein de pétrole, les pétroliers ne seraient pas stupides au point d’aller creuser là où ça en ramène peu.



– Vous n’avez pas vraiment parlé du nucléaire. Pourtant, votre exposé peut paraître finalement comme un plaidoyer en faveur du nucléaire…


Le nucléaire représente actuellement 5 % de l’approvisionnement énergétique mondial. On ne pourra pas diviser les émissions de CO2 par deux en l’espace de 50 ans en se reposant uniquement sur le nucléaire dans un contexte de perpétuation de la croissance économique classique. Non pas parce que je suis contre – je suis plutôt favorable au nucléaire – mais parce que les capitaux et les vitesses de développement sont très longues. Je considère que l’urgence est de donner un signal prix au problème énergétique. Si l’on augmente le prix de l’énergie carbonée, 80 % de la solution arrivera par une diminution de la quantité d’énergie consommée et 20% par une substitution de l’offre, dont le déploiement du nucléaire dans une certaine mesure. Mais croire que le nucléaire va nous tirer d’affaire sans rien changer nous mène droit dans le mur.



– N’avez-vous pas atténué ou négligé le clivage Nord Sud et le critère géographique et social ? Ou pour le dire autrement, l’écologie n’est-elle pas un luxe de riches ?


L’écologie n’est pas plus un luxe que la préservation de la boite de Pétri n’est un luxe pour les bactéries qui vivent dedans. Riches ou pauvres, si vous supprimez un air respirable, une biosphère qui nous fournit gratuitement la vie, la lumière solaire qui nous fournit gratuitement la photosynthèse, nous aurons du mal à vivre une vie confortable.


Pour bien situer le problème, il faut revenir à l’économie. Le système de prix que nous utilisons, dérivé de l’économie classique, ignore les ressources naturelles : la production est seulement une fonction du capital et du travail humains, les ressources naturelles sont non mesurées. Il n’y a pas de dotation aux amortissements pour destruction des minerais de fer, de cuivre ou autre, pas de provisions pour risque pour changement climatique futur non plus. Notre système de prix est donc faux du début à la fin, et il nous amène à des questions fausses. Les pauvres sont déjà riches d’une certaine manière. Enfin il faut se rappeler que la pauvreté se définit seulement de manière relative : elle s’applique aux 10 ou 15 % qui gagnent moins qu’une certaine fraction du revenu médian. Mathématiquement, la seule façon de supprimer la pauvreté est que tout le monde gagne la même chose. Il n’y en a pas d’autre !


La vraie question à se poser est : quel est le niveau de prédation sur l’environnement que l’on considère être le minimum socialement acceptable ? Voilà le cœur de tout. Ce niveau est pour moi très en dessous de ce que nous faisons aujourd’hui. Surtout si on raisonne en coût complet, c’est-à-dire en réintégrant la provision pour risque de changement climatique futur – ce que Nicholas Stern a essayé de faire. La question de savoir si l’écologie est un luxe est pour moi la même que de savoir si les primes d’assurance, payées y compris par les plus modestes, sont un luxe. Personnellement, je pense que non tant le risque est important.



– Qu’avez-vous pensé du Grenelle de l’environnement ? Quel bilan en tirez-vous ?


Je dois dire que j’ai été plutôt agréablement surpris par ce qui s’est passé au cours de ce Grenelle. Je fais partie des rédacteurs du Pacte écologique de Nicolas Hulot, en ayant notamment contribué au chapitre sur la taxe carbone. Or quand j’ai commencé à écrire le précurseur de ce plaidoyer , je n’aurais jamais imaginé qu’il pourrait un jour alimenter une discussion en tête en tête entre deux Nicolas (Sarkozi et Hulot). On m’aurait annoncé le débarquement des Martiens, j’aurais été aussi incrédule !


Le départ d’Alain Juppé a créé quelque chose d’inattendu : comme le processus n’était plus piloté par quelqu’un qui avait les idées claires, les participants se sont senti toute liberté pour parler presque en autogestion. C’est comme cela qu’il s’est passé cet événement sur lequel je n’ aurai jamais parié un kopeck : de la CGT au MEDEF en passant par la Fondation Hulot, la CFDT, les collectivités locales et l’Etat, tous ont dit vouloir discuter de la taxe carbone. Le Grenelle a permis une avancée en terme de qualité de dialogue. Reste à voir ce qu’il en restera une fois passé sous les fourches caudines de Bercy, du Parlement et des arbitrages de l’Elysée. Le problème à mon sens est que la majeure partie des personnes qui vont finir par rendre des arbitrages politiques sur ces sujets n’ont que des connaissances journalistiques.


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Dernière modification : 24/08/2009