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Une interrogation pour les chrétiens [2/2]


Revisiter notre représentation de l’humain


La deuxième dimension au cœur du développement durable et qui interpelle notre foi chrétienne touche à la représentation de l’humain. Les dégâts et les déséquilibres naturels auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés sont en grande partie la conséquence de l’activité humaine. L’homme paraît ainsi désigné comme un prédateur, ayant établi une relation exclusivement instrumentale avec la nature, la considérant uniquement comme facteur de production, ressource à exploiter, et donc objet à dominer. Cette représentation de l’homme comme prédateur a souvent été associée au commandement du Livre de la Genèse de dominer la terre (Gn 1, 28), créant parfois une certaine culpabilité chez les chrétiens en raison des effets néfastes produits par une exploitation exacerbée de la nature. Pourtant, cet appel à dominer la terre s’inscrit bien dans un souci de désacralisation de la nature et de non-confusion entre Dieu et les phénomènes naturels. Il faut prendre ce texte dans son contexte et surtout en liaison avec le deuxième récit de la Création qui invite l’homme à cultiver et garder la terre (Gn 2, 15).


Face à cet homme vu surtout comme prédateur, d’autres représentations se dressent. Parfois on voit revenir le risque de sacralisation de la nature, quand le respect de l’équilibre de celle-ci est exigé même au détriment de l’humain. L’homme passe ici de dominateur à dominé. Il s’agit toujours d’une relation de domination entre l’homme et la nature : dans l’instrumentalisation, c’est l’homme qui domine la nature ; dans la sacralisation, c’est la nature qui domine l’homme. Mais pouvons-nous penser l’homme autrement qu’à travers une relation de domination ? D’autres représentations avancent l’image de l’homme réparateur ou de l’homme gérant . Derrière l’idée de réparation,  est sous-jacente la représentation de l’homme prédateur, car il doit rétablir ce qu’il a saccagé et dégradé. La réparation est proche aussi de l’idée de sauvegarde. Dans les deux cas, la mission de l’homme est celle de préserver ce qui a été créé. Il apparaît alors comme gardien, ou conservateur, de la création.


Mais dans le second récit de la Création, Dieu appelle l’homme pas seulement à garder, au sens de conserver, mais également à cultiver la terre. De ce fait l’homme n’est pas considéré seulement comme gardien mais également comme co-créateur. Il ne s’agit pas seulement de préserver ce qui a été créé, mais également de le faire fructifier. La création n’a pas été achevée, elle a été confiée à l’homme qui devient également responsable de la continuer.


Cette idée de l’homme co-créateur permet de penser une relation entre l’homme et la nature autre que la relation de domination, en l’inscrivant à l’intérieur de l’alliance nouée entre le Créateur et sa création, avec en son centre l’humanité . La notion d’alliance résonne fortement avec la représentation de l’homme co-créateur. L’alliance suppose en effet la co-responsabilité dans un projet commun, l’interdépendance des partenaires, la relation de confiance pour prendre des risques ensemble. La nature a été donnée aux hommes pour devenir ensemble une source de vie . De ce fait, la notion d’alliance nous permet aussi de repenser le rapport à la nature en fonction de la qualité de la relation entre les hommes. On peut considérer l’attitude de domination comme ravageuse tant dans le rapport à la nature que dans la relation aux semblables. La prise en compte de l’alliance implique une attitude de respect et de douceur. Penser le développement durable sous le mode de l’alliance donne au concept une ouverture et une dynamique radicales, qui rompent avec la domination et la conservation : la durabilité recherchée devient création d’un nouveau possible plutôt que prolongation de ce qui existe déjà, et sa nouveauté réside beaucoup plus dans le type de relations tissées que dans les conditions matérielles assurées. Avec l’alliance, c’est la dimension relationnelle de la vie qui est privilégiée.


La conception de l’homme comme co-créateur et capable de faire alliance avec la nature et avec autrui permet également de revisiter quelques principes fondamentaux de la pensée sociale de l’Église – principes comme la destination universelle des biens et l’option préférentielle pour les plus pauvres souvent évoqués dans la réflexion sur le développement durable. Ainsi la destination universelle des biens ne devrait pas se limiter à un principe de redistribution, fondé sur le droit de tout homme à accéder aux biens nécessaires pour vivre, mais s’élargir au droit de tout homme à devenir créateur et à participer à un projet commun. Car la vie ne relève pas seulement de la capacité d’accessibilité, mais plus fondamentalement de la capacité créative et relationnelle. Il faudrait  que tout homme puisse être reconnu comme créateur, apportant quelque chose en propre à un projet d’ensemble. De même dans l’option préférentielle pour les plus pauvres, la représentation du pauvre demanderait à être revisitée : considérer le pauvre comme co-créateur et capable de faire alliance suppose de chercher ses potentialités plutôt que ses manques, chercher ce qu’on a à lui demander pour faire projet avec lui plutôt que ce qu’on a à lui donner. C’est la notion même de solidarité qui est ainsi à revisiter. Le développement durable pose donc la question fondamentale de la représentation de l’humain. L’idée d’alliance nous permet de revaloriser sa capacité relationnelle et créative au-delà de sa seule capacité d’accès.



Revisiter notre représentation de la transcendance


Troisième et dernière dimension interrogée par le développement durable : notre représentation de la transcendance. Nous vivons dans un monde où les catastrophes naturelles nous confrontent plus que jamais à l’emprise de l’imprévisible ; en même temps, nous disposons plus que jamais des moyens pour le maîtriser, le contrôler et nous sécuriser face aux imprévus. Comment dire Dieu, entre la représentation d’une transcendance qui fait peur et provoque la mort et le déni de toute transcendance ? Nous avons peut-être là une chance pour dire Dieu d’une manière nouvelle : un Dieu qui nous permet de faire à la fois l’expérience de la maîtrise et de la dé-maîtrise, de l’engagement et du détachement, de la responsabilité et du lâcher-prise. Un Dieu qui est à la fois Dieu de l’alliance et Dieu de la promesse, c’est-à-dire un Dieu qui nous rend responsable de notre avenir, en faisant alliance avec nous, et qui en même temps nous promet sans condition, qu’un avenir meilleur est toujours devant nous. Un Dieu qui se fait passage entre le maîtrisable et l’inexplicable, entre ce qui sort de nos mains et ce qui en même temps nous dépasse. Un Dieu de l’entre-deux, qui déplace et décentre, et se révèle à travers ce radicalement nouveau qui émerge quand on se laisse déplacer pour construire ensemble.


Cette représentation de la transcendance nous invite à reconsidérer, dans la théologie de la création, l’acte créateur et non seulement le résultat, la création elle-même : un acte qui consiste à séparer ce qui était confondu pour trouver une nouvelle cohérence, plutôt qu’à fabriquer ce qui n’existait pas, comme le raconte bien le Livre de la Genèse ; un acte qui a autant besoin du septième jour de repos que des six premiers jours de travail pour que la création ait du sens. Voilà des pistes intéressantes pour penser aujourd’hui le développement durable comme création d’un nouveau possible, où il s’agirait beaucoup plus d’apprendre à faire projet ensemble autrement que de trouver des solutions miracles à appliquer, et de retrouver des équilibres et des valeurs que nous avions sûrement un peu trop oubliés : travailler mais aussi savoir s’arrêter, faire vite mais aussi savoir perdre du temps, contrôler mais aussi laisser de la place pour la surprise.


En guise de conclusion, je dirai que le développement durable apparaît comme un vaste programme avec des défis majeurs : celui de penser une pédagogie du choix, une éthique de la limite et une théologie de l’acte créateur. Ces défis sont une chance pour revisiter notre manière d’être présents dans le monde comme chrétiens, une chance pour développer une nouvelle manière d’habiter le monde et de parler de l’avenir, de l’humain et de la transcendance, une chance pour dessiner, avec tous les hommes et femmes de la planète, un style de vie fondé sur l’alliance et porteur de promesse.


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Dernière modification : 22/03/2010