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Une interrogation pour les chrétiens [3/3]

Débat


Séance présidée par Geneviève Iacono, membre du comité des Semaines Sociales de France, membre de l'antenne sociale de Lyon.


lasida

– Les catholiques ont encore souvent une attitude de déni par rapport aux menaces dont nous faisons état. dans cette semaine sociale ?  En voyez-vous les raisons ?


Elena Lasida : C’est vrai qu’il y a une différence entre les catholiques et les protestants. Ces derniers ont eu des paroles publiques et des initiatives collectives sur ces questions bien avant les catholiques. Mais je pense qu’il ne faut pas rester dans cette culpabilité du pourquoi nous sommes ou avons été en retard sur d’autres. Aujourd’hui, nous sommes engagés, certains même depuis longtemps,  même s’ils ne disaient pas qu’ils l’étaient au nom de leur foi. Je l’ai dit, je crois que c’est une chance de ne pas avoir été les premiers car cela nous oblige à nous décentrer et à nous situer autrement dans le monde, en dialogue avec lui et non pas comme ceux qui possèdent une vérité en exclusivité et veulent la transmettre.


– Peut-on attendre de la part de l’Eglise catholique une grande encyclique sur le développement durable, à la manière des encycliques Rerum Novarum ou Populorum Progressio ?


Certains d’entre-nous ici présents ont participé à un colloque récent à Saint Jacut de la Mer qui a fait mémoire de la façon dont Populorum Progressio  était née. Une encyclique n’est pas une parole qui tombe d’en haut comme ça. Il y a généralement tout un mouvement de réflexion à la base. Ce rassemblement des Semaines sociales autour de la question du développement durable fait partie des avancées qui mèneront peut-être vers une future parole publique et officielle de l’Eglise.



– Le lien entre explosion démographique et problèmes d’épuisement des ressources de la planète ne touchent-ils pas deux domaines sensibles de la pensée catholique : les migrations de population et la régulation des naissances ?


La question des migrations est aujourd’hui une question clé de notre monde. Je renverrai volontiers à l’intervention de Laurence Tubiana : pour trouver des solutions, il nous faut en effet créer des espaces nouveaux de débat public, depuis le niveau international jusqu’au niveau local..


Sur le lien entre croissance de la population mondiale et nécessité de réguler les naissances, prenons garde à ne pas confondre les problèmes. Certes, des démographes nous disent que la croissance de la population mondiale pèse sur la planète. Mais parmi les nombreuses dimensions des problèmes évoqués aujourd’hui, c’est loin d’être la première. Et si l’Eglise a à revisiter sa parole sur la régulation des naissances par des méthodes artificielles, ce ne doit certainement pas être pour réduire le nombre d’êtres humains sur la planète. Revoir la parole de l’Eglise sur ce point est nécessaire d’un point de vue éthique : comment passer des normes rigides et absolues à une parole qui aide chacun à décider en situation, en cohérence avec certaines valeurs.



– De la même manière que l’objection avait été faite à Michel Serres et son Contrat naturel, peut-on réellement faire alliance avec la nature ? Qui va signer en face ?


Je pense qu’il est important justement de distinguer contrat et alliance. Dans le contrat, il y a toujours l’idée d’une préservation des risques que l’autre peut nous faire encourir ; on s’y préserve mutuellement. Dans l’alliance au contraire, il y a plutôt l’idée de prendre des risques ensemble, ce qui suppose d’accueillir l’imprévisible, l’incertitude. Dès lors, on ne peut rien signer, il n’y a rien à signer, ni par l’homme ni par la nature. Il s’agit seulement de voir comment nous pouvons nous allier pour susciter ensemble la vie, en reconnaissant et respectant les limites et les potentialités de chacun .



– La co-création ne risque-t-elle pas de conduire à une absence de limite ? La co-création peut-elle autoriser les OGM, les manipulations génétiques ?


Non bien sûr, co-création ne veut pas dire faire n’importe quoi. Il y a des limites. Mais j’ai voulu différencier les notions de co-création et de sauvegarde. La sauvegarde induit l’idée qu’il s’agit uniquement de préserver pour que cela dure. L’enjeu aujourd’hui est plutôt de créer autrement, c’est-à-dire en respectant les équilibres de la nature et les équilibres humains. Il faut des limites, mais ces limites sont à décider ensemble, en concertation.



– Comment être solidaire avec notre « lointain » alors que nous avons déjà tant de mal à l’être avec note prochain ?


Laurence Tubiana a beaucoup insisté sur l’articulation des différents niveaux, du plus international et « cosmopolitique » au plus local et réciproquement. Un des grands enjeux du développement durable est de trouver des cohérences et des articulations nouvelles entre notre vie locale, concrète, quotidienne et ses implications au niveau international. Il ne faut pas penser « commençons par le local, nous verrons ensuite pour le reste ». En réalité, les niveaux sont complètement imbriqués et interdépendants. Il faut penser la solidarité locale en lien avec la solidarité internationale.



– Comment concrètement créer le nouveau style de vie que vous appelez ? Et comment passer de ce style de vie à des projets communs et à la dimension de la gestion ou du combat politiques ?


Au-delà des gestes individuels pour la planète déjà évoqués lors du débat avec Laurence Tubiana, ou des outils proposés par Justice et Paix dans ses deux publications sur le développement durable, la démarche de l’engagement avec d’autres me paraît très importante. Dans toutes les régions aujourd’hui, il existe de multiples initiatives concrètes – les agendas 21 locaux par exemple. Il me semble essentiel de s’intéresser à ce qui existe localement et de s’y investir plutôt que de chercher uniquement ce que nous pouvons faire individuellement. La dimension politique est toute entière sous-jacente à mes propos. Créer un nouveau style de vie ensemble passe par des débats et des choix collectifs.



– A l’aube de ce troisième millénaire et devant les menaces, les Chrétiens n’ont-ils pas un rôle tout particulier à jouer en délivrant un nouveau message d’espérance ?


La question du développement durable me paraît être une question essentielle de notre temps. Loin d’être seulement un phénomène de mode, elle touche à l’essentiel de notre humanité  mais aussi à l’essentiel de notre être chrétien lié à un certain rapport à l’avenir.


Les représentations de l’avenir associées au développement durable sont souvent très négatives. Tout en étant très conscients de la gravité des problèmes, sommes-nous capables de faire entendre une promesse ? Sommes-nous capables de l’entendre déjà pour nous même ? Croyons-nous que de nouveaux possibles meilleurs sont devant nous ? Qu’ils sont entre nos mains mais aussi qu’ils nous dépassent ? Quand Abraham s’est mis en route vers la Terre promise, il ne savait pas où elle était ; il ne savait pas s’il allait y arriver. Nous voulons peut-être trop savoir exactement où nous allons, quel est le modèle, quelle est la solution. Je crois que nous sommes invités à nous risquer et à nous mettre en recherche de nouveaux styles de vie et modes de développement porteurs d’une vie meilleure pour nous tous, même si nous ne savons pas quelle forme concrète ils prendront. L’espérance c’est bien ça : croire que devant nous il y a un meilleur possible.


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Dernière modification : 24/08/2009