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Gardiens de la nature ou co-créateurs ?

Par Jacques Arnould et Bernard Chevassus au Louis



Conférence donnée au cours de la session 2007 des Semaines Sociales de France, "Vivre autrement pour un développement durable et solidaire".



JACQUES ARNOULD, religieux dominicain, scientifique et théologien. Il est chargé de mission au Centre national d’études spatiales.


BERNARD CHEVASSUS AU LOUIS, biologiste de formation, directeur de recherche à l’INRA, ancien président du Muséum d’Histoire Naturelle.



A travers la question de la nature se pose celle de notre relation à la science et à l’expertise scientifique. Devons-nous nous considérer comme de simples gérants d’une nature – dont nous faisons partie – à conserver selon ses lois propres ? N’avons-nous pas une position particulière au sein de la nature ? Une mission à accomplir pour la « parachever » ? Cette ouverture à la transcendance ne nous conduit-elle pas à une autre vision de notre relation au réal et à la science ?



JACQUES ARNOULD


J arnould

Teilhard de Chardin, pour commencer


Dans son Journal, en date du 17 mai 1918, Pierre Teilhard de Chardin écrivait : « C’est sans doute une conception chrétienne bien imparfaite que celle qui se donne comme idéal de ‘traverser la vie’, en restant pure. Comme si la vie était une chose mauvaise et dangereuse, et non le chemin de l’être. L’idéal chrétien est sans doute de se mêler profondément à la vie, pour la purifier, et s’y purifier. La vie n’est pas de la boue, mais de l’or à raffiner  … »


Comment, à la lecture de ces quelques lignes de Teilhard, ne pas regretter de ne pouvoir poser au penseur et au scientifique qu’il fut la question qui nous rassemble ce matin : « Gardiens de la nature ou co-créateurs ? » ? Nul doute que sa sagesse et sa science, son intelligence et sa foi, son énergie et sa tendresse, toutes riches et éclairées, diverses et profondes, auraient, si j’ose dire, fait merveille. Certes, il a disparu avant que les hommes du XXe siècle ne prennent conscience de la crise écologique qui les menaçait et du souci pour l’environnement qui devait désormais être le leur. Certes, il a été trop fasciné par l’incroyable essor scientifique et technologique qui a marqué la première moitié de son siècle, pour être capable de le mettre en question et, avec lui, l’idée de progrès, héritée du XIXe siècle. Pourtant et contrairement à ce qui lui a été parfois reproché, Teilhard avait une conscience aiguë des dangers, voire des forces maléfiques qui menaçaient et menacent encore le « phénomène humain ». Avec les hommes des tranchées de la Première Guerre mondiale, il avait connu son « baptême dans le Réel » et il en est resté définitivement marqué. Enfin, comme scientifique, il a pris au sérieux les processus évolutifs qui marquent, caractérisent le vivant sur notre planète…


Peut-être nous aurait-il dit quelque chose comme « N’ayez pas peur ! Ne vous enfermez pas dans les convictions d’hier. Découvrez au contraire les nouvelles manières de penser, de croire, bref de vivre que peuvent susciter non seulement les connaissances scientifiques inédites qui vous effraient peut-être, mais aussi les événements imprévus, qui marquent votre existence et celle des hommes de votre temps. Et surtout, faites confiance dans la vie ! » Pour oser dire quelque chose comme cela, le savant jésuite se serait appuyé sur ses propres travaux. Il a étudié la montée du Vivant à travers la Matière ; il a vu, dans les fossiles patiemment découverts et étudiés, les « vagues » successives du Vivant s’installer sur Terre ; il s’est émerveillé de l’émergence de la Conscience, grâce aux processus de complexification ; il a perçu comme une attraction, celle de l’amour, au sein de ce monde toujours en devenir et « en avant ». Tout converge, affirme-t-il, l’humanité elle-même : « S’il y a un avenir à l’Humanité, cet avenir ne peut être imaginé que dans la direction de quelque conciliation harmonieuse du Libre avec le Plané et le Totalisé. Distribution des ressources du globe. Régulation de la Poussée vers les espaces libres. Usage optimum des puissances libérées par la Machine. Physiologie des nations et des races. Géo-économie, géo-politique, géo-démographie. L’organisation de la Recherche s’élargissant en une organisation raisonnée de la Terre. Que nous le voulions ou non, tous les indices et tous nos besoins convergent dans le même sens : il nous faut, et nous sommes irrésistiblement en train d’édifier, au moyen et au-delà de toute Physique, de toute Biologie, et de toute Psychologie, une Énergétique humaine . »


Arrêtons-nous un instant ; tâchons d’échapper au charme de cette vision, de cette pensée, de cette mystique qui ont peut-être bercé la jeunesse de certains d’entre nous. Demandons-nous s’il est encore possible de les partager inconditionnellement, surtout après avoir entendu les propos tenus hier, l’état des lieux dressé par les orateurs qui m’ont précédé. Devons-nous, pouvons-nous encore suivre Teilhard de Chardin lorsqu’il écrit : « Si le Progrès est un mythe, c’est-à-dire si devant le travail nous pouvons dire : ‘À quoi bon ?’, notre effort retombe, entraînant dans sa chute, puisque nous la sommes, toute l’Evolution  » ? Pour Teilhard, nous l’aurons compris, le progrès n’est pas un mythe : le chrétien peut et même doit croire au progrès, le confesser car, au bout de la vie, il n’y a pas un mur ou un néant, mais une évasion, une montée vers un sommet. Vision superbe, enthousiasmante ; mais pouvons-nous la faire nôtre aujourd’hui encore ? Je n’en suis pas persuadé.


Ne vous méprenez pas : je ne suis pas en train de rejoindre le chœur de ceux qui critiquent sans nuance l’optimisme de Teilhard de Chardin, lui reprochent une confiance irréaliste dans le progrès, une ignorance hautaine du mal. Je crois absolument exact ce que Jean Orcel, vice-président de l’Union (française) rationaliste, écrit du savant jésuite au début des années 1960 : « Teilhard rayonnait la joie de vivre qu’il puisait dans sa passion pour la recherche scientifique et l’étude de la nature, dans sa confiance en l’homme et en la plénitude de son destin, et aussi dans sa foi religieuse. »  Je crois également nécessaire de mettre en œuvre la passion, la confiance, la foi surtout qui animaient l’existence et le cœur de Teilhard et étonnaient ses contemporains ; il n’en faut pas moins pour aborder le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Pourtant, nous devons aussi nous rappeler qu’un demi-siècle nous sépare de la disparition de Teilhard et reconnaître que sa confiance dans le progrès n’est plus tout à fait de mise.


Le monde est en feu


Thérèse d’Avila disait : « Le monde est en feu  ». Elle pensait évidemment à la société espagnole, à l’Eglise, à l’Occident, bouleversés par la découverte d’un continent par-delà les mers. Ce Nouveau Monde allait pour un moment occuper l’horizon non seulement des cartes, mais aussi des rêves et des projets, des réussites et des échecs de sociétés entières. Aujourd’hui, une fois encore, le monde, notre monde est en feu ! Mais cet embrasement paraît bien différent de celui qui a marqué le début de l’époque dite moderne. Il n’est plus question de Nouveau Monde ni d’Eldorado, mais de surpopulation et d’épuisement des ressources, de bouleversements climatiques et de catastrophes écologiques. Les dossiers techniques et scientifiques, sociaux et économiques, s’accumulent et brossent un tableau dramatique de la situation mondiale actuelle et à venir. Des voix s’élèvent encore pour nous dire : « Si les futurs dirigeants de notre pays apprennent à comprendre les lois de l’Histoire et analysent clairement les [trois] vagues de l’avenir, ils sauront faire en sorte qu’il soit encore possible de vivre heureux en France et d’y mettre en œuvre un idéal humain fait de mesure et d’ambition, de passion et d’élégance, d’optimisme et d’insolence. Pour le plus grand bénéfice de l’humanité  . » D’autres voix disent au contraire : « Alors, que faire ? Ce livre ne présente aucune vue prospective, si ce n’est l’annonce volontairement floue d’une Singularité à venir dans le courant de l’histoire du XXIe siècle. Il n’offre pas de recette ; il se refuse à imiter les innombrables études qui, après avoir constaté le danger, multiplient les propositions, les recommandations et les solutions, destinées à rester vaines. Car il n’y a rien à faire . »


Voici donc posée la question du « Que faire ? » – à laquelle s’ajoute nécessairement, à lire ces deux prises de position, celle du « Qui croire ? »). Permettez au théologien qui accepte de se laisser interroger de ne pas tenter de répondre à cette question du « Que faire ? », au risque de paraître prôner la passivité. Soyez convaincus que tel n’est pas le sens de mon propos, de mon message. Je suis seulement persuadé qu’en face d’une telle singularité, en face d’un enchaînement d’événements possibles, probables mais aussi imprévisibles, des événements dont l’ampleur et la contingence dépassent nos connaissances, voire en partie nos responsabilités, nous ne pouvons nous contenter de nous interroger sur ce qu’il est encore possible de faire. Face aux périls, annoncés ou déjà bien réels, nous devons nous demander qui nous devons être. Et un choix nous est proposé ce matin, par ceux qui ont préparé ces Semaines sociales : « Gardiens de la nature ou co-créateurs ? » Pour être honnête, je trouve les deux éléments de cette alternative à la fois séduisants et dangereux.



Une nature bien remuante


Ils sont séduisants, car ils paraissent mêler assez harmonieusement l’être et le faire, selon une perspective respectueuse de la nature en même temps que de la tradition chrétienne. Tous, nous avons probablement en tête l’un des tout premiers commandements transmis par la Bible : « À vous d’être féconds et multiples, de remplir la terre, de conquérir la terre, de commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, à toutes les petites bêtes au ras du sol  . » Alors, pourquoi pas gardiens de la nature ? Pourquoi pas co-créateurs ?


De fait, je trouve périlleux le recours à ces deux titres tout autant dangereux. Je pense bien sûr aux critiques que ce verset biblique a provoquées au sein des groupes et des courants écologistes : n’est-ce pas en son nom que l’Occident a entrepris d’exploiter, d’user et d’abuser des ressources naturelles, énergétiques, écologiques de notre planète ? Les racines de la crise écologique ne sont-elles pas d’abord chrétiennes  ? Je pense aussi et surtout à la vision trop figée de la nature que ces titres pourraient sous-entendre. Gardiens ou co-créateurs déclarés, serions-nous de nouveaux Noé, chargés de construire une arche pour sauver et protéger la nature que, pour une part, nous avons nous-mêmes mis en péril ? Je crains qu’en le pensant, en le revendiquant nous ne surestimions notre pouvoir sur la nature.


Loin de moi l’idée de mettre en question le constat désormais assuré selon lequel les activités humaines sont capables et ont déjà notablement influencé le cours de la nature, l’histoire de la biosphère. Mais force est désormais de reconnaître que cette influence ne signifie en aucune manière que nous soyons parvenus à réaliser intégralement l’invitation lancée, à l’aube des temps modernes, par Descartes : celle de devenir « comme des maîtres et des possesseurs de la nature ». Influencer n’est pas maîtriser, loin s’en faut. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les allées d’une Grande Galerie de l’Evolution ou écouter un astronome, un astronaute décrire les profondeurs de l’espace  . Pour décrire les sentiments qui sont alors les nôtres, les mots de Teilhard, écrits juste après sa terrible expérience de la Première Guerre mondiale, n’ont pas perdu de leur actualité : « Et moi, j’ai eu peur, et le vertige s’est emparé de moi-même, quand, mesurant les limites étroites où s’enfermait le globe radieux, j’ai pris soudain conscience de l’isolement irrémédiable où se trouve perdue la gloire de l’humanité. […] J’ai senti sur moi le poids d’un isolement terminal et définitif, la détresse de ceux qui ont fait le tour de leur prison sans lui trouver d’issue. L’homme a l’homme pour compagnon. L’Humanité est seule  … » Plutôt que la solitude de Noé, seul maître après Dieu à bord de l’arche, ces mots décriraient plutôt celle du gardien, de zoo ou de prison, dont tous les pensionnaires, tous les détenus auraient quitté leurs cases, leurs cellules, emportés par le courant de l’évolution.


Je ne vous infligerai pas un long développement sur l’actualité de la biologie évolutive, mais soulignerai seulement comment il est devenu impossible d’aborder les dossiers de la conservation des milieux naturels, du souci environnemental, du changement global ou du développement durable en ignorant ou en feignant d’ignorer le simple constat que notre monde, physique et biologique, est indiscutablement fondé sur et traversé par des processus évolutifs qui, s’ils peuvent éventuellement être influencés par nos entreprises humaines, ne peuvent pas pour autant être totalement annulés ou radicalement maîtrisés. À l’aune de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit, nous ne serons jamais que des gardiens de pacotille, des maîtres et des possesseurs à temps partiel. Mais, je me répète, il ne s’agit pas pour autant de baisser les bras.


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Dernière modification : 25/08/2009