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Gardiens de la nature ou co-créateurs ? [2/4]


Le Royaume ou les ténèbres ?


Certes, Teilhard, après Freud, a raison de constater : « Depuis Galilée, l’Homme n’avait cessé de perdre, un par un, aux yeux de la Science, les privilèges qui l’avaient jusqu’alors fait regarder comme unique au Monde. Astronomiquement, d’abord, dans la mesure où (comme et avec la Terre) il se noyait dans l’énorme anonymat des masses stellaires ; biologiquement ensuite, dans la mesure où (comme tout autre animal), il se perdait dans la foule des espèces, ses sœurs ; psychologiquement, enfin, dans la mesure où s’ouvrait, au cœur de son moi, un abîme d’Inconscient : par trois degrés successifs, en quatre siècles, l’Homme, je dis bien, avait paru se dissoudre définitivement dans le commun des choses . »


Mais n’oublions pas ce que, avant lui et les orateurs d’hier, Nietzsche avait déjà compris : « Comment avons-nous pu boire la mer et la vider ? Qui nous a donné l’éponge, pour effacer tout l’horizon ? Qu’avons-nous fait, lorsque nous avons détaché la chaîne qui liait la terre à son soleil ? Vers où se meut-elle maintenant ? Vers où nous mouvons-nous ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? Et vers l’arrière, vers le côté, vers le devant, vers tous les côtés ? Y a-t-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas à travers un néant infini ? L’espace vide ne nous souffle-t-il pas son haleine au visage ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne vient-il pas la nuit, et toujours plus de nuit  ? » Vous avez entendu, lu comme moi : « Qui nous a donné l’éponge, pour effacer tout l’horizon ? » Quelles que soient notre solitude et notre peur, quelles que soient les limites de nos pouvoirs et de nos influences, elles ne justifieront jamais que nous jetions l’éponge !


J’aime à citer les dernières lignes du célèbre livre de Jacques Monod, Le hasard et la nécessité : « L’ancienne alliance est rompue, écrivait avec tant de lucidité Jacques Monod au début des années 1970 ; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres  . » Le mot, sous la plume du prix Nobel, nous laisse sans doute sur notre faim, mais Monod n’en dit pas davantage. L’invitation est suffisamment claire : que choisissons-nous, entre le Royaume et les ténèbres, une fois que nous aurons défini ce qu’ils sont et, surtout, qui nous sommes ?



Co-créateurs ?


Il serait erroné de réduire la responsabilité co-créatrice humaine à la seule question écologique. Qu’il s’agisse des conséquences pour l’avenir de l’humanité de la disparition de la couche d’ozone, de l’élévation du niveau des mers et de la déforestation, ou bien des enjeux liés au génie génétique appliqué au monde animal, végétal et finalement à l’être humain, il est désormais évident que l’humanité possède une responsabilité vis-à-vis d’elle-même et de son environnement naturel. Face à la crise des idéologies du progrès, après les camps de concentration et d’extermination nazis, les deux bombes atomiques sur le Japon, l’accident de la centrale atomique de Tchernobyl, les trop fréquentes marées noires, les variations du trou d’ozone et la fonte des glaces, il ne suffit plus à l’homme de s’interroger sur son passé cosmique, biologique ou historique, d’interpréter sa présence sur la planète Terre comme le fruit d’un principe supérieur ou simplement du hasard. Toute connaissance supplémentaire qu’il acquiert apparaît finalement vaine, si elle ne peut contribuer sinon à répondre, même partiellement, du moins à poser avec plus de clarté et d’actualité la question de sa raison d’être : pourquoi et dans quel but l’être humain existe-t-il ? En quoi consiste son rôle sur cette planète ? Ces questions, nées de la puissance croissante de l’humanité sur la nature et sur lui-même, rejoignent celles qui émergent de la prise en compte de l’évolution. Ces questions aboutissent, constate le théologien allemand Karl Rahner, « à la simple découverte expérimentale que l’homme fait réellement l’histoire et donc se fait lui-même et qu’en cela il ne s’appartient pas lui-même, mais est immergé dans le mystère de l’amour ».


Inspirés par la théologie du procès (process theology) ou par la dimension culturelle de l’évolution, nombreux sont ceux qui pensent que l’humanité a désormais acquis la capacité de diriger la création. Celle-ci, nous apprend la science, n’est pas soumise à un strict déterminisme ; à l’humanité d’agir de l’intérieur des choses, en se fondant sur sa liberté et son autodétermination. « Dans cette perspective, écrit le théologien Charles Birch, l’évolution participatrice correspond à la participation de la création à l’être de Dieu et la participation de Dieu à la vie de la création. Il ne s’agit d’un concept ni vérifié ni vérifiable. Mais il est de ceux qui donnent sens à l’existence en accord avec le principe d’harmonie. »


Des théologiens, surtout protestants, inscrivent leurs réflexions dans la perspective de la participation à la création pour parler de co-création ; c’est le cas de Philip Hefner avec sa théologie du co-créateur créé (en anglais « theological theory of the created co-creator »). Je le cite : « Les êtres humains sont les co-créateurs créés de Dieu, dont le but est d’agir, dans la liberté, pour faire naître le futur le plus sain pour la nature qui nous a donné naissance — cette nature qui est non seulement notre propre héritage génétique mais aussi la communauté humaine tout entière et la réalité écologique, qui évolue, à laquelle nous appartenons. On dit que la volonté de Dieu pour l’homme est qu’il agisse ainsi  . » Hefner avance trois propositions : premièrement, la personne humaine est créée par Dieu pour être co-créatrice au sein de la création, pour laquelle Dieu a des projets ; deuxièmement, le processus évolutif qui a produit la personne humaine est l’œuvre de Dieu, il fait venir à l’être une créature qui représente une nouvelle étape dans l’émergence d’une création toujours plus libre ; troisièmement, la liberté confiée à l’humanité co-créatrice doit permettre à l’ensemble de la création de participer davantage à la réalisation des projets de Dieu, puisque la création n’est pas seulement ex nihilo mais aussi continua. L’un des aspects essentiels du propos théologique d’Hefner est certainement son affirmation de la réalité de la liberté humaine : même s’il tient compte des sciences de l’évolution,en particulier de la sociobiologie, il ne s’engage pas dans une voie réductionniste stricte. Au contraire, la liberté apparaît comme une sorte de nécessité imposée aux créatures. Cette liberté, ne cesse de rappeler Hefner, est communautaire : sa mise en pratique relève donc de la coopération.


Mais si la liberté humaine et sa mise en œuvre sont historiques, est-il possible d’user de la notion même de création pour désigner les activités humaines ? Car l’humanité est incapable de prendre une véritable distance, non seulement à l’égard d’elle-même, mais aussi de la réalité et de leur histoire ; elle n’est que la spectatrice de l’œuvre créatrice divine et ne peut prétendre qu’à un semblant de création, tout au plus à une créativité ; c’est, il me semble, la critique majeure opposée par James Gustafson à l’idée de co-création  . La question de la co-création n’est peut-être pas aussi délicate que celle du rôle de Marie dans l’œuvre de rédemption, mais il est possible de lui appliquer les mêmes règles de prudence. De même que Marie aussi a eu « besoin » de la Rédemption, de même l’humanité est elle-même le fruit de l’action créatrice et non pas seulement « séductrice » de Dieu – pour reprendre une expression chère aux théologiens du process. Plutôt que de co-création, mieux vaut parler de participation, de coopération, termes qui ont l’avantage de ne pas confondre le Créateur et les créatures humaines. Certes, de même que Marie, ayant reçu la grâce divine, peut la dispenser à son tour d’une manière qui lui reste propre, de même la créature, qui reçoit sans cesse son être de Dieu, peut propager autour d’elle cette action créatrice et ce de bien des manières comme le révèlent les sciences biologiques contemporaines, en particulier celles de l’évolution et de la génétique ; même conscientes, ces actions n’en demeurent pas moins au même niveau que la création elle-même. Si les techniques humaines permettent de passer outre certaines barrières biologiques, elles ne peuvent prétendre sortir du cadre des possibles de la création. Dieu n’a pas fondamentalement besoin de l’homme pour créer, ni la création besoin de l’homme pour persister dans l’existence. Certes, les critiques faites aux idées de co-création, de co-créature doivent être nuancées, mais le rappel de la confession théocentrique ne peut être négocié ; celle-ci est même d’autant plus nécessaire que, sous l’influence des enjeux écologiques et éthiques, le chrétien peut être tenté d’accorder à la dimension naturelle plus de place qu’elle n’en mérite, par exemple sous la forme d’un bio-centrisme ou d’un cosmocentrisme. Encore faut-il articuler convenablement théocentrisme et anthropocentrisme.



À l’image de Dieu


« À vous d’être féconds, à vous de dominer… » Si ces propos divins sont le plus souvent interprétés comme un commandement, ils peuvent aussi être lus comme une promesse et une bénédiction  ; Dieu n’abandonne pas l’espèce humaine au gré de la nature, de son histoire, de ses aléas ; il promet d’être avec elle dans toutes ses entreprises de croissance, d’accomplissement. Il n’est pas seulement question de la survie biologique par le don de la fécondité mais aussi du salut futur, celui-là même que les chrétiens reconnaissent et confessent dans le Christ. Dans cette confession se trouve d’ailleurs la clé de compréhension du mystérieux verset juste précédent : « Dieu crée l’adam à son image, le crée à l’image de Dieu, les crée mâle et femelle  . » Comment comprendre ce verset ? Inutile de s’appesantir sur la fascination qu’il a exercée et exerce encore, non seulement au sein de la communauté chrétienne, mais même au-delà, parmi les philosophes, les artistes : n’invite-t-il pas à scruter, à décrire, à représenter l’image offerte par l’humain pour tenter de saisir quelques traits de celle de Dieu lui-même ? Non sans avoir posé deux limites essentielles.


La première s’appelle l’idolâtrie, autrement dit la confusion entre le modèle et son image, entre le représenté et sa représentation. Or, sur ce point, l’interdiction est formelle : « Il n’y aura pas pour toi d’autres dieux devant ma face. Tu ne feras pour toi ni sculpture ni image de ce qui est dans les cieux en haut, de ce qui est sur la terre en bas et de ce qui est dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant eux et tu ne les serviras pas, parce que je suis Yhwh ton Dieu  . » Il faut souligner ici comment l’interdiction de l’idolâtrie ne repose pas sur la seule jalousie divine, mais aussi sur le souci de ne rien mettre au-dessus de l’être humain qui seul porte l’image, la ressemblance, le reflet divin. Rappelons-nous l’épisode du sacrifice d’Abraham, cette terrible histoire de la mise à l’épreuve du patriarche par Dieu : « Tu offriras en holocauste Isaac, ton fils unique, ton fils aimé », lui commande-t-il. Et Abraham obéit : il charge son fils du bois nécessaire à le faire passer par le feu, une fois qu’il l’aura égorgé de ses propres mains. Mais un ange arrête son bras armé du couteau. Le sacrifice d’Isaac n’aura pas lieu, un mouton prendra la place de l’enfant. La leçon est claire : la vie humaine est trop précieuse pour la sacrifier, même à une divinité. Rien ne mérite d’être placé au-dessus de l’homme, parce qu’il a été créé et ne cesse d’être créé à l’image même de Dieu. Pour la pensée biblique, théologie et anthropologie sont intimement liées.


La seconde limite, liée à ce verset qui proclame la création de l’homme à l’image de Dieu, est l’évidente imperfection de la nature humaine : comment l’expliquer, sans ignorer pour autant l’affirmation confessante selon laquelle l’être humain a effectivement été créé à la ressemblance de Dieu ? Deux visions sont proposées qu’il convient, je crois, d’articuler plutôt que d’opposer. L’une se tourne vers le passé pour y rechercher les causes de l’imperfection qui marque désormais non seulement l’humanité, mais le vivant lui-même : la chute d’Adam, autrement dit le péché originel, serait la cause du mal, de la souffrance, de la mort qui touchent si profondément notre monde. L’autre vision consiste au contraire à se tourner résolument vers le futur pour affirmer que Dieu a créé « un monde en état de cheminement vers sa perfection ultime  », un monde en devenir, un monde à accomplir. Je ne pense pas qu’il faille nécessairement choisir entre ces deux visions ; je pense plutôt que croire à l’être humain créé à l’image et à la ressemblance de Dieu consiste à les prendre toutes les deux au sérieux et à les articuler l’une à l’autre. Quelle que soit l’imperfection de notre monde, son état de cheminement, « la promesse d’un monde nouveau […] n’est pas seulement une promesse pour un avenir ‘lointain’ ou final, que nous recevrons de Dieu gratuitement – dans sa grâce surabondante -, elle signifie en même temps une mise en question radicale de notre attitude actuelle envers le monde. »


Pour la tradition biblique, hébraïque puis chrétienne, l’autre qui donne à l’être humain de naître à lui-même, puis de se mettre sans cesse en question, de se convertir, c’est fondamentalement et originellement Dieu ; et Dieu seul qui ne cesse jamais de chercher en cette créature singulière quelque chose de sa propre image, qui ne cesse pas non plus de l’en faire émerger. C’est pourquoi il convient de lire ce verset au présent : Dieu crée aujourd’hui encore chacun des êtres humains à son image. C’est aussi pourquoi cette créature ne saurait baisser les bras et penser qu’il n’y aurait plus rien à faire, pas même à être. C’est enfin pourquoi Dieu ou un pouvoir doté d’attributs divins ne saurait constituer le recours ultime, la solution finale aux maux qui nous menacent ; le croire et s’y complaire serait commettre une grave erreur : la liberté est un bien trop précieux pour être asservie sous la contrainte, même la plus extrême. À des êtres qui ont baissé les bras et déclaré qu’il n’y a plus rien à faire, aucune puissance ne peut plus apporter quoi que ce soit, sinon pour accélérer leur disparition. Dieu ne peut être l’ultime secours, la dernière solution ; il devrait plutôt être à la source, à l’inspiration de ce que les humains auront choisi et décidé d’entreprendre.


Un mot de Teilhard résume la dimension christologique de l’œuvre humaine au sein de la création : « Les uns (les ‘vieux’ chrétiens) disent : Attendons le retour du Christ. Les autres (les marxistes) répondent : Achevons le Monde. Les troisièmes (les néo-catholiques) pensent : Pour que le Christ puisse revenir, achevons la Terre  . » N’est-ce pas là une manière de choisir le Royaume plutôt que les ténèbres ? De suivre Celui qui se présente lui-même comme le Chemin, la Vérité et la Vie ? Ce que le chrétien doit faire reste encore à définir, mais il ne peut trouver, selon moi, d’autres fondements, d’autres mouvements que ceux offerts par les trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité.


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Dernière modification : 27/07/2009