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Comment le développement peut-il être "durable" ? [2/3]


DENIS CLERC


D clercLe développement durable est un défi lancé principalement à l’ensemble des acteurs des sociétés riches, puisque ce sont ces sociétés qui prélèvent le plus de ressources non renouvelables, qui contribuent le plus à l’effet de serre et qui disposent des plus importants moyens en recherche, en technologies et en capacité de financement pour tenter de modifier notre rapport à l’environnement. Au sein de ces sociétés riches, je m’attacherai uniquement à ce que peuvent et à ce que devraient faire les entreprises pour apporter leur contribution à cet effort collectif majeur. Bertrand Collomb a d’ailleurs montré que des sociétés comme Lafarge se souciaient de longue date du problème, sous l’angle à la fois environnemental et social. Je vais donc tenter de rebondir sur son propos, en l’élargissant à l’ensemble des entreprises : que peuvent faire ces dernières ? Ma réponse pourra vous apparaître ambiguë de prime abord, puisque je vais tenter de dire qu’elle peuvent à la fois beaucoup et peu. Mais cela me permettra de rebondir sur la nécessité de ne pas s’en tenir au seul marché, et de dire comment l’Etat et la collectivité ont aussi le devoir de pousser les entreprises à agir.



Les entreprises peuvent beaucoup


Les entreprises peuvent beaucoup dans le domaine du développement durable. Elles l’ont déjà prouvé, en France et dans l’ensemble de l’Union européenne. Entre 1973 et 2006, l’industrie a réduit sa consommation totale d’énergie de 20 %. Même si cela tient pour partie à la diminution de la place de l’industrie dans l’ensemble des activités économiques, il y a eu également de gros efforts effectués pour réduire l’intensité énergétique : une tonne de verre produite en 2006 a consommé 40 % d’énergie de moins qu’en 1973 ; une tonne d’acier 45 % de moins ; une tonne de clinker (ciment avant pulvérisation) 20 % de moins. En outre, ce sont essentiellement les grandes entreprises grosses consommatrices d’énergie (cimenteries, aciéries, centrales thermiques classiques…) qui participent au système de permis d’émission de gaz à effet de serre, dont l’objectif est de réduire ces derniers. Que ce soit parce que l’énergie leur coûte cher, et qu’elles ont intérêt à réduire ce poste de coûts, ou parce qu’elles y sont contraintes du fait de la réduction des permis d’émission au fil du temps, les grandes entreprises industrielles cherchent à gagner en performance énergétique – et il faut souligner que, de ce point de vue, elles ont un comportement en général très citoyen, comme nous l’a montré Bertrand Collomb. Cependant, il ne s’agit là que des entreprises industrielles et plus particulièrement des plus importantes d’entre elles. Même pour ces entreprises – une centaine environ, responsables d’environ 15 % des émissions de gaz à effet de l’ensemble des entreprises –, on est encore très loin des objectifs officiels. Ces derniers consistent, je le rappelle, à diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre. Pour l’instant, depuis 2000, ces entreprises ont réussi à réduire en moyenne leurs émissions de 10 %. En outre, le monde multiforme des 2 millions d’entreprises que compte notre pays ne se réduit pas aux grandes entreprises, et encore moins aux grandes entreprises industrielles.


Il y a donc sans doute encore beaucoup à faire pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Certaines entreprises ont choisi d’effectuer ce que l’on appelle des « compensations carbone ». Le principe est simple : un organisme spécialisé mesure l’ensemble des émissions dont l’entreprise est responsable, soit du fait de son activité, soit du fait des déplacements qu’elle occasionne – y compris les déplacements domicile-travail. L’entreprise choisit alors une ONG (Good Planet, par exemple, présidée par Yann Arthus-Bertrand) qui pilote ou finance des projets d’investissements ayant pour finalité de réduire les émissions de gaz à effet. Ces projets doivent être pérennes, et il faut prouver qu’ils n’auraient pas vu le jour sans la prise en charge par l’ONG. Si tel est le cas, ils sont alors agréés par le Programme des Nations-Unies pour l’environnement. Il peut s’agir de reforestation, de production d’énergie renouvelable, d’amélioration énergétique (par exemple pour la cuisson des aliments dans des pays en voie de développement), etc. L’entreprise qui vise la neutralité carbone convient alors de verser à l’ONG de son choix le montant du coût d’investissement correspondant à ses propres émissions de gaz à effet de serre, lesquelles sont alors compensées par de moindres émissions dans un autre pays.


Des entreprises comme Poweo (distribution d’électricité en France), Voyages-SNCF, Veolia ou Accenture (ex Andersen Consulting) participent à ce type de compensations, illustré également par le voyage de Jean-Louis Borloo au Pôle Nord. Cependant, ces actions ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées. Ainsi une société de gestion de taxis londoniens qui finance des projets au Sri Lanka et en Bulgarie dans le cadre d’une compensation carbone, avoue que cette opération – d’un coût de 150 000 €, ce qui n’est vraiment pas beaucoup pour une société qui gère 3000 taxis : 60 € par taxi … - lui a permis de décrocher de nouveaux contrats pour … 3 millions d’euros. De même, Climat Mundi, qui propose ses services pour évaluer les émissions de gaz à effet de serre, termine son argumentaire incitatif par « Et vous communiquez sur votre démarche ». Bref, l’entreprise peut devenir citoyenne pour pas très cher. D’autant que, si la société fait des bénéfices, le coût des compensations carbone, assimilé à un don au bénéfice d’un organisme sans but lucratif, est déductible de l’impôt sur les bénéfices à hauteur de 60 % …  Comme le dit le patron d’Inoxia, agence de communication bordelaise, qui compense les 84 tonnes de CO² que son activité contribue à engendrer (dont 35 tonnes du fait des déplacements domicile travail de ses salariés) par un versement de 1260 € à l’ONG Action Carbone : « ce n’est pas la mer à boire ».


Je voudrais conclure sur ce point, en soulignant que, avant que toutes les entreprises petites ou moyennes se convertissent aux mérites de la compensation carbone, ou avant que Lafarge réduise de moitié – voire davantage – ses 93,5 millions de tonnes de CO² que l’ensemble des établissements et filiales de la société rejettent chaque année dans l’atmosphère (l’équivalent des rejets de toute la Grèce !), il risque de couler beaucoup d’eau sous les ponts. D’autant que la fonte des glaciers, qui se poursuivra alors, accroîtra sensiblement le débit de certains fleuves. Ce qui m’amène à mon deuxième point.



Trop peu pourtant au regard des enjeux


Les entreprises risquent fort de faire trop peu au regard des enjeux. Et ceci pour trois raisons. Première raison, qui vaut pour les particuliers comme pour les entreprises : dans la plupart des cas, les bénéfices de l’action environnementale sont pour la collectivité tout entière, alors que les coûts sont supportés seulement par ceux qui agissent. C’est une problématique que les économistes connaissent bien et qu’ils qualifient de « bien public » : tout le monde a intérêt à ce que la situation change, mais personne ne veut payer, en se disant que, puisque cela finira par se faire ; mieux vaut que ce soit les voisins qui s’y collent et qui payent. On appelle cela la stratégie du « passager clandestin » : je profite de ce que les autres font, mais je ne dépense rien moi-même. Et elle est d’autant plus fréquente que chacun a le sentiment que son action personnelle va lui coûter cher – en temps, en bien-être, en argent – alors qu’elle ne va rien apporter ou presque à la collectivité tant est immense le problème. Pourquoi m’imposerais-je une heure de transport collectif incommode et parfois perturbé par des grèves, alors qu’en voiture je mettrais cinq minutes ?


Certes, on peut changer cela en partie. Par exemple, l’augmentation du coût de l’énergie incite des entreprises à faire des investissements d’économie d’énergie ou à mettre au point des produits moins coûteux en énergie. De même, elle incite des particuliers à réduire leurs déplacements en voiture ou à acheter des voitures moins consommatrices. C’est ce qui pousse les économistes les plus libéraux à affirmer que les questions environnementales sont de faux problèmes, dès lors qu’il existe un système de prix adapté. Mais cela ne suffit en général pas. Ainsi, la consommation conventionnelle de carburant aux cent kilomètres par voiture neuve a beau avoir diminué de 15 % entre 1990 et 2005, la consommation totale de carburants par ces voitures a augmenté de 17 % :  chacune en effet roule davantage, la proportion de cylindrées plus grosses s’est accrue, la climatisation – qui équipe désormais un tiers du parc – suscite une consommation accrue de 10 % et le nombre de voitures s’est accru. Surtout, agir par les prix revient à pénaliser plus durement ceux qui bouclent difficilement leur budget que ceux qui n’ont pas de problème de ce côté. Tout le monde ici connaît le passage de l’obole de la veuve dans l’Evangile de Luc : 20 centimes de plus par litre de carburant, ce n’est pas grand’chose pour moi, et sans doute rien pour Bertrand Collomb ; c’est beaucoup pour certains d’entre vous ; c’est dramatique pour ceux qui habitent loin de leur lieu de travail et n’arrivent déjà pas à joindre les deux bouts. Bref, pour résumer, les coûts sont pour moi, et ils sont parfois très lourds, tandis que les bénéfices sont pour la planète, et ils sont bien légers tant je pèse peu.


Deuxième raison : dans le monde du marché, l’action de chaque entreprise est bornée par la concurrence. Si, pour sauver la planète, il me faut accepter des surcoûts qui vont couler mon entreprise, je ferai tout pour sauver mon entreprise plutôt que la planète. C’est le dilemme des patrons-pêcheurs. Mais cela vaut pour beaucoup d’entreprises. Voici quelques exemples : pour réduire le transport routier de marchandises, qui est à l’origine de 5 % des rejets de gaz à effet de serre, je peux renoncer à être fourni en « juste à temps ». Mais cela va me coûter – en stockage notamment – et me rendre moins réactif aux fluctuations du marché. Donc, si les autres ne le font pas, je ne le ferai pas : Mrs les Anglais – ou Mrs les Chinois – tirez les premiers ! Autre exemple : un aller-retour Paris-New-York en avion rejette en moyenne deux tonnes de CO² par passager. Il serait donc justifié de taxer le kérosène, seul carburant aujourd’hui totalement détaxé. Mais si un pays le fait, ses aéroports vont être désertés au profit des aéroports des pays frontaliers, et les compagnies verront la demande se réduire. Donc personne ne le fait.


Troisième raison : une entreprise n’a jamais intérêt à scier les branches sur lesquelles elle est assise. On ne voit pas Renault se réjouir de ce que les ventes de voiture diminuent et s’y résigner. On ne voit pas Lafarge encourager l’essor des constructions en bois comme c’est la règle pour les maisons individuelles aux Etats-Unis, et ceci bien que le bois soit un isolant quatre fois plus efficace que le ciment pour la même épaisseur. On ne voit pas davantage l’Indonésie renoncer à étendre la production d’huile de palme, puisque la demande mondiale est forte, même si c’est au détriment de la biodiversité, puisque l’extension de la production repose essentiellement sur la diminution de la forêt primaire. Lorsque l’intérêt général est en contradiction, ou en opposition, avec l’intérêt de l’entreprise, en général celle-ci privilégie son intérêt particulier, pas celui de la collectivité.


On pourrait multiplier les exemples. Un seul suffira parce qu’il est parlant : les nouvelles entreprises ont le plus souvent intérêt à se localiser dans des zones périphériques mal ou pas desservies par des transports en commun, parce que le terrain y est moins cher. Ce qui a pour effet d’augmenter le coût et l’importance des déplacements domicile-travail, au détriment des salariés … et de la planète.  Ces trois raisons expliquent que l’on ne peut abandonner au seul marché, ou à la seule responsabilité des entreprises, le sort de la planète. La « main invisible » du marché ne peut pas suffire.



Alors que faire ?


Dans ce domaine, comme souvent, il va falloir en passer par des décisions collectives et par l’intervention publique. Mais aussi par des formes d’organisation plus citoyennes. Je n’ai pas la prétention, en si peu de temps, de faire le tour des « bonnes pratiques » envisageables, qui ont parfois fait leurs preuves ailleurs. Toutefois, permettez-moi d’avancer trois propositions.


La première relève de ce que j’appelais à l’instant les comportements citoyens. L’opinion publique a brutalement pris conscience, semble-t-il, de l’importance et de l’urgence du problème du changement climatique. On pourrait imaginer qu’elle fasse donc pression sur les entreprises pour que ces dernières, à leur tour, tâchent d’adopter des comportements plus conformes à l’intérêt général. Cela pourrait passer par l’épargne de milliers de petits ruisseaux, qu’il s’agisse d’épargne retraite, d’épargne salariale, d’épargne placée en fonds de placement ou en assurance-vie. La France est un des pays de l’Union européenne où les ménages épargnent le plus : on pourrait imaginer qu’une partie de cette épargne soit collectée par des « fonds d’investissement socialement responsable », qui sélectionnent les actions des sociétés cotées qu’elles achètent pas seulement en fonction de la rentabilité de ces sociétés, mais aussi en fonction de leur comportement dans le domaine environnemental. Cela existe déjà : c’est ce que l’on appelle parfois les placements éthiques. Mais ces placements éthiques, le plus souvent, sélectionnent les sociétés dans lesquelles elles souhaitent investir en fonction de critères sociaux ou moraux : par exemple, pas d’investissements dans les sociétés qui fabriquent des armes, de l’alcool ou du tabac, ou dans celles qui encouragent – même passivement – l’apartheid, etc. La dimension environnementale commence à se faire jour. Elle pourrait beaucoup se développer, avec l’instauration de bilans sociaux et environnementaux venant compléter le bilan financier. Il existe des organismes spécialisés qui notent les entreprises cotées sur de tels critères : Vigéo, dirigé par Nicole Notat, est l’un des plus connus. Pourquoi ces organismes ne construiraient-ils pas un indice financier et environnemental détaillé, pour empêcher ce que l’on appelle souvent le greenwashing (le « maquillage vert »), une société se parant alors de vertus environnementales largement imaginaires ? Une évolution de ce type permettrait de faire pression sur les entreprises par le marché lui-même : vous cherchez un financement, des actionnaires ? Eh bien soyez plus vertueuses, votre indice financiaro-environnemental s’améliorera et vous serez récompensée.


La deuxième proposition est à mi-chemin entre marché et contrainte publique. Elle consisterait à définir le cahier des charges d’un « label vert » (par exemple en matière de lessives, de consommation de carburant, de teneur en plomb, etc.) : les entreprises qui y adhèreraient auraient la possibilité d’afficher ce label (cela se fait déjà pour les appareils électro-ménager et les lessives notamment). Un organisme public, de type agence – l’ADEME, pourquoi pas – serait alors chargé de vérifier que ce label est bien mérité, et se positionnerait comme le fait l’autorité régulatrice dans le domaine du téléphone, de l’électricité ou de l’audiovisuel, en pointant les « mauvaises pratiques » et en soutenant les bonnes grâce au label.


La troisième position relève entièrement de la contrainte publique : c’est la taxe carbone. Pour éviter qu’elle ne vienne renchérir les prélèvements obligatoires, ce que bien peu d’entre nous souhaitent – encore que, personnellement, je pense que payer des impôts élevés est le gage d’une société à la fois plus solidaire et plus civilisée –, il faudrait que cette taxe vienne se substituer à d’autres. Deux pistes ont été lancées : substitution à la TVA, ce qui permettrait de pénaliser les importations et les productions à fort contenu carboné, mais qui aurait l’inconvénient, puisque la TVA n’est pas prélevée sur les produits exportés, de ne pas valoriser ou encourager les efforts de certains exportateurs, qui supporteraient, pour réduire le contenu de leur production en carbone, des surcoûts éventuels. On peut imaginer aussi que la taxe carbone vienne se substituer en tout ou en partie à certaines cotisations sociales : les entreprises vertueuses verraient donc leurs coûts de production diminuer, les entreprises non vertueuses seraient au contraire pénalisées. Le problème est que cela ne toucherait que les productions nationales, pas les productions importées. Comme il s’agit là de réformes complexes, car « le diable est dans les détails », on ne les fera pas en un jour, ni même en un an. Mais la direction est claire.



Pour conclure, ma conviction est que, si l’on peut se servir du marché pour en faire un levier destiné à inciter les entreprises à intégrer de plus en plus la dimension environnementale dans leurs décisions, cela ne suffit pas à transformer la somme des intérêts particuliers en intérêt collectif. Le marché n’est pas un bon régulateur pour toutes les dimensions qui ne sont pas marchandes : le social, l’environnemental ne rentrent pas spontanément dans son champ. Quoiqu’en pense Bertrand Collomb, il y a des activités – et le ciment en fait partie – dont la planète a besoin qu’elles se réduisent, parce que, malgré tous leurs efforts, elles demeurent consommatrices d’énergie à l’excès et qu’il existe des alternatives plus acceptables du point de vue environnemental. C’est un peu ce qui est arrivé à l’amiante : quelles que soient les qualités intrinsèques de ce produit dans la protection contre la chaleur, il est désormais banni comme matériau industriel en raison des risques sanitaires qu’il provoque. Nous n’échapperons donc pas à la décroissance de certaines activités productives, mais ceci s’accompagnera de la croissance d’autres activités, bénéfiques du point de vue environnemental. C’est pourquoi, personnellement, je me refuse à penser que la « décroissance » soit aujourd’hui une solution ou que, à l’inverse, notre salut soit dans la croissance. Tout dépend du contenu concret de cette croissance et de cette décroissance. Mais cela, ce n’est pas le marché qui le décrétera seul : il faudra aussi que la « main visible » de la collectivité se fasse sentir.

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Dernière modification : 24/08/2009