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Construire des ponts vers l'à-venir

Par Luc Ferry


Conférence donnée au cours de la session 2007 des Semaines Sociales

de France, "Vivre autrement pour un développement durable et solidaire".



LUC FERRY, philosophe, ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche de 2002 à 2004.


Luc ferry
Changer de cap, préparer l’avenir et affronter la question difficile du développement durable suppose à mes yeux deux conditions. La première est que nous ayons des valeurs qui ne se réduisent pas aux valeurs morales formelles. Comme le dit Paul Thibaud, en une formule brève mais fort profonde et fort juste, la société dans laquelle nous vivons – société libérale sociale démocrate – c’est les droits de l’homme plus le marché. Droits de l’homme et marché, c’est formidable certes, mais totalement insuffisant. Pour changer de cap, il faut être capable – et toute la difficulté est là – de définir une autre direction. On ne peut pas changer de cap négativement. Il faut des valeurs au-delà de la morale, c’est-à-dire des valeurs spirituelles, que cette spiritualité soit religieuse ou laïque, croyante ou agnostique, peu importe ici. Il nous faut être en mesure de définir un projet qui permette de vivre ensemble, un horizon de vie. Les droits de l’homme visent la pacification du monde mais ils ne donnent aucun sens à l’existence, dans les deux sens du terme : aucune direction et aucune signification. La deuxième condition pour changer de cap, c’est d’être en mesure d’avoir une efficacité sur le cours du monde. On ne peut le faire si on n’a pas une barre qui tient la route et permet de guider le bateau. Il faut donc être capable de mettre en œuvre une politique qui agisse, qui change les choses. Or sur deux aspects – la question du sens et la question de l’efficacité sur le monde – nous sommes en grandes difficultés aujourd’hui. Je ne le dis pas par volonté d’être pessimiste. Je n’ai aucune envie d’entonner l’air du déclin ou de tenir un discours désespérant. Je suis plein d’espoir et d’optimisme – souvenons-nous de la définition de Bernanos : « l’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste est un imbécile malheureux ». Mais si nous voulons vraiment affronter les défis du développement durable et du rapport à l’avenir de manière lucide, il ne faut pas nous dissimuler la difficulté de la situation à laquelle nous devons faire face.



Ecologie et passions négatives


Certains diront que cela va beaucoup mieux. Le Grenelle de l’environnement ou ces Semaines Sociales en témoignent : la prise de conscience concernant l’environnement, le développement durable et le principe de précaution semble en bonne voie. Je pense pourtant que l'écologie aujourd'hui est beaucoup trop animée par des passions négatives pour être capable de définir à elle seule un horizon positif. Quelle que soit la bonne volonté des uns et des autres – que je ne mets nullement en cause – l'écologie s'appuie essentiellement sur ce que Spinoza appelait des « passions tristes », et non pas des passions joyeuses. Le plus grand théoricien de l’écologie, Hans Jonas, l’avait d’ailleurs dit dans son livre Le principe responsabilité : pour l’essentiel elle s’appuie sur la peur. Or aujourd'hui nous avons peur de tout. Nous avons peur du tabac, de l’alcool, du sexe, des poulets, des côtes de bœuf, des nano-technologies, de la Turquie, de la mondialisation, des délocalisations, des OGM, de l’effet de serre, du réchauffement climatique et de mille choses encore. Nous sommes animés par la peur. Et lorsque cette passion de la peur prolifère au sein d'un Etat Providence, elle devient la passion de la protection. Par ailleurs – et c’est un fait nouveau – sous l’effet des passions nouvelles déchaînées par l’écologie et le pacifisme, nous avons déculpabilisé la peur. Rappelons-nous ce que l’on nous disait dans les familles il y a trente ou quarante ans : avoir peu du noir était le signe de l’infantilisme ; il fallait dépasser sa peur pour devenir adulte, avoir du courage, prendre sur soi afin de se porter au secours d’une personne faible agressée dans un lieu public. Aujourd’hui, la peur n'apparaît plus comme une passion honteuse mais comme le premier pas de la prudence, voire de la sagesse, nous dit Hans Jonas. C’est grâce à elle que nous prenons conscience des dangers qui pèsent sur l’environnement. C'est sans doute vrai et à certains égards peut-être une bonne chose. Mais la peur et la passion de la protection ne suffisent en aucun cas à définir un projet positif. Nous sommes aujourd’hui en grandes difficultés tant sur la définition du sens de l’histoire que nous voulons construire que sur l’efficacité de l’action des humains pour deux raisons fondamentales : la déconstruction depuis plus d’un siècle de tous les principes traditionnels du sens, et la mondialisation, qui rend l'action politique extrêmement difficile et très peu efficace.



Les effets d’un siècle de déconstruction


Nous avons vécu un siècle – le XXe siècle – qui ne ressemble à aucun autre connu jusqu’à ce jour dans l'histoire de l'humanité. Tout a été déconstruit : la tonalité en musique, les principes des arts plastiques, notamment la figuration, les principes traditionnels du roman, notamment la chronologie ou la psychologie  des personnages. Nous avons déconstruit toutes les figures et les valeurs traditionnelles, morales ou religieuses, de ce que l’on appelle le « sur-moi ». Ces valeurs restent partagées bien sûr par un grand nombre, mais elles sont singulièrement fragilisées. Elles sont devenues des colosses aux pieds d’argile. Ce siècle de déconstruction a eu deux bannières : la vie de bohème et l'avant garde. La vie de bohème est une idée magnifique, en tout cas amusante, apparue dans les années 1850. Le premier livre à en parler, pour l’opposer à la vie traditionnelle des bourgeois, est celui d’un auteur allemand émigré en France et guère lu aujourd’hui : Henry Murger, Scènes de la vie de bohème (1847). On se souvient surtout de l’opéra de Puccini qui en fut inspiré. Dans ce livre, Murger décrit la vie des étudiants qui vivent dans les soupentes des immeubles parisiens : des jeunes gens volontiers sans argent, qui ne recherchent pas la réussite sociale et vivent dans la marginalité. Ils vivent l’art pour l’art, comme on dit déjà à l’époque. Ils se donnent des noms passés depuis dans le langage courant : les « j'm’en foutistes », les « hydropathes », les « fumistes », les « incohérents »... Tous vont se regrouper sous la bannière de l’avant-garde. L’avant-garde pose par principe qu’il faut déconstruire la tradition et le passé, « faire table rase » de tous les héritages et patrimoines dans le but d’innover radicalement. Au nom de l’innovation absolue, le XXe siècle a ainsi anéanti, du moins profondément fragilisé, toutes les valeurs spirituelles. Il ne s’agit pas de réfléchir ici en croyant, mais de penser à l’ensemble de la société dont les valeurs, nous l’avons dit, se réduisent aujourd’hui pour l’essentiel au marché plus les droits de l’homme, valeurs au mieux économiques et morales, mais certainement pas spirituelles.


Voilà donc la situation qui est la nôtre à la fin de ce gigantesque siècle de déconstruction. Nous avons de ce fait beaucoup de difficultés à apercevoir les principes de sens, les valeurs spirituelles autour desquelles nous pourrions reconstruire un projet collectif. Les valeurs morales communes aujourd’hui, telles qu’elles se sont incarnées dans le républicanisme français, la morale kantienne, l’idéologie des droits de l’homme de 1789, se résument finalement en une seule : le respect d’autrui. Ma liberté doit s’arrêter où commence la liberté des autres : tel est le principe fondamental de la morale moderne dans laquelle nous communions pour l’essentiel presque tous. C’est certes formidable mais totalement insuffisant pour penser les questions existentielles. Par exemple : à quoi cela sert-il de vieillir ? Vieillir n'a aucun rapport avec les droits de l'homme et le respect d'autrui. Ce n’est pas une question morale. Nous pouvons vivre comme un saint laïc ou croyant, respecter autrui de la façon la plus parfaite qui soit, cela n’empêchera pas de vieillir. Autre exemple : le deuil d'un être aimé – probablement pour la plupart d’entre-nous la question cruciale aujourd’hui pour des raisons sur lesquelles je reviendrai plus loin. Le deuil d’un enfant qui se tue dans un accident de la route ou d’un être cher qui a une maladie grave et meurt n'est pas une question morale ou une question de respect d'autrui. Nous avons besoin de spiritualité pour penser ces questions existentielles qui ne se réduisent ni au marché ni aux droits de l'homme. Tout homme, qu’il soit croyant ou pas, comme c’est hélas mon cas, a besoin de réfléchir à ces questions non pas de moralité ou de droits de l’homme mais de spiritualité, ou de sagesse ou de sens. Ce que justement, après un siècle de déconstruction acharnée, notre univers démocrate et libéral ne nous fournit plus.



La mondialisation, une longue histoire


La mondialisation libérale rogne les ailes de l’action collective de façon telle que le problème numéro un aujourd’hui est celui de l'efficacité de l'action. On ne cesse de le dire et chacun peut le constater : on a du mal à réformer la société française. Mais c’est vrai pour toutes les sociétés occidentales libérales. Pour comprendre la mondialisation et ses effets, il nous faut repartir d’un peu loin dans l’histoire. Il y a eu en réalité deux mondialisations. La première est née du premier discours de l'histoire de l'humanité à pouvoir sérieusement prétendre à l’universalité : le discours de la révolution scientifique. Celle-ci se déploie entre le XVIe et le XVIIIe, à partir du tournant symbolique du procès de Galilée, puis avec Newton (la gravitation universelle) et chez nous en France Descartes (le principe d’inertie). Malgré son nom, la religion catholique, comme toutes les religions, ne vaut que pour un coin du monde au XVIIIe siècle. Au fin fond de la Chine ou de l’Inde à l’époque, elle ne signifie rien. Peut-être a-t-elle une vocation à l’universalité, comme veut le dire probablement le mot catholicisme, mais de facto, ses discours, ses valeurs, ses symboles sont liés à un coin du monde, si grand soit-il. Nous voyons d’ailleurs bien aujourd’hui que le monde est davantage divisé par les religions que regroupé. A l’inverse, le discours scientifique et technique qui apparaît au XVII – XVIIIe siècle va s’étendre sur toute la planète. Le principe d’inertie, que Descartes formule le premier, vaut pour les riches comme pour les pauvres, pour les aristocrates comme pour les roturiers, à Londres, à New York ou Pékin comme à Paris.


Avec la révolution scientifique, se met en place un double projet de domination du monde : domination intellectuelle, théorique, et domination pratique – projet que les écologistes critiquent sérieusement aujourd’hui, inquiets de l’arrogance anthropocentriste de la révolution scientifique. Rappelons que pour un homme du Moyen Age, le monde était traversé par des forces occultes que les alchimistes essayaient de maîtriser, pour transformer le plomb en or par exemple. Ce monde ressemblait aux contes de fée de notre enfance où, la nuit, les arbres retirent leurs racines de la terre et se mettent à parler et marcher. On croyait alors à une âme du monde, comme le disaient déjà Platon puis les stoïciens. Cette idée restera dominante jusqu'à cette période du XVIIIe que le grand sociologue allemand Max Weber a appelé le désenchantement du monde. La science va en effet désenchanter le monde. Elle va déclarer qu’il n’y a pas mystère dans la nature, qu’elle n’est pas habitée par des petits dieux ou des forces invisibles et occultes. La science va postuler que la nature est parfaitement intelligible, sinon en fait, du moins en droit. Tout doit pouvoir être expliqué. Du coup, étant capable de dominer intellectuellement la nature, on va pouvoir l’utiliser pour réaliser sans vergogne les finalités de l’humanité. Si l'arbre ne parle pas, ne marche pas la nuit, s’il n’est pas habité par un dieu des arbres, je peux le brûler dans la cheminée pour me chauffer ou le transformer en meuble ou en instrument de musique. Il n’y a là rien de sacré, donc pas de sacrilège. La nature est désenchantée. Remarquons qu’en Afrique, il y a encore des petits dieux partout dans la nature : de la pluie, du foyer, du feu. Chez nous, il n'y en a plus.


Mais – et c’est là le fond du sujet pour comprendre le temps présent – à l’époque des Lumières, cette domination du monde n'est pas une fin en soi. Il ne s'agit pas d’arrogance humaniste. Il ne s’agit pas de dominer le monde pour le plaisir de montrer son pouvoir, mais de rendre les hommes plus libres et plus heureux. L'évènement qui a marqué tous les esprits au XVIIIe, ce furent les 30000 morts de Lisbonne lors du tremblement de terre de 1755. Relisez Candide de Voltaire. Tous les grands esprits de l'époque considèrent la nature comme mauvaise et cruelle. Mais ils se disent que grâce aux sciences et des techniques, les hommes vont pouvoir la dominer et échapper aux catastrophes qu’elle inflige aux êtres humains. La domination de la nature dans l’esprit des Lumières est assujettie à une idée transcendante, extérieure à la domination pour la domination : la liberté et le bonheur. A l’époque, cela s’appelle l’idée du progrès.


Que se passe-t-il aujourd'hui pour la deuxième mondialisation ? Tout a changé. En effet, au XIXe mais surtout au XXe siècle, le projet scientifique et technique des Lumières a chuté, au sens religieux ou platonicien du terme. Il est en effet tombé dans une société de compétition généralisée que l’on nomme capitalisme, libéralisme, mondialisation. Du coup le progrès a une autre signification et un autre moteur qu’au XVIIIe siècle. Nous sommes entrés dans une société de compétition tous azimuts : entre les entreprises privées, entre les peuples, entre les cultures, entre les universités, entre les laboratoires scientifiques… De telle sorte que nous ne progressons plus, comme pouvaient le penser Voltaire, Diderot ou d’Alembert, en nous approchant d’un monde de liberté et de bonheur, mais par l’effet mécanique, automatique, aveugle de la compétition. Les entreprises parlent de benchmarking pour désigner ce processus de comparaison permanente avec ce que font les concurrents. Le fabricant de téléphone portable sait que si le produit qu’il mettra sur le marché dans trois mois n’est pas supérieur à celui qui est actuellement dans nos poches, il sera balayé par la concurrence et sombrera. C’est la même réalité pour tous les produits ouverts à la compétition. L'image qui décrit le mieux le monde dans lequel nous vivons désormais, c’est le gyroscope – mon père m’en avait offert un quand j’avais cinq ans, et je me demandais à quoi pouvait bien servir ce joli et lourd objet en métal doré, qui doit simplement tourner sur son axe pour ne pas tomber. Notre monde aussi doit tourner pour ne pas tomber. Mais pas plus que le gyroscope n’a idée des raisons pour lesquelles il doit tourner, notre monde n’a idée des raisons pour lesquelles il doit avancer sans cesse. Le malheureux chef d'entreprise sait qu'il faut qu'il progresse, mais il ne sait pas vers quoi ni pourquoi. Il sait juste que, dans une logique économique et sociale darwinienne, ne pas progresser, c’est mourir.

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Dernière modification : 24/08/2009