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La mondialisation économique libérale a quatre conséquences - dont chacune mériterait une année de séminaire ! Ensemble, elles posent dans toute leur ampleur la question du développement durable et celle de l’efficacité sur le monde, quand bien même nous aurions un projet collectif censé – ce qui est loin d’être le cas. Première conséquence : la disparition du sens de l’histoire. Notre histoire paraît ne plus avoir aucun sens dans la mesure où les foyers de la compétition sont disséminés partout sur la planète. Personne ne sait d’où va venir l’innovation et pourquoi. Qui aurait prévu il y a vingt ans la révolution Internet et ses effets éthiques, sociaux, économiques ? Personne. Personne ne peut non plus avoir une visibilité de l’évolution de l’histoire dans le contexte compétition mondialisée dans lequel nous vivons.
Seconde conséquence : aucun chef d'Etat, si puissant soit-il, ne contrôle l'histoire. L’histoire nous échappe de toutes parts. Nos politiques ont toutes les peines du monde à mettre en œuvre même des projets de bon sens élémentaire. Voyez le destin du passionnant rapport de Michel Camdessus. On dit manque de courage de la part des politiques : oui sans doute, mais manque d’emprise sur le monde surtout. Une image qui mérite toute notre attention revient sans cesse, par exemple dans les débats à propos des OGM : c’est celle de Frankenstein ou de l’apprenti sorcier. Ces mythes anciens d’origine religieuse sont d’une très grande profondeur. Ils disent la crainte de la dépossession, la crainte que la créature échappe à l’emprise de son créateur De la même façon que le petit grain de maïs créé par un chercheur scientifique menace de lui échapper et de dévaster la création, du moins les cultures environnantes, les produits de l’activité humaine échapperaient peu à peu au contrôle de l’espèce qui les a pourtant créés. Cette idée de perte de maîtrise hante nos esprits à propos des marchés financiers, d’Internet, du climat ou de l'audimat. Il n’y a pas de chef d’orchestre, seulement une logique de bans de poissons : tous d’un côté, puis tous de l’autre. Les altermondialistes imaginent parfois que derrière les marchés financiers, il y aurait des puissants – les mythiques 200 familles – qui tireraient les ficelles, tout comme il y aurait des marionnettistes derrière les unes de la presse ou des journaux télévisés. Mais si c'était vrai, ce serait une bonne nouvelle. En fait, les marchés financiers ou la logique de l’audimat sont des processus anonymes et aveugles. Ce sont des « procès sans sujet », ce qui est beaucoup plus inquiétant. Ces processus nous échappent. Comment reprendre la main sur le cours du monde ?
Troisième conséquence : ce que Gilles Lipovetsky appelle « l'hyperconsommation », c’est-à-dire à la fois l’extrême individualisation de la consommation et la consommation de tout, même de ce qui naguère n’entrait pas dans cette logique comme l’école. Tout est potentiellement objet de consommation, ce que les altermondialistes appellent à juste titre la marchandisation du monde. Aujourd’hui nous consommons de l’école, des services publics, de la politique – spectacle éminemment distrayant –, de la religion, avec des produits dérivés, de la culture, de la philosophie. Nous arrivons là au paradoxe majeur du XXe : ce ne sont pas les bohèmes, les avant-gardes qui voulaient « bouffer » du bourgeois ou Picasso qui ont changé le monde, c’est bien le grand capital – pour parler comme Georges Marchais dans les années 70. C’est bien la mondialisation libérale, pour parler comme aujourd’hui, qui accomplit véritablement le programme de la déconstruction. Car Marx avait raison : le capital, c’est la révolution permanente, la mobilité absolue. La conservation n’a pas de sens dans un univers libéral-capitaliste mondialisé. Le chef d’entreprise d’aujourd’hui est comme Picasso ou Duchamps : il a l’obligation lui aussi de faire en permanence table rase du passé et d’innover sans cesse. S’il ne le fait pas, il est mort. Qui d’ailleurs achète les tableaux d’art contemporain ou d’avant-garde ? Certainement pas le prolétaire, qui même s’il en avait les moyens, achèterait sûrement autre chose. Ce sont au contraire les grands capitaines d’industrie de la mondialisation libérale.
La mondialisation libérale déconstruit les valeurs, spirituelles en particulier, et a besoin de le faire pour nous transformer en consommateur addictif : c’est la quatrième conséquence. Je m’explique. Je m’adresse à vous en républicain de droite – j’ai appartenu à un gouvernement de droite et je suis à bien des égards un libéral. Mais ce n’est pas pour autant que l'on doit être idiot ! On doit, au contraire, être le premier attentif aux méfaits et aux effets pervers du monde que l’on défend par ailleurs. Je dirai volontiers du libéralisme ce que Churchill disait de la démocratie : qu’il est le pire des systèmes à l'exception de tous les autres. Imaginons donc un chef d’entreprise « idéal-typique » au sens de Max Weber : un chef d’entreprise d’une soixantaine d’années, certainement de droite, déçu par la droite chiraquienne, satisfait de la présence à la présidence aujourd’hui d’un homme à poigne qui va peut-être pouvoir conduire des réformes. Ce même chef d’entreprise, quand il reçoit ses petits-enfants pour un goûter d'anniversaire, les trouve bien mal-élevés : ils ne savent pas dire bonjour, merci, au-revoir. Il les trouve mal habillés, pas très élégants. S’il entame une conversation avec eux, il s’aperçoit qu’ils n’ont pas même les connaissances minimums en matière d’histoire, de littérature, d’art… Si jamais il leur arrive d’écrire une lettre à leur grand-père, chance quasiment nulle, elle sera pleine de fautes d’orthographe et de grammaire. Ce chef d’entreprise considère que « ça décline ». Il lit les ouvrages de Nicolas Baverez et est bien d’accord ave lui. Certes, il n’a pas entièrement tort – c’est bien là le problème. Mais il n’a pas entièrement raison non plus. Ce que je voudrais lui dire en toute amitié, et avec tout le respect que j’ai pour lui : c'est qu'il est le principal responsable de la situation ! Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il ne peut pas vouloir autre chose de que transformer mes enfants et ses propres petits enfants en consommateurs. Il faut bien que ces enfants achètent des téléphones portables pour que l’entreprise tourne. Or qu'est-ce que la consommation à l'état chimiquement pur sinon l'addiction. Le consommateur à l’état chimiquement pur est un drogué ; il est contraint d'augmenter les doses et de rapprocher les prises. C’est la définition du client idéal d’un supermarché ou de tout chef d’entreprise : quelqu’un qui irait plus souvent en supermarché et achèterait toujours plus. Mon ami chef d'entreprise idéal-typique voudrait donc que nous devenions tous comme cela., en permanence en état de manque. Il lui faut donc détruire dans nos têtes, et surtout dans celles de nos enfants, tout ce qui freine la consommation, c’est-à-dire les valeurs culturelles et spirituelles. Car nous le savons : plus on a une vie intérieure riche, moins on a besoin d'aller acheter des trucs inutiles ou idiots. Si mon arrière-grand-mère revenait sur cette terre et entrait dans un grand centre commercial, elle trouverait toutes ces choses dégoulinantes de bêtises et d’obscénité. Elle considérerait que cela nous écarte des vraies valeurs qu’étaient pour elle les devoirs envers autrui et les devoirs envers soi-même. Je dis donc à mon ami chef d'entreprise : tu ne peux pas avoir le beurre et l'argent du beurre, c’est-à-dire l'enfant traditionnel, bien élevé, cultivé, porteur de valeurs morales et culturelles et en même temps l'enfant consommateur, zappeur. Les deux ne vont pas ensemble. Et c’est la croix du capitalisme.
Pourtant je demeure un libéral républicain de droite, et non un altermondialiste ou un partisan du retour à l’Ancien Régime. Je pense en effet que le capitalisme a « inventé » paradoxalement des valeurs spirituelles qui redonnent une nouvelle splendeur aux valeurs chrétiennes – en particulier la valeur chrétienne entre toutes : l’amour. Paradoxalement, par un biais profane, parfois un peu idolâtre, le capitalisme a réinventé l’amour, et de manière sublime à mes yeux. C’est ce qui le sauve et permet, je crois, de tracer un sens commun entre Chrétiens croyants et laïcs agnostiques comme moi. Comment ? C’est toute l’histoire de la famille moderne .
Les historiens des mentalités comme Philippe Ariès et ses élèves nous l’ont appris : au Moyen-Age, on ne se mariait jamais par amour. On se mariait ou plutôt on était marié, et même pas forcément par ses parents mais par le village, comme en témoigne la pratique du charivari . Le mariage, qui nous apparaît comme une question éminemment privée aujourd’hui, était alors une affaire collective. Que ce soit dans les maisons nobles ou paysannes, on était marié pour le lignage, c’est-à-dire la transmission du patrimoine et du nom, et pour des raisons économiques. La France était rurale, composée de communautés de paysans ; il fallait des bras pour faire vivre la ferme. Les grands mythes amoureux de la littérature du Moyen Age, de l’amour courtois à Don Juan, sont tous les mythes de l'amour hors mariage. Quelquefois, les gens finissaient par s'aimer dans le mariage, mais c’était très rare. Le mariage d’amour, qui a bouleversé complètement nos vies et le rapport à l’autre, a été inventé en même temps que le salariat, nous dit un grand historien : Edouard Shorter . Avec le salariat est en effet apparu le marché du travail. Les individus partis travailler dans les villes s’arrachent à leur communauté d'origine, à l’emprise de leur village comme celle du curé. C’est ce que montrent par exemple des études sur les petites bonnes bretonnes à Paris. En se retrouvant dans des villes anonymes, elles font l’expérience d’une formidable émancipation et se marient pour la première fois par affinités électives.
L’invention du mariage d'amour va avoir des conséquences gigantesques. Bien sûr, avec le mariage d’amour apparaît le divorce. Fondé sur le sentiment, le mariage devient forcément plus précaire. Mais il entraîne aussi une conséquence beaucoup plus positive : un formidable amour des enfants, comme il n'en avait jamais existé probablement dans l’histoire connue et attestée par écrit jusqu’à ce jour. Rappelons-nous par exemple des propos de Montaigne, homme ô combien estimable, écrivant à l’un de ses amis : « Cher ami, j'ai perdu deux ou trois enfants en nourrice ». Existe-t-il un père de famille aujourd’hui qui ne saurait pas combien il a perdu d’enfants ? Souvenons-nous encore de Rousseau qui abandonna ses cinq enfants, ou que Bach et Luther ont chacun perdu dix enfants. Cela faisait partie de l’ordre des choses. La perte d’un enfant était considérée comme beaucoup moins grave que la perte d’un adulte.
Avec le mariage d’amour, un nouveau rapport à autrui apparaît, une véritable sacralisation de la personne. Au fond, toute l'histoire moderne est caractérisée à la fois par la déconstruction, nous l’avons vu, de toutes les figures traditionnelles du sacré, de toutes les entités sacrificielles – ce pour quoi on a bien voulu donner sa vie en Europe : Dieu, la Patrie, la Révolution – et l’apparition à la place d’un sacré à visage humain. Les seuls êtres pour lesquels nous sommes prêts aujourd’hui à risquer, voire à donner nos vies, sont des êtres humains : nos enfants, ceux que l'on aime, et parfois même des humains que nous ne connaissons pas, ce dont témoigne l’élan humanitaire. Selon Max Weber, si l’on veut comprendre le modèle des valeurs traditionnelles, il faut penser au capitaine d’un navire qui coulait avec lui, même quand l’équipage et les passagers étaient évacués. C’était le code d’honneur du capitaine de vaisseau. Plus personne aujourd’hui ne veut mourir pour la coque du bateau. Nous n’acceptons de mourir que pour l'humain. Le sacré n’a donc pas disparu, il a pris aujourd'hui le visage de l'humanité. Non pas au sens où l’humanité serait épatante et se prendrait pour un dieu – ce qui pourrait paraître idolâtre à certains croyants. Mais ce sacré à visage humain peut être interprété de façon chrétienne ou christique : c’est ce que j’appelle en suivant Husserl la transcendance dans l’immanence. Cette transcendance de l’amour est au cœur de l’homme et porte sur quelque chose hors de lui.
Je ne suis pas, vous l’avez compris, un passionné de l’écologie politique, trop souvent fondée sur les peurs et le refus de la liberté humaine. Mais je dois lui reconnaître qu’elle est la seule à avoir su reformuler la question politique autour de l’importance donnée aux générations futures. La question politique aujourd’hui est bien : quel monde voulons-nous laisser à nos enfants ? Elle se pose de cette façon en raison même de l’histoire de la famille moderne. Au Moyen-Age, l’enfant avait très peu d’importance. C’était vrai aussi dans le monde aristotélicien, le monde grec. C’est encore le cas aujourd’hui dans les sociétés traditionnelles. La naissance de la famille moderne et l’amour des enfants, apparu en même temps que le mariage d’amour, ont conduit à une emphase sur les générations futures, qui porte à son tour une nouvelle conception du collectif. Le collectif se pose aujourd’hui non plus en terme de présent, mais en terme d’avenir. Voilà pourquoi la question de la dette publique, posée entre autres par Michel Camdessus dans son rapport, n'est pas une question comptable de gestionnaire aux petits pieds. C’est fondamentalement la même question : quel monde voulons-nous laisser à nos enfants ? Je crois que la politique toute entière est en train de se réorganiser autour de cette question. C’est là que nous pouvons trouver un sens collectif.
Reste bien sûr la question de l'efficacité politique. Je comprends que certains, comme Paul Thibaud, considèrent que la solidarité se vit dans le cadre de l’Etat Nation et que l’on n’a pas intérêt à lâcher la proie pour l’ombre européenne. Mais si l’on veut avoir une chance de reprendre la main sur la marche du monde, si l’on espère retrouver une certaine efficacité sur le cours du monde, il faut réfléchir à l'échelle au niveau de laquelle cela peut être possible. Cela ne peut plus être l’échelle de l’Etat Nation. C’est tout l’enjeu de l’Europe pour nous aujourd’hui.