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Construire des ponts vers l'à-venir [3/3]


Débat



Séance présidée par Bernard Ibal,vice président de Semaines Sociales de France.



– Le principe de précaution vient-il uniquement de la peur et pensez-vous qu'il puisse avoir un aspect positif ?


Luc Ferry : Tout le problème est de définir le principe de précaution. C’est comme le développement durable, nous sommes tous pour. Je n’ai jamais rencontré une personne favorable au principe d’imprudence ou pour le développement non tenable. La grande difficulté est bien de donner un contenu à ces principes d’un flou désarmant. Toute la question est de savoir comment on les définit, quel contenu politique concret, au sens noble du terme, on leur donne.



– Comment laisser les jeunes accéder au désir, sans en faire pour autant des consommateurs ?


Je ne cherche pas à supprimer le désir ni à nier certains bienfaits de la consommation. Je n’ai pas non plus donné une image uniquement négative de la mondialisation : je ne suis pas un altermondialiste. Je suis un homme de mon temps, je suis un libéral, je l’ai dit. Mais j’insiste aussi sur la nécessité de percevoir les effets pervers du système que par ailleurs on défend.



– Vos remarques sur la spiritualité laïque ont intrigué une partie des participants. Comment définissez-vous la spiritualité et les valeurs laïques ou agnostiques, notamment pour penser la vieillesse ?


Je donnerai deux exemples pour définir ce que j’entend par spiritualité laïque pour des non-croyants. Le premier se trouve dans la mythologie grecque, quand Ulysse s'attarde chez Calypso, une divinité secondaire, mais une femme merveilleusement belle. L’île de Calypso est, elle aussi, sublime. Calypso est folle amoureuse d’Ulysse et désire à tout prix le garder avec elle sur son île. Pour cela, elle lui promet l'immortalité et la jeunesse – Aphrodite ayant promis à un de ses amants l’immortalité sans la jeunesse, il s’était retrouvé progressivement vieillissant et desséché, de sorte que cela avait été une punition terrible. Mais Ulysse répond qu’il n'en veut pas ; il désire rentrer chez lui, pour être en accord avec l'ordre du cosmos. Pour lui, une vie de mortel réussie est préférable à une d’immortel ratée, loin de chez soi. Il y a là déjà une spiritualité sans Dieu, une spiritualité pour les mortels.


Deuxième exemple : la question cruciale qui nous touche tous ; celle du deuil d'un être aimé. Il y a alors trois attitudes : l'attitude des stoïciens et des bouddhistes, qui nous disent de ne pas nous attacher. S’attacher, c’est manquer de sagesse et se préparer les pires souffrances. Pratiquer l’amitié oui, la compassion oui, mais pas l’attachement. La deuxième attitude est celle de Jésus lors de la mort de Lazare. Jésus pleure, c’est important. L’Evangile nous dit aussi, assez crûment, que Lazare était tellement mort qu’il sentait mauvais – sa chair était corrompue. Jésus envoie alors ce message : l’amour est plus fort que la mort. Ce que Saint Augustin appelle l’amour en Dieu. Lorsqu'on aime en Dieu en effet – c’est le cas du mariage pour les croyants – on peut s'attacher car cet attachement n’est pas voué à la mort. Quand vous n'êtes ni Chrétien ni Bouddhiste, la question est : quel impératif de vie nous impose l'amour des autres, sachant qu'ils peuvent mourir ? On peut en tirer une sagesse de l'amour dès maintenant. On a ainsi intérêt à se réconcilier avec ses parents avant qu'ils ne meurent. J’appelle spiritualité laïque cette sphère de réflexion sur la sagesse de vie qui n'est réductible ni à la croyance ni à la morale.



– Ne faut-il pas faire davantage confiance en la science ? La science ne sera-t-elle pas une des clés majeures du futur du développement ? Peut-on connaître le sens de l'histoire tant qu'elle n'est pas passée ? Peut-on vraiment contrôler l’histoire ? », demandent plusieurs jeunes participants.


Certes les sciences vont nous aider à résoudre certains problèmes techniques écologiques. Je l’espère et j’en suis convaincu. Mais la science ne pose jamais de valeurs. Elle nous dit ce qui est mais jamais ce qui doit être. Par exemple, la science nous dit clairement aujourd’hui que fumer est mauvais, que cela donne le cancer et des maladies cardio-vasculaires en grand nombre. Mais sur la question de savoir si l'on préfère une vie courte, dangereuse mais intense et exaltante, ou une vie longue, bien protégé, en bonne santé mais ennuyeuse, la science ne peut rien nous dire. La question reste intégralement ouverte. La science pourra résoudre des questions techniques, mais elle ne pourra pas résoudre la question du sens ou celle du type de monde que nous avons envie de construire.



– Autre remarque d’un jeune de 24 ans : Vous nous présentez une mondialisation négative. Laissez-nous le temps, à nous jeunes, de construire des valeurs pour aujourd’hui. Cela n’appartient pas qu’à nos pères et grands-pères.


Que des jeunes imaginent qu’ils vont pouvoir inventer des valeurs, cela me fait toujours rigoler. On n'a pas inventé une seule valeur morale nouvelle depuis 2000 ans. Tout ce qu’on peut penser aujourd’hui en termes de valeurs morales et spirituelles est dans l’Evangile de Jean. Tout est dans le judaïsme et le christianisme. Regardez comme le message christique est présent aujourd’hui, par exemple avec la parabole des talents. Le Christ nous dit que la dignité d'un être ne dépend pas de ce qu'il a reçu en partage à sa naissance, comme le pense le monde aristocratique, et en particulier le monde grec, mais qu’elle dépend de l’usage qu’il fait de ce qu’il a reçu. Autrement dit la dignité d’un être ne dépend pas de la nature, mais de la liberté, de l’usage libre des talents reçus. Nous sommes là à l’origine de l’idée moderne d’égalité et de liberté. Le Christ nous dit au fond qu’un petit trisomique 21 a autant de valeur morale qu’Einstein.


Il n’y a pas de valeurs nouvelles. Les valeurs, nous les avons en partage depuis des siècles et des siècles. Nous avons de ce point de vue intérêt à sortir de cette attitude d'arrogance de l'enfant roi. Je suis très sévère, c’est vrai, à l’égard de ce jeunisme dont on nous rebat les oreilles et qui donne à penser qu’être jeune donnerait le droit d’être ingrat à l'égard des générations passées. Veuillez m’excuser mais un jeune de 10 ans n’est ni un grand écrivain, ni un grand peintre, ni un grand chef d’entreprise. Il peut être mignon comme tout – je le sais moi qui adore mes enfants. Mais il faut sortir, chers jeunes, du syndrome de Peter Pan, et accepter que le monde des adultes, quand il est réussi, soit plus riche, plus profond, plus intéressant et plus intense que le monde des enfants.


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Dernière modification : 27/07/2009