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Conférence donnée lors de la session 2007 des Semaines Sociales de
France, "Vivre autrement pour un développement durable et solidaire".
Mgr EMMANUEL, métropolite grec-orthodoxe de France, représentant de l'église orthodoxe auprès de l'union européenne, président de l'assemblée des évêques orthodoxe de France.

C’est un grand honneur pour moi de m’adresser à vous aujourd’hui et de partager avec vous quelques réflexions envisagées sous l’angle théologique orthodoxe, sur la relation entre l’humanité et notre planète.
Il est malheureusement devenu un lieu commun de dire que la terre est victime des épreuves infligées par l’exploitation déraisonnable que nous tous lui imposons. L’Eglise orthodoxe, et notamment le Patriarcat Œcuménique, a pris depuis fort longtemps une position ferme sur cette question brûlante, en raison de sa dévotion à la protection de l’environnement. Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomaios s’est même vu décerner le titre de « Patriarche Vert », à la suite des travaux qu’il a suscités sur la protection des eaux : océans, mers, étangs, lacs, rivières et l’ensemble de la biosphère.
La triste réalité que nous constatons aujourd’hui, c’est que la plupart d’entre nous, et pas seulement dans les sociétés occidentales plus prospères, sont entraînés à des modes de vie basés sur le gaspillage et une insatiable avidité. Le rythme des activités humaines s’accélérant, nous sommes peu enclins à subir les sacrifices qui s’imposent, afin d’enrayer la crise écologique et nous préférons, soit l’ignorer délibérément, soit nous en désintéresser totalement. C’est pourquoi l’environnement est victime de nos excès.
Selon les paroles du Patriarche Dimitrios, d’éternelle mémoire “L’abus que l’homme contemporain fait de sa position privilégiée dans la Création et de l’ordre divin de “dominer la terre” (Gn. 1,28) a d’ores et déjà entraîné le monde au bord de la destruction apocalyptique, soit sous la forme de la pollution de la nature, dangereuse pour tous les êtres humains, soit sous la forme de l’extinction de nombreuses espèces animales et végétales de notre monde et sous bien d’autres formes encore. Les scientifiques et les personnes avisées nous mettent en garde contre cette menace et parlent de phénomènes qui mettent en péril la vie sur notre planète. “ Dans les sociétés occidentales, n’est-ce pas l’éloignement de l’homme vis à vis de Dieu et de l’environnement naturel, ainsi qu’un individualisme et un utilitarisme sans limites qui ont, de maintes façons, conduit à l’exploitation abusive de la création divine et à l’impasse écologique dont nous sommes aujourd’hui prisonniers ?
Certains prétendent que la protection de l’environnement ne relève pas de la mission de l’Eglise dans le monde. Mais ceux-là aboutissent à idolâtrer la nature en la « spiritualisant » ou bien ils vivent déconnectés du réél en la « dématérialisant». Dès lors, le monde naturel, comme notre notion du sacré, n’est plus lié au sens de la vie et à la merveille de la création. Ils ne pourraient pas être plus éloignés de la Vérité. Les Eglises et les Confessions peuvent être les alliés les plus dévoués dans la lutte menée contre la dégradation de l’environnement. La sollicitude envers l’environnement n’est pas la simple manifestation émotionnelle d’un amour superficiel. C’est une façon d’honorer et de respecter la création née de la Main et de du Verbe de Dieu. C’est une façon d’écouter “le gémissement de la Création”, selon les paroles de St Paul (Rm. 8,22). Selon les termes d’un grand théologien orthodoxe contemporain, l’économie de Dieu, à savoir Son dessein à l’égard du monde, consiste en la Déification du monde créé, tandis que le Salut et la Déification du monde présupposent, tous deux, la création de ce dernier, en tant qu’acte premier de Dieu. Indubitablement, le Salut et la Déification englobent directement l’humanité dans leur dessein, non pas une humanité séparée de la nature, mais une humanité ontologiquement liée à elle. Car si la nature dépend de l’homme, c’est aussi elle qui permet son accomplissement ; non seulement l’homme ne peut atteindre la perfection s’il ne reflète pas la nature et s’il n’en prend pas soin, mais tout simplement, il ne peut pas vivre sans la nature. Ainsi, le terme “monde”, cosmos, désigne à la fois la nature et l’humanité et même si ce terme se réfère à une seule de ces deux réalités, l’autre est toujours implicite. Par conséquent, comment l’Eglise et les fidèles pourraient-ils persister à ignorer les souffrances de la nature ? Comment le monde pourrait-il assister en simple spectateur à la lente destruction de l’ordre créé ? La théologie et la liturgie sont vitales ; elles sont, en effet, profondément associées à notre monde et à l’environnement naturel.
La vision liturgique du monde signifie que tout ce qui vit est sacré, que tout ce qui respire loue le Seigneur (Ps. 150,6), que le monde entier est le « buisson ardent des énergies divines », comme l’a exprimé Saint Maxime le Confesseur au VIIe siècle. Ce grand théologien et saint de l’Eglise ancienne a également observé que “nous ne devrions pas engager de combat contre le monde naturel créé par Dieu, mais contre ces mouvements et énergies des pouvoirs essentiels présents en chacun de nous, qui sont désordonnés, dénaturés et hostiles au monde naturel ». Dans la vision liturgique, le monde est imprégné par Dieu et Dieu imprègne le monde.
Notre péché originel, semble-t-il, réside dans le refus arrogant de recevoir le monde comme un cadeau de réconciliation, dans notre réticence à envisager humblement le monde comme un sacrement de la communion. Par conséquent, à une époque où nous avons pollué l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons, nous sommes appelés à ranimer en nous-mêmes le sens du respect et de l’émerveillement et à répondre à cette question comme à un mystère avec des corrélations toujours croissantes. Tel est le message de la liturgie et si nous sommes coupables d’un gaspillage effréné, c’est sans doute parce que nous avons perdu l’esprit de l’adoration. Nous ne sommes plus des pèlerins respectueux sur cette terre, mais nous sommes réduits à l’état de simples consommateurs.
Dans la Divine Liturgie de Saint Jacques, Frère du Seigneur, nous lisons les paroles suivantes : « Le seul Dieu Tout-Puissant, dont les cieux proclament la gloire, la terre Sa domination et la mer Sa puissance et dont toute créature sensible et spirituelle proclame la majesté ». La relation de Dieu avec sa Création ne se limite pas à l’humanité. Tout glorifie le Seigneur. C’est l’humanité qui a mal compris le rôle que Dieu lui a confié et cette grave erreur a induit une exploitation abusive du monde naturel. Saint Grégoire le Théologien dans son discours sur la “Théophanie ou la Nativité du Christ” explique la relation de l’homme avec Dieu et la Création. “Le Verbe Artisan organise aussi un être vivant composé des deux, je veux dire la nature visible et la nature invisible: c’est l’homme. Il tire le corps de l’homme de la matière déjà créée auparavant, et il prend en Lui-même une vie qu’il met dans l’homme, c’est-à-dire une âme spirituelle et une image de Dieu ; puis cet homme, un second univers, grand dans sa petitesse, il le place sur la terre comme un autre ange, un adorateur formé d’éléments divers, un contemplateur de la création visible, un initié de la création invisible, un roi de ce qui est sur la terre, un sujet de ce qui est en haut, un être terrestre et céleste, éphémère et immortel, visible et intelligible, intermédiaire entre la grandeur et la bassesse, à la fois esprit et chair : esprit pour l’action de grâces, chair pour l’orgueil, l’un, afin qu’il demeure à jamais et glorifie son créateur, l’autre, afin qu’il souffre, et qu’en souffrant, il se souvienne de ce qu’il est et soit corrigé s’il ambitionne la grandeur, être vivant dirigé ici-bas par la Providence et en marche vers un autre monde, et, comble du mystère, par son penchant vers Dieu, il devient un Dieu » . L’homme est, entre autres, “le Roi de toute chose sur la terre”. Un Roi, dit Saint Grégoire, qui ne soit ni un tyran sanguinaire, ni un cruel dictateur ; un roi appelé à régner sur toute la terre avec prudence, amour et justice. L’homme est appelé à soumettre “les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre” . La tâche qui lui a été confiée est de tout préserver sur la terre, et non seulement de la conserver, mais aussi de la protéger contre tout risque d’extinction. Donc, l’homme est devenu « l’intendant fidèle et avisé » afin de gérer la demeure, une demeure qui ne lui appartient pas, mais qui appartient à son Créateur.
Néanmoins, l’humanité semble avoir totalement oublié le rôle que Dieu lui a confié, celui d’intendant de Sa Création. L’humanité menace l’environnement, l’ordre naturel créé, qu’il traite comme une propriété privée, pouvant être exploitée sans scrupules, afin de produire de plus en plus de ressources. Nous assistons à la souffrance outrageante de la nature et nous devons y mettre un terme. Les paroles du prophète Osée nous mettent en garde contre l’abus inconsidéré de la nature et des conséquences de celui-ci: « Aussi le pays est-il désolé, et tous ses habitants s’étiolent, en même temps que les bêtes des champs et les oiseaux du ciel; et même les poissons de la mer disparaîtront” . “ L’humanité se doit de respecter la nature, en tant que partie de la création divine ; l’humanité vit dans la création ; l’humanité puise ses biens dans la création elle-même. L’humanité ne doit pas épuiser le potentiel de la nature, car nous savons que ses ressources ne sont pas intarissables. Le Livre de l’Exode et le Deutéronome, nous apprennent comment nous devrions traiter la nature, ceci s’appliquant au monde entier et aucune tradition religieuse ne proclame le contraire. Toutes les traditions religieuses, que ce soit les trois religions monothéistes ou tout autre dogme, enseigne la protection et le respect de la nature.
Malheureusement, à notre époque de rationalisme et d’individualisme exacerbés, l’humanité a oublié la sacralité de la création et se comporte en dictateur totalitaire et en cruel usurpateur. L’esprit eucharistique et ascétique dans lequel l’Eglise orthodoxe a élevé ses enfants pendant des siècles, a été aujourd’hui supplanté par l’outrage perpétré à l’encontre de la nature pour satisfaire, non pas les besoins vitaux de l’homme, mais ses désirs et sa convoitise insatiables sans cesse encouragés par la philosophie dominante de notre société de consommation. Dans le Lévitique, nous lisons : “Quand vous ferez la moisson dans votre pays, laisse un coin du champ pour le pauvre et l’étranger . » Toutefois, ces paroles nous semblent étrangères. Nous extrayons de la terre toutes les richesses possibles, en laissant derrière nous des plaies ouvertes et en polluant tout sur notre passage. L’eau, l’atmosphère, rien n’est épargné. Ce qui nous échappe, toutefois, dans ce processus, c’est que si nous persistons à ce rythme dans ces abus irresponsables, tout sera détruit et nous n’aurons plus rien à léguer aux futures générations.
De nos jours, nous observons sans réagir la façon dont l’humanité, dans sa quête et son désir de domination et de richesse, dépasse les limites d’endurance de la nature lui imposant les pires traitements et toutes formes d’abus ; mais fréquemment, l’homme n’hésite pas à transgresser le commandement que Dieu fit aux premiers hommes, en leur ordonnant de préserver la création naturelle et il fait preuve de la plus grande indifférence à l’égard de l’intégrité et de l’équilibre de la nature. C’est précisément cet équilibre de la nature que nous nous devons de sauvegarder. Le Patriarche œcuménique a maintes fois souligné le fait que l’environnement naturel a été créé par Dieu pour servir et satisfaire les besoins de l’homme.
Dans le message prononcé lors de la Journée consacrée à l’Environnement, en septembre dernier, Sa Sainteté a mis en relief une triste réalité, celle de l’humanité refusant de se laisser guider par les commandements et les instructions de Dieu. Je cite : « Malheureusement, l’homme a en effet refusé de se conformer aux instructions de Dieu de faire un usage modéré du monde à la mesure de ses besoins, de travailler et de préserver le monde. Ayant donc perdu la grâce conductrice de Dieu, il se comporte de manière rapace et destructrice envers la nature environnante, comme souverain et non comme usager. Il perturbe l’harmonie et l’équilibre naturel instaurés par Dieu. » Et le Patriarche œcuménique d’affirmer : « Dès lors, la nature réagit de façon déséquilibrée, une foule de maux frappant l’humanité. Les récents changements inhabituels de température, les cyclones, les séismes, les tempêtes, les pollutions des mers et des fleuves, et de nombreux autres faits destructeurs de l’environnement et de l’homme sont dus à une attitude humaine patente et criarde ou agissant sournoisement dans le silence. La principale cause de ce comportement ravageur de l’homme contemporain est son égocentrisme dont l’autre aspect est son émancipation de Dieu et sa tentative d’autodéification ». C’est précisément cet égocentrisme qui a altéré la relation entre l’humanité et la nature. A présent, l’assujettissement insolent et arrogant des forces de la nature a remplacé ce qui avait été conçu par Dieu. Au lieu de protéger la vie et la liberté, ces forces servent à détruire et à opprimer notre prochain et nous nous laissons entraîner dans une consommation effrénée, sans nous soucier des répercussions de nos excès.
Depuis plus de dix ans, le Patriarche Œcuménique, s’est particulièrement attaché à la protection des mers et des cours d’eau de notre planète : les océans, les lacs, les rivières et l’ensemble de la biosphère pour laquelle l’eau joue un rôle essentiel. Certaines personnes nous demandent parfois pourquoi le Patriarche a fait de l’eau le fer de la lance de ses activités écologiques et de ses déclarations.
Le Patriarche, dans son allocution du 2 février 2007 au Palais de l'Elisée, a répondu que « l’eau un symbole de la grâce de Dieu. » Ceci est vrai pour toutes les religions Abrahamiques qui plongent leurs racines dans une partie du monde où l’eau se caractérise par sa rareté et où il est naturel de décrire l’aspiration que l’âme humaine fonde en Dieu comme la « soif » désespérée de ce dont elle le plus besoin. C’est au point que dans le judaïsme, l’eau est symboliquement liée à la Parole, au Verbe. Et dans nos vêpres orthodoxes, qui commencent la journée liturgique, nous récitons chaque soir le Psaume glorieux de la création (Psaume 104 dans la numérotation occidentale) qui, exactement comme l’histoire de la création du livre de la Genèse, manifeste tout au fond de nous-mêmes que la vie née dans la mer a précédé et rendu possible la vie qui, peu à peu, s’est répandue sur la terre ferme. « Ô Seigneur, que tes œuvres sont en grand nombre ! Tu les as toutes faites avec sagesse : la terre est remplie de tes biens. Voici la grande et vaste mer, là se meuvent sans nombre, des animaux petits et grands… »
L’interdépendance de toutes les eaux (des océans aux nuages, jusqu’aux fragiles rivières et aux oasis) et de la vie spirituelle de chacun, a été intuitivement comprise par les auteurs des Saintes Ecritures et des textes liturgiques. Dans l’un des hymnes les plus émouvants de l’Eglise Orthodoxe, une femme dévouée au Christ, s’exclame : “Reçois la rosée de mes larmes, toi qui puise l’eau dans les nuages…” ; il serait difficile de trouver une plus belle formulation de la simple vérité selon laquelle chaque molécule d’eau sur la terre, du torrent le plus impétueux à la larme la plus fragile, participe à l’intégralité d’un merveilleux système.
Tant la sagesse ancienne de nos Ecritures que les théories de la science moderne convergent vers une seule vérité : chaque fois que l’équilibre des eaux de la terre est ébranlé – soit par l’élévation du niveau de la mer, par la pénurie en eau potable ou par des phénomènes extrêmes tels que les ouragans ou les raz-de-marée – c’est la vie sur la terre entière qui s’en trouve affectée. Le Patriarcat Œcuménique est particulièrement préoccupé par ces signes et les désordres spirituels qu’ils expriment, sans toutefois perdre sa foi profonde dans l’Alliance entre Dieu et l’humanité, telle qu’exprimée par le récit du vertueux Noé sauvé du déluge. L’homme a beau faire de son mieux pour compromettre les effets de l’Alliance avec Dieu, en exploitant de façon désinvolte et égoïste les eaux et les ressources de la Terre, l’offre divine des « eaux vivantes » - de la vie humaine en parfaite harmonie et synergie avec le Créateur – ne lui sera jamais retirée.