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Mesdames et Messieurs,
Réagir à la crise environnementale est une question de loyauté envers Dieu, envers l’humanité et l’ordre créé. En fait, il ne serait pas exagéré de considérer les atteintes à l’environnement comme une forme d’hérésie moderne ou de terrorisme contre la nature. A maintes reprises, nous avons condamné ce comportement comme un véritable péché. Malheureusement, nous avons été enclins à réduire la notion de péché au sens individuel de la culpabilité ou au sens social du méfait. Toutefois, le péché comporte une dimension cosmique et le repentir induit par le péché environnemental exige une transformation radicale de la façon dont nous percevons le monde naturel et un changement réel du mode de vie que nous avons choisi. Ce que l’on attend de nous n’est rien d’autre qu’une réflexion honnête sur nos attitudes et de nos pratiques suivie de la transformation radicale qui s’impose.
Le profond respect de l’environnement naturel est directement lié à la dimension sacramentelle de la vie et du monde. Il est flagrant que si nous ne modifions pas notre perception du monde – afin de cesser d’exploiter et de gaspiller les ressources matérielles et naturelles, comme si elles étaient inépuisables – les générations futures ne pourront plus se réjouir du don de la beauté que nous avons reçu de Dieu.
Il est impératif de se pencher sur ces questions cruciales et urgentes, ainsi que sur les conséquences qui en découlent, si nous voulons que nos enfants et nos petits-enfants jouissent du don de la création que Dieu nous a confiée. Il nous incombe de leur léguer un monde où il sera possible de vivre. Notre mission consiste à leur offrir tout ce dont nos ancêtres ont profité ; notre tâche est de leur transmettre ce que Dieu nous a offert. Il nous incombe d’informer les fidèles et de leur faire prendre conscience de leurs responsabilités. L’Eglise orthodoxe a compris la nécessité urgente de protéger l’environnement et l’a même intégrée dans sa vie liturgique en créant un Service de Prières pour l’environnement établi en 1990. Nous essayons d’inciter nos fidèles de s’efforcer de protéger les dons que Dieu a confiés à l’homme dès le premier jour de sa création et nous sommes convaincus que l’humanité finira par comprendre l’importance cruciale de ces dons avant qu’il ne soit trop tard pour les générations à venir. Comme « la prière fervente du juste a une grande efficacité» (Jacques, 5,16) nous comprenons que la prière est plus forte si elle est accompagnée de l’action destinée à celui pour lequel nous prions. En effet, il n’y pas de justification pour celui qui se contente de dire “Seigneur, Seigneur”, mais pour celui qui accomplit la volonté de Dieu.
Il est évident que la volonté de Dieu dicte de préserver la richesse infinie des ressources naturelles, dans le respect envers la création divine et les générations futures, ainsi que de changer radicalement un comportement nuisible à l’environnement naturel parfait que Dieu nous a offert.
Si elle perd cette parfaite harmonie divine merveilleusement rythmée par la gravitation des corps célestes et par le cycle des saisons, la nature se révolte contre les épreuves que l’homme lui inflige. Nous avons assisté, continuons et continuerons à assister, à des phénomènes d’une violence extrême : catastrophes dites « naturelles » tels que les incendies, inondations, raz de marée, tremblements de terre.
Chacun dans la mesure de ses possibilités et de ses fonctions, nous devons agir en aval, pour réparer et reconstruire, mais aussi en amont, en déployant tous les efforts nécessaires pour enrayer cette consommation insensée.
Nous sommes fermement convaincus qu’il ne s’agit pas seulement de notre responsabilité envers les générations futures, mais des obligations qui nous incombent à l’égard de Dieu et de la Création elle-même. Il n’est pas trop tard pour l’action. Mais nous nous trouvons en état d’urgence. Et, ce qui tout aussi important, nous devons agir ensemble ; car, notre réponse à la crise écologique concerne tous les peuples, toutes les races, toutes les confessions et toutes les disciplines. Nous pensons que l’humanité se trouve aujourd’hui à un carrefour crucial de l’histoire. Peut-être est-ce la première fois que les hommes sont en mesure de prendre des décisions conscientes sur l’avenir et la survie de notre planète.
Le souhait d’éveiller la conscience environnementale des peuples a engendré un grand nombre d’initiatives menées dans le monde entier. Le Patriarcat Œcuménique a organisé sur une base annuelle une série de cinq séminaires sur l’île de Halki (1994-1998), co-parrainés par Son Altesse Royale le Prince Philip. En outre, il a réuni un grand nombre de colloques bisannuels, au niveau international, inter-religieux et inter-disciplinaire (de 1995 jusqu’à maintenant) qui se sont déroulés en Mer méditerranée, dans la Mer noire, sur le Danube, dans la Mer Adriatique, dans la Mer Baltique, sur l’Amazone et, plus récemment, dans l’Arctique ; ces colloques étaient parrainés soit par la Commission Européenne, soit par les Nations-unies. L’Institut Ecologique de Halki (1999) qui vise à promouvoir la diffusion de l’éducation et la coopération régionale parmi les chefs religieux, les scientifiques et les nations, situés sur le pourtour de la Mer noire, est le résultat tangible de ces initiatives.
L’instance chargée de l’organisation de ces colloques, le Comité Religieux et Scientifique, mis en place en 1994, est convaincue que toute approche relative aux problèmes environnementaux de notre époque doit être menée dans le cadre d’une coopération et d’un dialogue entre les confessions chrétiennes, les autres religions, ainsi qu’avec un large éventail de disciplines scientifiques. Puisque nous partageons la terre, nous devons également partager la responsabilité de la pollution de la planète et l’obligation de mener des actions concrètes pour remédier à la dégradation de l’environnement naturel. Dans ce contexte, ces colloques ont réuni des scientifiques, des environnementalistes, des journalistes, des décideurs politiques et des représentants des principales religions du monde, afin de conjuguer nos efforts et d’attirer l’attention générale sur la situation critique des mers et des rivières.
Le monde religieux est parfois indifférent, voire hostile à la science ; et, de leur côté, nombre de scientifiques et d’écologistes ne voient guère de rapport entre leur monde et le monde de la foi. A présent, ces corrélations étant devenues plus évidentes, il n’existe vraisemblablement pas un seul chef religieux dans le monde qui ne soit pas préoccupé par les problèmes de la pollution et du changement climatique. Comme l’ont compris la plupart des personnes concernées, la religion et la science environnementale sont également préoccupées par des questions ultimes liées à la destinée finale de l’humanité, de la terre et de l’ensemble de la création. Le problème de la gestion des énergies, renouvelables ou non, est de plus en plus aigu. On ne peut pas traiter les énergies nucléaires à la légère, comme un dû pour assurer le bien-être des hommes sans savoir si leur spiritualité et leur valeur morale peut compenser les risques encourus. Les chefs spirituels et les écologistes doivent unir leurs voix pour se faire entendre des responsables industriels et politiques « pour lier les rois avec des chaînes, et les notables avec des ceps de fer », comme dit le psalmiste.
Au cours de ces dernières années, qu’avons-nous appris en matière de protection de l’environnement ? De plus en plus d’opérateurs et de professionnels se penchent sur cette question. Quant à nous, nous nous efforçons de lier la question environnementale à celle des relations humaines. Ce que nous faisons pour la terre est intimement lié à ce que nous faisons pour les hommes – que ce soit dans le contexte des droits de l’homme et de la politique internationale ou qu’il s’agisse de la pauvreté, de la justice sociale ou de la paix mondiale. Il est de plus en plus évident que la façon dont nous répondons aux enjeux environnementaux est étroitement liée à la façon dont nous traitons les êtres humains. La relation établie entre les choses matérielles et l’environnement naturel reflète directement la relation que nous entretenons avec les hommes. Par conséquent, la volonté de certains d’exploiter l’environnement, qui est la « chair du monde » va de pair avec leur volonté d’ignorer la souffrance infligée à la « chair » de son semblable. (Dans la lignée biblique, on dirait qu’ils sont fils de Caïn). Par contre, la volonté de répondre aux besoins de la création reflète notre détermination à respecter la volonté et les commandements de Dieu (dans la lignée de Seth).
En somme, les questions cruciales qui se posent ont trait à l’attention que nous portons aux hommes, à notre mode de vie et à nos habitudes quotidiennes : Dans quelle mesure sommes-nous prêts à sacrifier un certain style de vie basé sur l’excès – tant au niveau sociétal qu’individuel – pour permettre à d’autres de jouir du droit fondamental de la survie ? Ou, pour le moins, sommes-nous prêts à agir de sorte que tous les hommes disposent des ressources vitales, que personne ne souffre de la pauvreté, de la faim ou du chômage ? Sommes-nous réellement prêts à renoncer pour apprendre à partager ? Quand apprendrons-nous à dire : « Assez ! » Comment pourrons-nous oublier nos envies pour nous concentrer sur les besoins du monde et de nos semblables ? Faisons-nous vraiment tout ce qui en notre pouvoir pour laisser la trace la plus légère possible sur la planète que nous partageons avec d’autres et que nous devons protéger pour les générations futures ? Notre liberté ne doit-elle pas s’arrêter là où commence la liberté de l’autre ? Souvenons-nous que l’intérêt porté à autrui figure parmi les choix fondamentaux que sommes libres de faire. Il en va de notre nature d’être humain, créé à ‘image de Dieu, pour le partage. Si nous ne partageons pas, si nous ne nous offrons pas nous-mêmes les uns aux autres, (comme le Christ notre Dieu), nous ne sommes pas seulement des spectateurs indifférents ; nous agissons comme de véritables agresseurs. Si nous ne soulageons pas la souffrance des autres et si nous nous préoccupons que de nos propres intérêts, nous contribuons à la souffrance et la pauvreté de notre monde. Aucun effort entrepris sur la terre ne peut aboutir sans la grâce de Dieu, mais il est aussi vrai qu’aucune entreprise humaine ne peut réussir sans la contribution de tous les hommes. Le moment est venu pour nous tous de conjuguer nos efforts pour le salut de l’ordre créé.
Ce moment correspond au mot grec « kairos » qui désigne cet instant dans le temps, qui touche à l’éternité, et devient décisif pour la suite des évènements, ce moment fondateur de l’histoire. Des exemples célèbres sont le kairos où la Vierge Marie a répondu à l’archange Gabriel « Fiat » « Qu’il en soit ainsi » et le kairos où notre Seigneur Jésus-Christ a établi ceux qui sont bienheureux dans son sermon sur la montagne (Mc 1,14) était arrivé dans la relation entre Dieu et les hommes. Sa Mère, Marie, qui priait pour la protection de l’humanité, a fait l’expérience de son propre « kairos » lorsqu’elle reçut l’ange Gabriel et qu’elle lui répondit : « Que tout se passe pour moi comme tu l’as dit » (Luc 1, 38). A chacun de nous aussi, est ou sera donné ce “kairos”, l’instant où nous faisons un choix qui affectera toute notre vie.
Donc, pour l’ensemble de l’humanité, c’est maintenant un “kairos”, un instant décisif de notre relation avec la création de Dieu. Soit nous agissons à temps pour protéger la vie sur la terre des pires conséquences de la folie humaine, soit nous ne faisons rien. Que Dieu nous accorde la sagesse d’agir à temps.
Certes, nous ne sommes pas des dirigeants politiques pour proposer ou imposer des solutions. Toutefois, nous sommes obligés au nom de notre foi et de la vérité de proclamer la nécessité de changer le mode de vie et le comportement des hommes, de prêcher ce qui en termes spirituels s’appelle metanoia (ou repentir), afin de remédier à la situation des hommes et de l’environnement. Aujourd’hui, le mot “repentir” est souvent mal compris et évoque pour certains un sentiment de culpabilité pour des péchés anodins et insignifiants. Toutefois, le « repentir », implique, pour nous, quelque chose de plus important que la transgression de la loi ; à savoir, le discernement et l’indulgence, la justice et la compassion.
L’absence du sens de la justice conduit à l’avidité, à la domination, à l’exploitation des plus faibles par les plus puissants, à une abondance de richesses pour ceux-ci et à l’extrême pauvreté pour ceux-là. L’absence de l’esprit de compassion entraîne l’indifférence de l’âme à l’égard des souffrances d’autrui et empêche de cultiver les qualités qui font naître le sens de la justice. Si tous les hommes modéraient leurs désirs, et partageaient le pain et la connaissance, la planète produirait suffisamment pour éradiquer la faim et la pauvreté.
D’une part, nous percevons de nombreux signes qui révèlent, et nous l’espérons, qu’une partie croissante des sociétés humaines à travers le monde prend peu à peu conscience de la direction à prendre. D’autre part, nous sommes loin d’être animés par un optimisme naïf ; nous sommes conscients des résistances de certains, ainsi que de la lutte nécessaire à tout changement, mais nous n’avons pas d’autre moyen, si ce n’est la proclamation et la force de conviction.
Nous devons, par conséquent, décupler nos efforts pour la protection de l’environnement naturel. De plus, nous devons élargir notre notion de l’environnement pour y inclure l’environnement humain et culturel. Car il serait paradoxal de s’inquiéter seulement de l’environnement naturel sans se soucier et se préoccuper de l’humanité et de l’héritage culturel. L’environnement humain mérite aussi notre attention et notre amour, de même que l’environnement naturel mérite notre respect et notre protection. De ce fait, il est primordial de reconnaître les connections et l’interdépendance entre l’attention portée aux plus pauvres et le soin dû à la terre et de réagir comme il se doit. Il y a deux faces à une même médaille. En fait, la façon dont nous traitons ceux qui souffrent se reflète dans notre approche de la crise écologique. Ces deux approches, à leur tour, nous renvoient la façon dont nous percevons le mystère divin chez tout homme et dans toute chose, la façon dont nous nous agenouillons pour prier le Dieu vivant. Selon la déclaration commune de Venise en 2002, de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomaios et du Pape Jean-Paul II d’éternelle mémoire : « Il n'est pas trop tard. Le monde créé par Dieu possède d'incroyables pouvoirs de guérison. En une seule génération, nous pourrions guider la terre vers l'avenir de nos enfants. Faisons en sorte que cette génération commence maintenant, avec l'aide et la bénédiction de Dieu ! »
Trois principes de la spiritualité orthodoxe peuvent souvent nous aider à nous souvenir de la façon de considérer la quête de l’homme moderne pour la guérison et l’intégrité de ce monde fragile :
Ces principes spirituels offrent un espoir à une situation désespérée. Il n’est jamais trop tard pour changer notre monde. Toutefois, pour que ce changement soit efficace et rénovateur, nous devons accepter un sacrifice. Il y a un prix à payer en contrepartie du gaspillage dans lequel nous avons vécu dans les sociétés occidentales, aux dépens de la qualité de vie des autres nations. Si nous sommes déterminés à inverser les tendances actuelles de notre monde pour le bien des futures générations, nous devons agir dans un cadre de solidarité mutuelle et avec l’environnement naturel qui nous entoure.
Agissons pour le rétablissement de la marche harmonieuse de la planète sur laquelle nous vivons, de sorte que nos enfants puissent profiter dans la sérénité des bénédictions de la création de notre Dieu miséricordieux et de la bénédiction qu’Il dispense à tous. Cela relève de notre responsabilité personnelle et nous ne devrions pas l’oublier. Tout ce que l’homme mange ou boit et tout le bien-être dont il jouit « au milieu de tout son travail » (Eccl. 3, 13) sont des dons de Dieu. Nous recevons ces dons sans y réfléchir à deux fois. Nous les recevons en oubliant qu’ils nous ont été offerts par Dieu. Comme le disait le Métropolite Nicolas d’Ohrid : « Seul le chrétien peut recevoir le message de la nature. Pour un matérialiste, comme pour un idolâtre ou un nihiliste, la nature est aussi incompréhensible que des idéogrammes chinois. Pour un chrétien, l’ordre créé opère comme les feux de signalisation sur la route de la vie ; ce sont des symboles apocalyptiques. Et Dieu est le guide de ces symboles ». En tant que Chrétiens, nous sommes d’autant plus appelés à respecter la nature, la création divine qui nous nourrit et dans laquelle nous vivons. Nous ne sommes pas censés épuiser ses ressources, car nous savons que celles-ci ne sont pas infinies ! Dieu, dans Ses commandements, que nous lisons dans le livre de l’Exode (Ex 23,10-12) stipule clairement que nous ne devons pas épuiser les ressources naturelles ! Il semble, malgré tout, que nous soyons décidés, par nos actions insensées, notre folie et notre égoïsme, à causer la fin de la vie sur la terre, avant que n’intervienne la fin du monde. Espérons que ce ne sera pas le cas et que la grâce de notre Seigneur nous éclairera à nouveau et nous protégera de nous-mêmes.
Amen.