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La pensée philosophique contemporaine

Par Philippe Van Parijs

Conférence donnée au cours de la session 2006 des Semaines Sociales de France, "Qu'est-ce qu'une société juste ?"


PHILIPPE VAN PARIJS, dirige la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale à l’Université Catholique de Louvain, professeur invité au département de philosophie de l’Université Harvard.



philippe Von Parijs




A Pantaleon Iroegbu (1951-2005)


“La question ‘Qu’est-ce qu’une société juste?’ n’est pas un bon point de départ pour une théorie de la justice qui soit utile. De plus, elle n’en constitue peut-être pas non plus un point d’arrivée plausible”. Cette citation de mon collègue Amartya Sen  n’est rassurante ni pour les organisateurs  de cette session des Semaines Sociales de France ni pour l’auteur d’un livre intitulé Qu’est-ce qu’une société juste ?  ! À mes yeux, Amartya Sen a partiellement raison, quoique pas forcément pour les raisons qu’il avance, mais, heureusement pour ces Semaines Sociales, il a aussi partiellement tort. Je m’explique.





Quatre conditions pour toute conception plausible de la justice aujourd’hui


Toute théorie plausible de la justice aujourd’hui est tout d’abord nécessairement libérale – au sens philosophique du terme. Elle doit tenter de concilier, dans un ensemble cohérent, un idéal de tolérance et un idéal de solidarité, c’est-à-dire concilier un égal respect pour la diversité des conceptions de la vie bonne qui se côtoient dans nos sociétés pluralistes, et un égal souci des intérêts de tous les membres de la société. Dans les conceptions traditionnelles, pré-libérales de la justice, il importe de définir d’abord ce qu’est une vie bonne, réussie, avant d’envisager ce qu’est une société juste – une société dont les institutions rémunèrent la vie conforme à cet idéal de vie bonne et punissent les activités non conformes. Tel n’est pas le cas d’une théorie libérale de la justice : celle-ci prend acte du caractère irréversiblement pluraliste de nos sociétés et cherche à incorporer un égal respect de toutes les conceptions raisonnables de la vie bonne.


Mais cette dimension libérale doit être conciliée avec une dimension égalitaire – deuxième condition pour une conception plausible de la justice aujourd’hui – c’est-à-dire avec une sollicitude égale pour les intérêts de chacun. En contraste avec la théorie ‘libertarienne’, forme extrême du néo-libéralisme, fondée sur des droits naturels, ou prétendus tels, à la propriété privée de tous les objets du monde, la perspective libérale égalitaire demande que tout – par exemple le système de propriété – puisse être justifié du point de vue des intérêts de chacun.
Ce caractère égalitaire n’est cependant pas incompatible avec la justification de certaines inégalités, en raison de la place qu’il importe de faire à la responsabilité personnelle – troisième condition. Cela oblige à formuler toute conception plausible de la justice aujourd’hui en termes de chances, de possibilités, de libertés réelles, de capacités, plutôt que de niveau de bien-être ou de résultats. Il peut donc y avoir des inégalités de résultats justes dans la mesure où elles sont imputables à la responsabilité de chacun.


Mais il existe un second type de justification des inégalités. Il découle de l’importance qu’il faut accorder à l’efficacité économique, quatrième condition à une conception plausible de la justice. On part de l’hypothèse que certaines inégalités – mais pas toutes, bien sûr – peuvent contribuer à améliorer durablement le sort de ceux-là mêmes qui en sont victimes, et on introduit sur cette base un principe de maximin, c’est-à-dire de maximisation durable du minimum. L’idée est très simple : imaginons que nous répartissions de façon égale toute la richesse de notre société. Si tout le monde sait d’avance que la richesse sera constamment redistribuée de manière à égaliser le patrimoine de chacun, il y a fort à parier que l’incitation à travailler, à se former, à investir, à épargner, sera en moyenne sensiblement moindre. De telle sorte qu’à terme, ce qui sera disponible pour chacun sera inférieur à ce qui serait disponible pour celui qui a le moins dans une situation d’inégalité. En d’autres termes, une inégalité est justifiée si et seulement si ceux-là mêmes qui en sont victimes en profitent. C’est paradoxal mais fondamental. Les inégalités sont légitimes si elles profitent durablement aux plus défavorisés.


À mes yeux donc, toute théorie plausible de la justice aujourd’hui doit à la fois être libérale et égalitaire, et comprendre cet égalitarisme d’une manière qui fasse place à la responsabilité d’une part, à l’efficacité d’autre part.



La théorie de la justice de John Rawls


La plus influente de toutes les théories qui s’inscrivent dans cette perspective a été formulée dans un livre qui n’a pas son pareil dans la pensée politique contemporaine : la Théorie de la justice de John Rawls, livre qu’il a écrit à l’âge de 50 ans, après avoir publié jusque là quelques articles seulement. Celui-ci a eu d’emblée, dans le monde anglo-saxon d’abord puis graduellement sur la planète entière, un impact tel qu’il est impossible aujourd’hui de faire de la philosophie politique sans avoir lu et étudié John Rawls . Trois principes résument sa théorie.


Principe premier :le principe d’égale liberté.


Chacun doit jouir des libertés fondamentales les plus étendues compatibles avec la jouissance de ces mêmes libertés par tous. John Rawls les définit par une liste qui comprend la liberté de pensée, de religion, d’expression, d’association, de choix de son occupation, le droit à un procès équitable, le droit à des possessions personnelles (qui n’implique nullement la propriété privée des moyens de production), et enfin le droit de vote et d’éligibilité (les libertés politiques). Ce principe d’égale liberté a priorité sur les autres au sens où aucune infraction ne peut en être justifiée par des considérations d’ordre distributif, telles qu’exprimées dans les deux principes suivants.


Second principe : le principe d’égalité équitable des chances.


Il demande qu’à talents donnés, tous les membres de la société puissent jouir d’un accès égal à toutes les positions sociales. John Rawls a en effet – point important pour la suite –  une représentation de notre société comme un système de positions sociales que chacun est supposé occuper au fil de son existence, positions définies par des occupations (travailleur non qualifié, instituteur ou agriculteur par exemple). Mais égalité des chances d’accès à chacune de ces positions sociales à talents donnés ne veut pas dire égale fréquence d’occupation. Si, par exemple, il y a dans le monde des pays où il arrive plus souvent à un homme qu’à une femme d’être président de la République, cela n’est pas nécessairement une violation du principe d’égalité équitable des chances. Non pas parce que les femmes auraient moins de talents que les hommes pour ce type de fonction, mais parce qu’il pourrait se faire – je ne dis pas que c’est le cas – que le désir des femmes de devenir président soit moindre que celui des hommes. Les inégalités de probabilité dues à des inégalités de préférences, de goûts, d’ambitions, ne sont pas injustes du point de vue de ce principe. Seules sont injustes les inégalités de possibilité d’accès. C’est une restriction importante qui fait du principe d’égalité équitable des chances une interprétation relativement ‘modeste’ de l’égalisation des chances. Qui plus est, en précisant ‘à talents donnés’, ce principe ne cherche pas à neutraliser les inégalités entre personnes différemment dotées. Il demande simplement, dans l’accès à une profession, la neutralisation de l’impact de tout facteur autre que le talent. Il reste que c’est un principe exigeant d’égalités des chances. Il suppose en effet non seulement la non-discrimination entre les hommes et les femmes, entre les différents groupes raciaux, ou en fonction de la langue maternelle, mais il implique aussi la mise en place d’un système d’enseignement gratuit, obligatoire et efficace, de manière à neutraliser autant que possible l’impact de l’origine sociale sur la trajectoire des membres de la société. Ce second principe est à vrai dire exigeant au point d’être irréalisable, ne serait-ce que du simple fait de l’existence de la famille – institution protégée par le premier principe, en particulier la liberté d’association. Dès lors que la famille existe, les chances des personnes qui grandissent dans des familles différences seront inégales au fil de leur vie, et cela même en l’absence d’inégalités de richesses entre celles-ci. L’inégalité des sourires entre les familles importe sans doute autant, pour le destin de celles et ceux qui y grandissent, que l’inégalité de leurs patrimoines.


Troisième principe : le principe de différence.


Je croyais pour ma part l’avoir compris il y a 25 ans, mais j’ai mis 20 ans à réaliser que ce n’était pas le cas. Je vais donc tenter de vous l’expliquer correctement du premier coup ! Ce principe porte sur ce que Rawls appelle les avantages socio-économiques : la richesse et les revenus, les pouvoirs et les prérogatives attachés aux positions sociales et, ajoutera-t-il plus tard, le loisir. Mais il importe de bien saisir qu’il ne vise pas l’égalisation des résultats mais l’égalisation des chances – ce qui l’inscrit dans la perspective générale d’une théorie plausible de la justice telle que je vous l’ai présentée en introduction. Ce principe de différence demande en effet que les inégalités d’avantages socio-économiques contribuent à améliorer les perspectives de ceux qui occupent les positions sociales les plus défavorisée. Ce qu’il s’agit d’augmenter autant que possible pour ceux qui en ont le moins, ce ne sont pas directement le niveau des avantages socio-économiques eux-mêmes, les revenus par exemple, mais les perspectives, les espérances, les attentes, en anglais expectations, en termes d’avantages socio-économiques, c’est-à-dire le niveau de ces avantages que l’on atteindra en moyenne dans la position la plus défavorisée, c’est-à-dire la position à laquelle correspondent les attentes les plus faibles. Pour Rawls, nous l’avons vu, la société est un système de positions sociales différenciées : à chacune d’elles correspond au long de la vie certaines attentes en termes de revenus, de richesses, de pouvoirs, de loisirs. Ce qu’il importe de réaliser dans une société juste, c’est que les personnes qui occupent la plus mauvaise des positions – celles dont les attentes sont les plus basses – aient un sort meilleur en moyenne que les personnes qui occupent la pire position dans n’importe quelle autre organisation sociale possible. Tel est le contenu un peu complexe du principe de différence, lui-même subordonné au principe d’égalité équitable des chances. Il revient à exiger que les plus malchanceux — the least fortunate, dit Rawls —, ceux qui sont confinés à la pire position sociale, puissent escompter le sort le meilleur possible, que leur malchance soit due à la famille dans laquelle ils sont nés, à leurs talents à la naissance ou à différentes contingences rencontrées au long de leur vie.


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Dernière modification : 25/08/2009