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Réactions et questions très contrastées parmi les participants de ces Semaines Sociales : certains font remarquer que depuis qu’a paru l’ouvrage de John Rawls, s’est mis en route un processus de développement exponentiel des inégalités de revenus qui conduit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté une part importante des travailleurs. Les faits ne contredisent-ils pas la théorie ? Où est donc l’amélioration du sort des défavorisés par l’acceptation des inégalités quand le fruit de leur travail ne leur permet pas de payer le strict nécessaire ? D’autres demandent à l’inverse : avec une théorie comme celle de John Rawls, ne risque-t-on pas d’aboutir à une société nivelée sans amélioration pour les plus défavorisés ?
Depuis la publication du livre de Rawls il y a 35 ans, il n’est pas du tout impossible que la pauvreté évitable ait augmenté aux États-Unis, comme au niveau mondial. Certains le contestent, mais je n’entrerai pas dans ce débat. L’essentiel à noter, en réponse à la première remarque, est que Rawls n’était qu’un philosophe et non pas le dictateur du monde. Lorsqu’on propose des idées philosophiques, il faut souvent du temps pour qu’elles soient mises en œuvre, si elles le sont jamais. Et depuis 35 ans, on ne peut certainement pas dire que les États-Unis aient fait le maximum pour mettre en œuvre les principes de Rawls. Mais cela ne réfute rien. Sa théorie n’est ni une description ni une prédiction du monde, mais une tentative de préciser un idéal pour nos sociétés. Le fait qu’il ne soit pas réalisé n’est pas une réfutation de cet idéal mais l’indication qu’il faut faire davantage d’efforts pour le réaliser.
Quant au nivellement des revenus auquel il est affirmé que nous avons assisté, s’il est vrai qu’il empêche l’amélioration du sort des plus défavorisés, il serait injuste par définition au sens de Rawls. Il faut selon lui tenter d’égaliser autant qu’on le peut, jusqu’au point où cela devient contre-productif du point de vue du sort des plus défavorisés. J’ai mentionné le débat avec Cohen : pour ce dernier, si les individus adhèrent vraiment au principe de justice sous-jacent, on pourra niveler bien davantage que Rawls ne le dit, sans effets pervers pour les plus défavorisés. Mais s’il y a de tels effets pervers, l’égalisation n’est pas requise par la justice.
– Beaucoup de participants s’interrogent sur la discrimination positive. La discrimination positive est-elle juste selon Rawls ?
Rawls lui-même a dit relativement peu de choses sur ce débat. Qui dit discrimination positive dit écart par rapport à l’égal traitement de chacun, afin de donner davantage à ceux qui subissent des handicaps, notamment de nature sociale. Il n’y a pas de réponse à la question de la légitimité de la discrimination positive dans le principe rawlsien de différence, qui permet seulement aux plus avantagés d’avoir et de garder davantage, à condition que cela profite aux plus défavorisés. En revanche le principe d’égalité équitable des chances, qui dit que les chances doivent être les mêmes à talents égaux, est plus directement pertinent. À première vue, cela semble aller contre toute forme de discrimination, y compris positive. Mais une distinction cruciale est à faire entre chances égales à talents égaux et chances égales à qualifications égales. La discrimination positive consiste à dire qu’à qualifications égales, on va donner une priorité à des personnes venant de catégories qui ont par ailleurs un certain nombre de désavantages – femmes, catégories ethniques, etc. – et pâtissent de ce fait d’un accès inégal à talents égaux. Cela, rien ne l’exclut en principe dans le deuxième principe de Rawls. Ce qui est inacceptable pour lui, c’est la différenciation dans l’accès à l’université ou à une profession en fonction d’autres critères que le talent. Quand, à talents égaux, on accède très différemment aux qualifications, il s’agit simplement là de corriger, certes de manière très approximative, une inégalité de chances injuste aux yeux de Rawls. Il n’en découle évidemment nullement que toute discrimination positive est légitime. Celle-ci est à évaluer au coup pas coup, en tenant compte de certains effets pervers de la discrimination positive, et en veillant à ne pas la faire durer plus longtemps que son utilité au service de la justice.
– L’allocation universelle que vous défendez vous paraît-elle en mesure d’inciter au travail, à l’épargne, à l’investissement, donc à la croissance ? N’est-elle pas une forme d’assistance ? Quelles seraient ses contreparties ? Quelles différences avec un revenu minimum ?
Je pourrai être bref, parce qu’avec mon collègue Yannick Vanderborght, j’ai publié récemment un petit livre de la collection Repères qui répond à ces questions et à beaucoup d’autres. Deux mots tout de même : l’allocation universelle est un revenu inconditionnel, une sorte de socle qui ne se substitue certainement pas à l’ensemble des transferts sociaux, et partiellement seulement aux transferts d’assistance. Ce qui motive la proposition d’allocation universelle dans le débat européen, c’est qu’elle offre une manière de lutter contre la pauvreté sans stigmatisation mais aussi sans la création d’une trappe de dépendance et donc en permettant de lutter en même temps contre le chômage. L’allocation universelle s’attaque au dilemme entre pauvreté et chômage dans une perspective ouverte vers l’avenir. On peut s’en approcher par l’instauration d’une pension de base indépendante de la carrière antérieure et de la situation familiale, ou par un système d’allocations familiales universelles comme droit de l’enfant.
– Comment articuler les principes de Rawls et l’éthique chrétienne d’une part, avec la montée de l’individualisme d’autre part ?
Il y a une différence fondamentale entre une approche libérale, quelle qu’elle soit, y compris libérale-égalitaire, et une éthique chrétienne, simplement parce qu’une approche libérale ne peut pas être fondée sur une conception proprement chrétienne de la vie bonne, mais doit accepter le caractère pluraliste de nos sociétés. Rawls ne prétend pas appuyer sa théorie sur une vision particulière de la vie bonne, même s’il est lui-même de tradition chrétienne. Il y a au cœur de sa perspective un égal respect pour toutes les conceptions de la vie bonne. Cela n’empêche pas une connivence avec une perspective chrétienne dans la mesure où ce qui est central pour lui, c’est le souci prioritaire des plus défavorisés. Quand on compare deux états possibles de la société, on ne doit pas se demander, selon Rawls, quel est celui où les mieux nantis ont le sort le meilleur, ou quel est celui où ‘en moyenne’ on est le mieux loti Ce qu’on doit comparer, c’est le sort de la catégorie la plus défavorisée. De là provient certainement la réceptivité des milieux chrétiens à la théorie de Rawls. Ils y voyaient une théorie de la justice s’accommodant sans réticence du « pluralisme raisonnable » de nos sociétés, tout en préservant des résonances chrétiennes.