Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences

 

L'enseignement social de l'Eglise sur la justice [4/5]


Société juste et justice sociale dans l’enseignement social de l’Église



Finalement, en prenant le temps, tout au long du chapitre 2 de leur Lettre pastorale, de décrire la vision chrétienne de la vie économique à partir de l’Écriture sainte et de la tradition, les évêques américains inscrivent leur réflexion sur une société juste dans un cadre de référence extérieur au capitalisme démocratique comme tel et avouent une composante généalogique et théologique de l’enseignement social de l’Église, même s’ils écrivent pour une société industrielle avancée. En effet, leur conception de la société juste, même si elle s’exprime en réaction aux théories philosophiques contemporaines de la justice, est en grande cohérence avec celle exprimée par le Magistère catholique depuis Pie XI dans Quadragesimo anno, lorsque la justice sociale est présentée comme présidant à la répartition des richesses produites par l’activité humaine . Dans sa lettre aux évêques allemands du 18 octobre 1949, Pie XII restait fidèle à cette définition en déclarant que la justice sociale doit « régler convenablement la répartition et l’usage des richesses, de façon qu’elles ne soient pas concentrées ici d’une manière excessive et ne fassent pas là totalement défaut. Les richesses sont en effet comme le sang de la communauté humaine, elles doivent circuler normalement parmi tous les membres du corps social. » .

Une définition de la justice sociale


Cette justice sociale qui demande une répartition des ressources pour qu’une société soit juste ne suppose pas l’égalitarisme et n’est pas incompatible avec les inégalités. Contrairement à une certaine herméneutique qui voudrait y lire la justice distributive selon saint Thomas d’Aquin, elle ne se confond pas avec celle-ci, comme l’avaient souligné Jean-Yves Calvez et Jacques Perrin, « parce que les titres que la justice sociale oblige à prendre en considération ne sont pas tous liés à une position déterminée dans la hiérarchie fonctionnelle publique » .


En fait, la justice sociale, par le biais de la répartition des biens, couvre l’ensemble de la vie économique et les relations qui s’y nouent. Ainsi, il ne suffit pas d’exiger un salaire permettant à un homme de couvrir ses besoins et ceux de sa famille, mais il faut considérer, en tenant compte du bien commun, comment une politique des salaires permet l’emploi pour le plus grand nombre. Enfin, l’organisation durable de toute la société économique tombe sous la norme de la justice sociale puisque comme le rappelait Pie XI, les institutions devraient être imprégnées de cette justice : « Les institutions des divers peuples doivent conformer tout l’ensemble des relations humaines aux exigences du bien commun, c’est-à-dire aux règles de la justice sociale ; ce qui est impossible sans que cette part importante de la vie sociale qu’est l’économie revienne à un ordre droit et sain. »  En fait la justice sociale est la norme générale de la vie du corps social tout entier et une société juste ne saurait être définie sans cette norme de justice. Dans cette conception de la justice sociale, la justice est mutuelle et relationnelle. Elle ne se réduit ni à la justice commutative (entre les individus) ni à la justice distributive, qui préside à l'activité du pouvoir social organisant la communauté. Elle concerne aussi les relations entre pouvoirs sociaux et sujets de ces pouvoirs en tant que ces sujets reçoivent de la société leur part de bien commun. Le bien commun est au centre de la définition, et l'idée d'un corps social existant réellement par lui-même, à l'encontre de toute théorie individualiste, est supposée dans cette définition de la justice sociale. 


Avec une telle définition, on comprend que le contenu de la justice soit vaste et susceptible de varier suivant les situations. On a ainsi noté dans la Lettre des évêques américains combien ceux-ci étaient attentifs à la responsabilité de leurs concitoyens en matière de justice sociale et de solidarité avec le Tiers monde dans le cadre d’une économie globalisée. Les évêques n’hésitent pas à lancer un « appel à une réforme fondamentale au sein de l’ordre économique international » (§259). Le bien-être à rechercher n’est donc pas exclusivement celui des Américains mais il implique le bien commun de toute l’humanité. « Les firmes et les entreprises financières des États-Unis peuvent beaucoup pour que l’économie mondiale soit juste, ou bien injuste. Elles ne sont pas toutes-puissantes mais la réalité de leur puissance est hors de doute. »(§116).

Les principes fondamentaux d’une telle justice sociale aux dimensions du monde sont clairement exprimés aux §258-260 par la solidarité qui lie tous les hommes sur fond d’une théologie de la création et de l’incarnation, par la justice pour tous les peuples sur fond de la promesse messianique du Royaume inauguré en Jésus-Christ, par la participation de tous à l’économie globale du monde et aux fruits de son fonctionnement sur horizon de la destination universelle des biens, par le respect des droits de l’homme fondé sur l’égale dignité des êtres humains aux yeux de Dieu et par l’appel à privilégier les pauvres au nom de la conduite même de Dieu.

La transcendance de la personne humaine, norme objective
L’immense avantage de cette définition de la justice sociale, en cohérence avec l’enseignement magistériel contemporain, c’est de faire apparaître qu’en éthique catholique, la norme de la justice sociale qui définit une société juste n’est pas subjective car elle est référée au Bien commun de l’humanité. En parlant de norme objective, le Magistère ne veut pas dire qu’il s’agit d’un idéal plus ou moins lointain à atteindre ou de louables aspirations. C’est l’anthropologie chrétienne dessinée à partir de la Révélation et de la venue du Royaume qui donne le contenu de toutes les structures constitutives des relations économiques et sociales. Ainsi, à partir du Royaume et de son imminence connus en Jésus-Christ, la tâche humaine consiste à modeler des institutions et des relations humaines qui correspondent à ce que nous avons saisi, hic et nunc, de ces exigences et qui puissent exprimer dans le concret notre attente de ce Royaume de paix et de justice.


Or, ce que la Lettre des Evêques américains retient de la Révélation, pour penser la justice sociale qui viendra définir une société juste, c’est une vérité fondamentale et centrale : celle de la transcendance de la personne humaine et de sa dignité. Déjà Jean XXIII dans Mater et Magistra (n° 219, 1961) écrivait: « le principe essentiel de la doctrine sociale catholique est que l'homme est le fondement, la cause et la fin, de toutes les institutions sociales - l'homme, être social par nature, et élevé à un ordre de réalités qui transcendent la nature. » De là, la personne humaine dépasse toutes les autres réalités terrestres y compris la société. Mais la personne humaine, ne peut se réaliser et atteindre le but de sa création que par la médiation d'autres réalités, qui sont à la fois l'ensemble des biens terrestres qui lui sont nécessaires et la médiation d'autres personnes, c'est-à-dire la société. Donc, malgré sa transcendance et sa dignité, la personne est congénitalement dépendante de ses semblables. Faite pour communier avec Dieu, elle ne peut y parvenir que par la médiation d'une communication sociale. C'est ce que nous rappelle Gaudium et Spes (12,4) : « L'homme de par sa nature profonde, est un être social, et, sans relations avec autrui, il ne peut vivre ni épanouir ses qualités […] La vie sociale n'est pas quelque chose de surajouté... c'est par l'échange avec autrui, par la réciprocité des services, par le dialogue avec ses frères que l'homme grandit selon toutes ses capacités et peut répondre à sa vocation. » (G.S., 25,1)

Solidarité, bien commun et subsidiarité, trois principes clés


Il est aisé de voir que cette relation personne/société ne va pas sans une certaine tension. C'est pour trouver un indispensable équilibre que les évêques américains rappellent les trois grands principes directeurs de l’enseignement social de l’Église : le principe de solidarité, le principe du bien commun, et le principe de subsidiarité. Contre l'individualisme, le concept de solidarité signifie l'unité entre les hommes dans la reconnaissance d'une même origine, finalité et d'un devoir de réalisation du bien commun. C'est ce que dit l'instruction Liberté chrétienne et Libération qui date de la même période que Justice économique pour tous : « en vertu du principe de solidarité, l'homme doit contribuer avec ses semblables au bien commun à tous ses niveaux »(n° 73). Mais, la poursuite des vocations particulières des personnes exige un ensemble de conditions générales facilitant l'acquisition et la répartition des biens nécessaires qu’on nomme Bien commun. La vie en société n'est possible que si chacun accepte de se restreindre dans l'exercice de sa liberté afin que les autres puissent aussi se développer et croître dans leur humanité grâce à une harmonisation des intérêts particuliers. Comme cette harmonisation est indispensable à l'épanouissement de la personne, un tel bien est prioritaire par rapport aux biens particuliers. On est loin ici du Common good américain trop souvent compris comme la somme des intérêts particuliers. On est plus proche du bonum commune de St Thomas d'Aquin qui constitue le bien suprême de la communauté en même temps que la plus haute finalité de l'agir. C'est un intérêt supérieur, rationnel et divin d'où peuvent se déduirent les prescriptions éthiques individuelles et sociales. Mais n'oublions pas que même si ce bien commun est supérieur à l'intérêt privé, il demeure toujours inséparable du bien de la personne humaine, obligeant les pouvoirs publics à reconnaître, respecter promouvoir les droits de la personne. C'est pour cela que le bien commun est vu comme une valeur de service et d'organisation de la vie sociale. C'est la raison d'être des pouvoirs publics que de le mettre en oeuvre.


Mais pour protéger la personne humaine et les communautés locales du péril de perdre leur autonomie face aux pouvoirs publics, l'Église ajoute un troisième principe régulateur le principe de subsidiarité . Les évêques américains précisent : « Ce principe ne veut pas dire que la meilleure façon de gouverner soit de gouverner le moins possible. Il implique en réalité que l’intervention gouvernementale qui convient est celle qui aide les divers groupes sociaux à apporter la contribution qu’ils doivent au bien commun. » (§ 124).

Je viens d’insister sur la cohérence de l’enseignement social nord américain au plan du contenu avec les principes de la tradition sociale catholique que l’on retrouvent dans le Compendium. Mais il ne faudrait pas oublier la méthodologie du jugement prudentiel. Celui-ci est un jugement moral qui représente un discernement exemplaire prenant en compte les circonstances et les principes et qui fait la différence entre normes et légitimations, entre critères de l’humain et normes d’application. C'est souvent ce niveau qui est le plus problématique dans la Lettre des Evêques, ainsi par exemple quant elle évoque un taux de chômage « immoral » de 8%, en raison de sa proximité à la situation historique concrète. La solidité de ce type de prise de position dépend non seulement de la force morale des principes mais aussi de l'exactitude des informations et des outils d’analyse dont on dispose concernant le problème à résoudre et concernant la valeur des hypothèses . C’est pourquoi, comme le souligne la Congrégation de l’Éducation catholique, le traitement des questions pratiques « suppose des médiations de nature culturelle, sociale, économique et politique, pour lesquelles sont particulièrement compétents, bien que non exclusivement, les laïcs, à qui il revient de développer les activités temporelles de leur propre initiative et sous leur responsabilité » .


Conclusion


Que retenir de ce parcours ? En m’imposant et en vous imposant ces deux parcours méthodologique et contextuel ardus, j’ai refusé la facilité d’une réponse apparemment plus simple à la question « qu’est-ce qu’une société juste ? » J’aurais pu en effet élaborer à partir des documents les plus systématiques du magistère, par exemple le Compendium, une vue systématique et unitaire de la compréhension catholique de la justice sociale. Mais faisant cela, je n’aurais sans doute pas montré qu’une définition de la société juste supposait un type de définition de la justice sociale. Faisant cela, je me serais gardée d’aborder les situations concrètes complexes dans lesquelles, inévitablement, la mise en œuvre des principes a toutes les apparences de faire difficulté et parfois même semble totalement irréaliste, tant qu’on n’a pris le temps d’en découvrir de l’intérieur la capacité illuminative pour le contexte donné. Mais c’est précisément dans ces moments-là que l’enseignement social catholique révèle sa véritable nature qui est de constituer un art du discernement de la volonté de Dieu pour ce monde, art du discernement éprouvé par l’expérience et intellectuellement appareillé. C’est pourquoi, j’ai préféré repérer comment, « in vivo », le trésor des grands principes, aujourd’hui recueillis dans le Compendium, pouvait être mobilisé pour éclairer une société confrontée à la question de son injustice et appelée à faire justice.


Cette option a cependant une limite qu’il convient de reconnaître au moment de conclure. J’ai procédé à une opération de relecture, pour ainsi dire « seconde » qui présuppose nécessairement de mes auditeurs une bonne connaissance des textes les plus systématiques où sont exposés les principes qui doivent guider l’acte du discernement in situ. C’était un risque que j’ai jugé bon de prendre dans l’idée que les Semaines Sociales rassemblent un public déjà motivé et quelque peu formé. Si à l’écoute cette conférence certains de mes auditeurs avaient seulement ressenti leurs lacunes dans le domaine et éprouvé le désir de les combler, j’en serais plus que satisfaite ! Pour les autres, qui  composent certainement une bonne part de l’assistance, j’espère avoir fait naître en eux le désir de se réclamer de l’enseignement de l’Église sur la justice non comme on  se réclame d’un « isme » parmi tant d’autres afin de se rassurer en ces temps d’incertitude, mais comme on se réfère à une tradition intellectuelle, ecclésiale et spirituelle de haut niveau, afin de se laisser travailler le cœur et l’esprit et de se trouver ainsi rendu disponible pour le service de la justice « à temps et à contre temps ».


<<< Précédent - Suite >>>




 
Dernière modification : 27/07/2009