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Comment sortir de l'injustice dans les rapports nord-sud ?

Par Rubens Ricupero et Pascal Lamy


Conférence donnée au cours de la session 2006 des Semaines Sociales

de France, "Qu'est-ce qu'une société juste ?".



RUBENS RICUPERO, ancien secrétaire général de la CNUCED, professeur à la faculté d'économie de la Fondation Armando Alvares Peneado de Sao Paolo.


PASCAL LAMY, directeur général de l'OMC à genève.


Présentation par Bertrand Badré trésorier des Semaines Sociales de France


La première journée de cette session des Semaines Sociales a été placée dans une perspective Est/Ouest avec Bronislaw Geremek et Jérome Vignon, puis Ouest/Ouest (Europe/Etats-Unis) avec Philippe Van Parijs et Geneviève Médevielle. Nous poursuivons aujourd’hui en décalant notre boussole dans le sens Nord/Sud grâce à nos deux intervenants : l’un brésilien, l’autre français. Tous deux sont des chrétiens engagés, des « mordus » de la mondialisation, mais pas de n’importe laquelle : une mondialisation humanisée, une mondialisation organisée. Avec cœur et intelligence, ils vont nous parler d’une mondialisation que nous voudrions ‘juste’.


Rubens Ricupero est brésilien. Il fait partie de ces quelques hommes qui ont su ouvrir les pays du Tiers Monde à la dimension mondiale, globale. Il a su abandonner un discours Nord Sud traditionnel souvent stérile, pour promouvoir l’approche d’un monde juste. Universitaire et diplomate, il a aussi exercé d’importantes responsabilités politiques dans son pays et en dehors. Il  a été en particulier ministre des finances en 1994, artisan du plan de stabilisation économique du Brésil, largement à l’origine des succès de ce pays aujourd’hui. C’est à cette époque qu’il a fait du rétablissement de la monnaie non seulement un préalable mais un instrument important au service du développement humain. Il a surtout été, après cette expérience et pendant près dix ans, le secrétaire général de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (C.N.U.C.E.D.). À ce titre, il a été un acteur particulièrement vigilant de la mondialisation au quotidien.


Pascal Lamy a déjà eu la gentillesse d’intervenir à Lille en 2004 dans la session L’Europe, une société à inventer. Comme Rubens Ricupero, il est sur le front de la mondialisation – et non pas dans la tranchée. Chef du cabinet de Jacques Delors à Bruxelles au moment de la mise en œuvre de l’acte unique du Traité de Maastricht, il a travaillé aux côtés de Jean Peyrelevade au sauvetage du Crédit Lyonnais, avant d’être nommé Commissaire européen chargé des négociations commerciales, et d’être élu récemment Directeur de l’Organisation Mondiale du Commerce. À ces deux derniers titres, il a été et est toujours un acteur majeur du cycle de négociations commerciales internationales, dit cycle du développement  – on touche là au cœur de nos questions. Ce cycle qui, après des débuts prometteurs, semble être dans une situation plus difficile aujourd’hui.


Ce sont enfin deux vrais amis des Semaines Sociales, des amis de longue date, qui ont accepté de nous présenter leurs analyses.



RUBENS RICUPERO


ricuperoLorsque le prophète Nathan est envoyé par le Seigneur à David, après l’adultère avec Bethsabée et le meurtre de son mari, il lui raconte comment le riche, qui possédait « force moutons et bœufs », avait tué la seule petite agnelle d’un pauvre homme qui la traitait comme une fille, « mangeant de sa pitance, buvant à son bol, couchant dans ses bras ». David entra dans une violente colère contre cet homme et dit à Nathan : « Par la vie du Seigneur, il mérite la mort (….) et de l’agnelle il donnera compensation au quadruple, pour avoir fait cela et pour avoir manqué de cœur ». Nathan dit à David : « Cet homme, c’est toi ! »



L’exemple du marché du coton : cas d’injustice flagrante


Il y a quelques années, j’ai appliqué cette parabole judiciaire au scandale mondial du coton : les subventions annuelles d’environ 3 à 4 milliards de dollars qui permettent aux États-Unis d’être les plus grands exportateurs de ce produit, mais qui apportent la ruine aux agriculteurs de plusieurs parmi les plus pauvres pays de l’univers – le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et d’autres encore. Entre 2002 et 2003, quand les prix du coton s’écroulèrent à cause de la surproduction, l’ensemble de l’Afrique a perdu 300 millions de dollars ; l’Afrique de l’Ouest a vu ses recettes se réduire de 191 millions de dollars – l’équivalent de 1% du PIB du Burkina Faso et de 12 % de ses recettes d’exportation. Ce pays a perdu plus de ce qu’il avait reçu en matière d’allégement de la dette sous l’initiative pour la dette du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale. Les pertes du Mali et du Bénin ont été plus importantes que le montant de l’aide dont ils avaient bénéficiée de la part des États-Unis. Au Bénin, la basse des prix provoquée par les subventions a été associée à une augmentation de 4 % dans l’indice de pauvreté. Dans ces trois pays de l’Afrique de l’Ouest, tous classés comme des Pays les Moins Avancés, les pauvres parmi les pauvres, 11 millions de personnes dépendent directement du coton comme leur seule source de revenu monétaire. Dans plusieurs de ces pays, plus de 90 % de la production est exportée, le coton représentant un tiers de leurs exportations. En contraste, les trois milliards de dollars ou plus de subventions américaines sont destinés à 25.000 agriculteurs, qui reçoivent plus de subsides par personne et par hectare que tout autre groupe de producteurs aux États-Unis. Les 10 % de ces producteurs de coton monopolisent plus de trois quarts du total des subventions et les dix plus grands parmi eux touchent plus de 17 millions de dollars pour les paiements directs seulement.


Il est rare dans les rapports nord-sud d’identifier une situation aussi nette d’injustice éclatante, presque un exemple ‘introuvable’ : d’un coté, le pays le plus riche et compétitif du monde, de l’autre, quelques-uns des plus démunis ; d’une part, 11 millions d’agriculteurs qui travaillent avec des outils primitifs, sans utiliser des engrais ou de l’irrigation et dont le coût de revient est très bas ; d’autre part, 25.000 producteurs de haute technologie, qui possèdent des machines à plus de 350 mille dollars chacune et dont le coût de revient très élevé doit être compensé par des subventions qui font crouler les prix mondiaux et empêchent les agriculteurs pauvres mais compétitifs d’exporter. Nous nous retrouvons de nouveau devant l’histoire du roi David, qui, non content de son sérail, va chercher la femme du vertueux Urie et, par surcroît, donne l’ordre qui le conduit à sa mort – fable de l’homme riche qui « n’a pas eu le cœur de prendre de ses moutons et de ses bœufs pour apprêter le repas du voyageur venu chez lui » et a choisi de tuer la seule agnelle de son pauvre voisin.


C’est, il faut quand même le reconnaître, un cas extrême, une situation limite qui ne reflète nullement l’état actuel des rapports entre les pays avancés et ceux en voie de développement. Et pourtant, les faits sont vrais. Avec quelques changements de chiffres à cause de l’oscillation des marchés, le fond de la situation reste inchangé. Si les négociations de l’Organisation Mondiale du Commerce étaient réussies, on aurait eu du moins un début de solution. La suspension indéfinie de ces négociations laisse le problème dans les limbes de bonnes intentions.


Par bonheur, la plupart des défis auxquels nous devons faire face en matière des rapports Nord-Sud ne relèvent pas d’un refus aussi brutal de la justice la plus élémentaire. Très souvent, il y a un mélange complexe de facteurs responsables des déséquilibres, dont quelques-uns ne sont pas de caractère juridique ou moral. D’autres, très nombreux par ailleurs, sont plutôt de nature intérieure ou d’ordre politique domestique, comme les cas fréquents de conflits civils violents, le manque de la sécurité la plus élémentaire pour les personnes ou les biens, l’absence d’un système judiciaire raisonnable, la corruption généralisée, le gaspillage irresponsable des ressources etc.



Éloge de la fertilisation croisée


Notre président, Michel Camdessus, observait judicieusement à Genève, il y a quelques années, qu’en regardant ce qui se passe en Haïti, en Afrique, au Moyen Orient, on est parfois tenté de retourner la fameuse phrase de Paul VI – « le développement est le nouveau nom de la paix » - et d’affirmer que dans beaucoup de pays, c’est la paix qui est le nouveau nom du développement. Si la paix ne peut pas s’enraciner sans la participation active des combattants, dans un sens plus large, les grandes transformations sociales dépendent essentiellement des acteurs engagés dans chaque pays. C’est ce qui nous a été rappelé par le politologue indien Rajni Kothari : « L’Histoire a clairement établi qu’on ne peut jamais transformer de façon constructive une société à partir du dehors. Toutes les initiatives sociales originales démarrent à l’intérieur de la société, même si, dans beaucoup d’exemples, l’origine de cette transformation se trouve dans la fertilisation croisée entre des idées et des expériences appartenant à des sociétés différentes. »


Les rapports Nord-Sud font partie de cette fertilisation croisée et je préfère ce concept à sa réduction à la seule dimension de l’injustice. Elargir les rapports Nord-Sud en envisageant la fertilisation croisée entre des idées, des expériences, des apports d’aide concrète n’implique pas ignorer ou sous-estimer la réalité de l’injustice mais la dépasse en y ajoutant la dimension de la solidarité, un autre nom de la fraternité ou, si l’on veut, de l’amour.



Face à la ‘trappe de pauvreté’ des Pays les Moins Avancés


Le Sud qui est l’objet de notre solidarité n’est pas une entité sans visage, vague et indéterminée, mais l’ensemble des êtres humains qui vivent dans une situation d’extrême pauvreté dont ils ne pourront pas se sortir sans une aide vigoureuse des plus fortunés habitants du Nord. Ce n’est pas le cas de la Chine, de l’Inde, du Mexique, du Brésil, de l’Argentine, de la plupart des pays asiatiques. Non pas que ces pays plus forts n’aient pas besoin de la correction des déséquilibres et des injustices du système économique mondial qui nuisent à leur développement : on peut espérer cependant que les plus grands parmi les pays en développement seront capables de s’en sortir seuls. Quelques-uns sont déjà en train de le faire de façon éclatante.


Notre attention se porte de préférence sur les plus vulnérables et démunis : la cinquantaine de pays appelés les Pays les Moins Avancées – Least Developed Countries en anglais – dont 34 en Afrique, auxquels on doit ajouter 25 ou 30 pays qui se trouvent dans une situation à peine légèrement supérieure. Beaucoup de ces pays sont piégés dans ce qu’on décrit comme ‘la trappe de la pauvreté’ : un revenu  trop bas par personne – en moyenne 0,72 dollar par jour entre 1995 et 1999 pour les P.M.A., qui laisse, après une consommation moyenne de 0,57 dollar par jour, seulement 0,15 dollar par personne pour la formation de capital privé, l’investissement dans l’infrastructure et le maintien des services publiques vitaux (éducation, santé, sécurité publique, administration). C’est évidemment très insuffisant pour engendrer l’épargne et l’investissement nécessaires afin de briser le cercle vicieux. Cela ne peut donc venir que du dehors, sous la forme d’aides et d’investissements productifs.



Reculs et avancées des situations des pays plus pauvres


Grâce à la croissance accélérée de l’économie mondiale et surtout à celle de la Chine, à son appétit insatiable pour les produits primaires – dont les prix se sont améliorés à cause de cette demande – la plupart des pays pauvres de l’Afrique et de l’Amérique Latine ont connu, au cours des quatre dernières années, une performance très supérieure à celle des deux décennies précédentes. Cette constatation est vraie même pour l’ensemble des PMA (Pays les Moins Avancés) Par exemple, en 2004, la croissance réelle du PIB a dépassé 6% dans quinze de ces pays, parmi lesquels onze qui ne sont pas exportateurs de pétrole.


On doit justement se réjouir de ces résultats, sans oublier qu’ils resteront précaires autant qu’ils continueront à dépendre de facteurs aussi instables que le cours des matières premières, la force de la demande chinoise, l’expansion de l’économie internationale. Il y a également raison de s’inquiéter de la divergence croissante entre les performances. Dans 15 pays d’un total de 46, c'est-à-dire, dans un tiers des cas, le produit par personne s’est réduit ou est resté inchangé. Cela est dû en partie à l’accès inégalitaire aux sources de financement extérieur, les investissements directs et l’aide publique étrangère étant très concentrés : dix pays seulement ont absorbé 84% des investissements, tandis que, pour des raisons de politique ou de sécurité internationale, l’Afghanistan et la République Démocratique du Congo ont accaparé 30% de l’aide.


Malgré ces différences, les rapports Nord-Sud se sont nettement améliorés en faveur des pays les plus pauvres dans trois aspects majeurs. Le premier est l’aide publique, qui avait chuté de presque 50% en termes réels pendant les années 1990, et qui a doublé en termes nominaux à partir de 1999. Les deux autres secteurs où le progrès a été indéniable sont l’allégement de la dette et l’expansion de l’accès commercial libre de droits et de quotas pour les exportations des PMA. Le défi principal pour beaucoup des plus pauvres est comment tirer profit de ces concessions. En effet, il y a deux catégories d’économies par rapport au commerce mondial : celles qui ont un problème d’accès aux marchés et celles qui ont un problème d’offre. Le problème d’accès dérive des situations où le pays concerné est compétitif en matière des produits, qu’il est capable d’offrir à des qualités et des prix avantageux, mais il ne réussit pas à franchir les barrières protectionnistes des marchés étrangers. C’est le cas des producteurs agricoles efficients de grandes dimensions comme l’Argentine ou le Brésil, mais aussi de nombreux autres pays agricoles du Tiers Monde. Dans ces situations, il y a clairement une question d’injustice dans les rapports, qui ne peut être résolu qu’à travers les négociations commerciales de l’Organisation Mondiale du Commerce, aujourd’hui suspendues.





 
Dernière modification : 25/08/2009