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Mon intervention sera essentiellement une réaction propos de Rubens Ricupero, d’abord sur le diagnostic qu’il a formulé, ensuite sur les pistes du « comment faire, comment s’y prendre ».
Sur le diagnostic, je suis entièrement d’accord avec lui ; je le trouve même modéré dans sa critique. Je serai pour ma part plus affirmatif : les relations économiques internationales aujourd’hui restent marquées par des injustices insupportables. Rubens Ricupero a présenté l’exemple des subventions américaines au coton. Il aurait pu parler des subventions européennes au sucre de betteraves ; des droits de douane japonais sur le riz ; du textile et de l’habillement, qui pendant longtemps a été un commerce totalement régulé par les pays riches ; du cacao, que les pays riches, dont nous Européens, importons avec 0% de droits de douane quand il s’agit de la matière première, mais avec 10, 20, 30 % de droits au fur et à mesure que la valeur ajoutée monte. Ces réalités ne sont pas des hasards. On les radiographie aisément toujours dans les mêmes cas de figure : ceux où les pays pauvres un ‘avantage comparatif’, selon la terminologie économique, c’est-à-dire lorsqu’ils font mieux, ou moins cher, que des pays plus développés ou plus riches. C’est justement là, dans les secteurs d’activités qui leur permettraient de se développer sur les marchés internationaux, que l’on trouve des droits de douane élevés, des mécanismes d’escalades tarifaires, ou des subventions que les budgets et les contribuables des pays riches sont en état de verser à leurs producteurs, alors que les pays pauvres n’ont bien entendu pas ces moyens.
Cet état de fait n’est pas un hasard. Il est l’héritage d’un monde révolu sur un plan politique, mais pas encore sur le plan économique : le colonialisme. Le colonialisme politique a pris fin dans les années 60 du siècle dernier ; le colonialisme économique n’a pas encore pris fin cinquante ans plus tard. C’est une réalité qu’il faut caractériser comme telle, et en analyser à la fois les éléments et les origines. Certes, dans la situation économique, politique, sociale, humaine de beaucoup de pays en développement, tous les problèmes ne se réduisent pas à cette injustice liée à l’environnement international. Il y a bien d’autres injustices, conséquences des guerres, des difficultés de gouvernance, de la corruption. Mais très souvent, les inégalités et injustices internationales servent aux dirigeants de ces pays de prétexte pour ne pas s’occuper de ce qui ne va pas « à la maison ». Aussi longtemps que l’attention et le discours politique – et chacun sait que le discours politique est fait de figures souvent rhétoriques – sont focalisés sur l’injustice internationale, les autres problèmes ne sont pas non plus affrontés. La question et le règlement des injustices dans le système international ne sont donc pas sans lien avec les difficultés domestiques de ces pays.
Mes propos iront dans le même sens que Rubens Ricupero. Je le rejoins notamment dans la distinction qu’il convient de faire entre la nécessité de changer les règles du jeu de l’échange international, économique, commercial, et la question de savoir si, une fois ces règles changées, les capacités des pays en développement en seront effectivement augmentées. Le changement des règles du jeu, c’est ce que nous essayons de faire à l’Organisation Mondiale du Commerce. C’est le mandat de base de cette grande négociation multilatérale commencée il y a cinq ans, et dont l’objectif principal est de rééquilibrer par la négociation notre système commercial mondial. Dans un système dominé par une molécule de base, l’État Nation souverain, on ne peut en effet faire évoluer les règles que par la négociation ; il n’y a pas d’autorité supérieure ou suprême qui pourrait en décréter le changement. Et la guerre, qui a longtemps été le seul moyen de changer l’équilibre des relations internationales, n’est plus, du moins officiellement, un moyen de gestion des relations économiques internationales ! Il faut donc négocier et renégocier, et pour cela, faire des compromis, afin que les gouvernements des États membres de cette organisation internationale puissent ensuite les faire valider par leur Parlement.
Le moraliste, l’économiste, le philosophe diront sur le coton des choses aussi justes que celles que nous a dit Rubens Ricupero. Le politique, américain par exemple, se demandera lui comment faire pour que la réduction des subventions au coton reçoive l’agrément d’un Parlement composé de deux chambres, et où les producteurs de coton, même peu nombreux, sont formidablement bien représentés. Telle est la réalité politique dans laquelle nous devons entrer si nous ne voulons pas verser dans l’angélisme – qui consiste à caractériser les injustices, à les regretter, sans être en mesure d’agir véritablement. L’essentiel est bien à un moment d’accepter de mettre les mains dans le cambouis politique.
Rubens Ricupero l’a aussi dit, et je suis d’accord avec lui : à supposer que l’on ait rééquilibré les règles du commerce international – il faut le faire, nous sommes en train de le faire et, si la négociation réussit, nous l’aurons fait ! Si elles échouent, elles resteront en l’état, avec les conséquences que l’on vient de voir – il demeure beaucoup à faire. Prenons un exemple : je suis producteur de fleurs coupées au Rwanda ; j’ai en ligne de mire trois superbes marchés pour les fleurs coupées – les Étas-Unis, l’Europe et le Japon. J’ai obtenu à l’O.M.C., à la suite de la fin de ce cycle de négociations, un tarif zéro pour mes fleurs coupées. Il se trouve simplement que les États-Unis, l’Europe et le Japon ont tous trois adopté une norme de protection de la santé publique qui prévoit un maximum de résidu de pesticides dans les fleurs coupées. J’aurai beau avoir en perspective un beau marché, zéro droit de douane, mes fleurs ne passeront pas la frontière parce que moi producteur rwandais, je ne sais pas ou je n’ai pas les moyens de contrôler, le niveau de pesticide de mes fleurs. On met là concrètement le doigt sur la nécessité d’aller jusqu’à penser à ce type de situation. Le Rwanda n’aura pas le capital nécessaire pour trouver les deux ou trois millions de dollars ou d’euros qui lui permettrait de s’équiper de la technologie de contrôle des pesticides. C’est là que nos systèmes d’aide au développement se voient les doigts bien gourds, et qu’il faut sans doute repenser, à la lumière de ces éléments de capacité, un certain nombre de nos méthodes. Et c’est là que sur le terrain, la société civile, les organisations non gouvernementales, toutes celles et tous ceux qui font les efforts qu’ils font dans les pays en développement, sont souvent beaucoup plus proches de la réalité de ces nécessités que les grandes organisations, quel qu’en soit le siège.
Je terminerai par quelques observations.
La première, c’est qu’il y a dix ans, il était encore politiquement correct, et à peu près exact, de parler de relations Nord Sud. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Il y a dans le monde d’aujourd’hui plusieurs Nord et plusieurs Sud. La Chine n’est pas le Sénégal, l’Inde n’est pas le Laos, le Brésil n’est pas le Lesotho. Le monde a changé de ce point de vue. Les visions politiques ont toujours un temps de retard, mais c’est une réalité qu’il faut bien reconnaître et partager.
Deuxième observation : le temps n’est plus non plus où l’on pouvait, par exemple aux Semaines Sociales de France, passer une matinée à réfléchir sur les inégalités et l’injustice à l’intérieur de nos frontières d’abord, puis, après la pause, sur le plan international. Il n’y a plus aujourd’hui de séparation entre les injustices du monde et les nôtres.
C’est d’ailleurs – troisième observation – ce qui caractérise la mondialisation : tous ces sujets sont maintenant connectés, branchés les uns aux autres. Nous vivons une phase d’expansion du capitalisme de marché comme on n’en a pas connu beaucoup au cours de l’histoire de l’humanité, avec cette force considérable que nous avons vu opérer lors de la première révolution industrielle, en tout cas sur le continent européen. Nous en connaissons les forces et les faiblesses, les avantages et les inconvénients, les bénéfices et les coûts. Nous savons qu’il y a un potentiel de gain considérable ; nous savons aussi que ce système sait se nourrir et se développer sur des injustices, et donc qu’il faut le maîtriser. Je crois, pour ce qui me concerne et après quelques années à Bruxelles et aujourd’hui à Genève, qu’on ne peut pas ne pas chercher à domestiquer et réformer le capitalisme de marché au plan international. Ceci suppose que l’on revoit sérieusement les bases théoriques, légales, philosophiques, juridiques du système international dans lequel nous vivons. Nous ne pourrons pas traiter ces questions d’injustices ni au plan domestique, ni au plan international, avec cette rémanence du concept d’État Nation qui n’a à vrai dire jamais été sérieusement révisé depuis 1648 – cela fait quand même très très longtemps ! Rester aussi longtemps sur ces bases philosophiques antiques me paraît dangereux. Enfin je suis persuadé, je l’ai dit devant d’autres auditoires et dans d’autres circonstances, et je le redis ici : tout ceci devrait nous conduire à remanier probablement quelque peu l’enseignement social de l’Église qui, de mon point de vue, devrait tenir compte de ces changements très profonds, très nombreux et très importants pour l’avenir.