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Transmettre des valeurs et des savoirs : qu’en pensent les Français d’aujourd’hui ?

Par Robert Rochefort

Conférence donnée au cours de la session 2005 des Semaines Sociales
de France, "Transmettre, partager des valeurs, susciter des libertés".



ROBERT ROCHEFORT, directeur général du CREDOC, est vice-président des Semaines Sociales de France.



Robert Rochefort
C’est désormais presque une habitude qu’en début de Semaines Sociales je vous livre un panorama de la façon dont la France - parfois un peu plus largement mais essentiellement la société française - appréhende le thème sur lequel nous allons travailler ensemble pendant trois jours.


Pour préparer ce panorama d’introduction, j’ai utilisé les questionnaires sur la transmission qu’une centaine d’entre vous a renvoyés au cours des mois passés - ce que nous appelons dans notre jargon ‘l’enquête militante’. Nous avons également fait procéder à des réunions de groupes : quatre réunions avec des Français de différents âges, conditions et régions, qui ont travaillé sur la question de la transmission pendant trois heures avec des enquêteurs professionnels . Je me suis appuyé aussi sur les rencontres du réseau militant des Semaines Sociales. Par exemple celle de l’antenne de Rennes qui a rassemblé il y a quelques semaines une centaine de personnes toujours sur notre thème. J’ai puisé également dans les réserves d’enquêtes du CREDOC sur ces thématiques de la transmission. J’en citerai une ou deux au passage. Enfin, j’utiliserai quelques résultats d’un sondage sur la transmission que les fidèles lecteurs du Pèlerin ont dû lire ces jours-ci.


Ce rassemblement d’éléments et de matériaux différents devrait nous aider à mieux percevoir la façon dont notre société se pose aujourd’hui la question de la transmission.


Entrons dans le vif du sujet avec deux observations en guise d’introduction. Première observation, en préparant cette session, nous avons trouvé énormément d’articles et de colloques sur la question de la transmission : transmission dans l’école et crise de l’école ; transmission du savoir professionnel et crise de la transmission dans l’entreprise ; difficulté de la transmission de la foi dans l’Église… En revanche, peu de rencontres et d’écrits ont porté sur la problématique transversale de la transmission, c’est à dire au-delà des terrains dans lesquels elle se pose habituellement – terrains qui seront à nouveau largement auscultés demain dans les forums. Certainement est-ce là l’originalité de notre rencontre. Et certainement est-ce pour cela que vous avez eu de l’appétit pour y venir. Nous voulons prendre la question de la transmission à bras le corps sans nous abriter derrière une institution. Ce n’est pas ‘transmission et telle institution’, c’est transmission, question fondamentale, question transversale, question de société aujourd’hui.



Crise et trop-plein de transmission


Ma deuxième observation porte sur le vocabulaire employé : assistons-nous à une panne de la transmission, à une crise de la transmission ou à un échec de la transmission ? Ces trois mots ne sont pas synonymes. Intuitivement, quand on écoute nos concitoyens, ils diraient plutôt « panne ». En réalité, je crois que le mot juste est crise. Car qui dit panne sous-entend qu’il n’y a plus de transmission. Notre époque connaît beaucoup plus un trop-plein qu’un vide de transmission. Nous vivons dans une société qui passe son temps à transmettre une quantité absolument considérable de données. Certes il s’agit de données plus que de valeurs, de données désordonnées, un peu liquéfiées et peu structurées. Mais le champ de ce qui doit se transmettre et de ce qui cherche à se transmettre n’a jamais été aussi vaste. On pense d’abord aux champs scientifique et technique : pas un jour sans informations nouvelles. Encore ce matin, j’entendais dans les médias de nouvelles données sur le changement climatique de notre terre.


D’une façon générale, les champs technique et scientifique ne cessent d’être plongés dans une problématique de transmission, qui d’ailleurs nous déstabilise plus qu’elle nous rassure. Mais c’est le cas de tous les savoirs : savoirs professionnels, savoir-faire, savoir-vivre. Les savoirs culturels, par exemple, s’échangent d’une façon beaucoup plus forte que par le passé dans notre société. De même pour les émotions : tout ce qui a trait au phénomène artistique de masse est fortement en progression. On parle également en permanence de respect, de comportement, c’est-à-dire de valeurs. Honnêtement, nous n’arrêtons pas dans notre société d’essayer d’échanger des valeurs, même si ce ne sont peut-être pas tout à fait les mêmes qu’hier. Nous reprendrons cette question. Notons enfin quelque chose de plus étonnant peut-être : l’apparition du souci de transmettre le goût de vivre. Comme si ceci n’allait plus de soi, comme si notre société sentait qu’il lui faut aujourd’hui organiser même cette transmission-là.



Une perte de maîtrise de la transmission


Finalement, ce sentiment de crise de la transmission dans notre société provient peut-être du fait que ce qui se transmet n’est pas ce que nous considérerions prioritaire – ou même, tout simplement, n’est pas ce que nous aimerions transmettre. Tandis qu’à l’inverse, ce que nous souhaiterions voir transmis ne semble plus l’être aussi aisément. Pour le dire autrement : nous n’avons pas la maîtrise de la transmission, celle-ci nous échappe. Le problème de la transmission dans notre société n’est pas donc son absence ni sa panne, mais son manque de maîtrise et son contenu.


Quelles valeurs souhaiterait-on alors transmettre ou qui soient transmises ? Les enquêtes montrent que les Français aimeraient que le respect des autres soit mieux transmis. Ils ont le sentiment que l’impolitesse souvent mise en avant – même si celle-ci paraît mineure – renvoie à quelques chose de plus grave : l’absence de considération à leur égard. Ainsi, dans le sondage du Pèlerin, le respect d’autrui apparaît comme la deuxième valeur reçue la plus importante, mais en même temps, pour 62% des sondés, comme l’une des toutes premières valeurs manquantes chez les jeunes !


Les Français aimeraient que soient transmises l’entraide et la solidarité, alors qu’il leur semble que ce sont l’individualisme et l’égoïsme qui progressent. De même pour l’acceptation de la différence alors qu’ils constatent la transmission des préjugés et des jugements de valeur qui excluent. Nous aimerions que la valeur du travail soit transmise, certainement parce que nous avons le sentiment que le goût du moindre effort se répand. Nous aimerions encore que le désir de Dieu soit transmis face à la diffusion de l’indifférence à la spiritualité et à la religion dans nos sociétés.


Il y a de quoi être déstabilisé et inquiet, il faut bien le reconnaître, quand on dresse ainsi de façon un peu rapide et caricaturale, la liste de ce que l’on aimerait voir transmis et de ce que l’on constate qui se transmet en réalité. Ni panne, ni échec – mots que je récuse parce que trop définitifs, négatifs et univoques face à une réalité beaucoup plus complexe et subtile – nous vivons une crise dans laquelle nous pouvons percevoir cependant un certain nombre de signes plus positifs.



Une interrogation révélatrice de notre époque


Il y a une vingtaine d’années, voire une quinzaine seulement, nous n’aurions certainement pas intitulé une session : Transmettre. Nous aurions retenu plutôt les vocables de formation ou d’éducation. En témoigne le débat que nous avons d’ailleurs eu parmi les responsables des Semaines Sociales pour choisir le titre de cette session. Un titre n’est jamais neutre ; il amène au contraire derrière lui une certaine lecture sur ce que nous cherchons à observer. Nous avons choisi le terme de transmission et, encore une fois, l’originalité de notre démarche est de l’avoir retenu dans une acception large et valable sur tous les terrains de notre société.


Les mots de formation, d’éducation, semblent aujourd’hui véhiculer des considérations péjoratives et critiques. On considère que la formation présente le risque d’être une forme de reproduction, de formatage, une façon de savoir à l’avance le résultat auquel on veut arriver. L’utilisation du mot transmission est révélatrice du désir de se situer différemment. Est en jeu la recherche d’un passage de relais, d’une relation de confiance. En même temps, ce mot nous dit que n’avons pas d’autre choix que d’espérer rencontrer la liberté de celui qui reçoit. La transmission est une démarche, un mouvement – ce qui correspond certainement à la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui.


En définitive, malgré la tentation qui peut exister, le mot ‘transmission’ indique qu’il n’y a pas de retour possible vers le passé. La nostalgie de la société et des valeurs d’hier est une impasse. Utiliser le mot ‘transmission’, c’est se positionner correctement : c’est s’interroger sur l’adaptation au présent, et même plus encore sur l’inscription dans un futur.



Qu’est-ce que la transmission ?


Permettez-moi, pour que ces propos ne soient pas trop abstraits, de citer des exemples extrêmement concrets.  Premier exemple – il n’y a pas plus concret que celui-là : pensez à un couple de commerçants qui transmet son commerce à un couple de repreneurs, forcément plus jeunes qu’eux. Nous avons bien là les deux sens communs les plus ordinaires du mot transmission : nos commerçants transmettent un capital matériel, un fonds de commerce, et transmettent en même temps un savoir-faire professionnel. Ils transmettent peut-être même quelque chose qui va au-delà : cette étrange relation qui est celle du commerce derrière une façade commerciale, une relation fortement porteuse de lien social, surtout dans les petites villes, les centres-villes ou les quartiers. Le couple qui part à la retraite sait bien, au fond de lui, que les jeunes repreneurs vont devoir transformer leur commerce pour arriver à le faire vivre. Peu à peu, ce ne sera plus la même épicerie ou la même boucherie que celle qu’ils ont fait fonctionner pendant 30 ou 40 ans. L’inscription dans un avenir, et donc l’adaptation, sont présents dans la logique même de la transmission.


Autre exemple : pensez à une mère de famille qui cherche à transmettre ses talents culinaires à ses enfants – plutôt aux filles qu’aux garçons, nous sommes encore dans une société sexuée à cet égard. Nous avons mené une enquête très intéressante au CREDOC sur ce sujet. Nous savons bien que cette transmission des talents culinaires n’a de sens que si les filles reprennent quelque chose en l’adaptant. On ne reprend pas une recette comme on le faisait dans le temps, en apprenant par cœur les ingrédients dans un livre de cuisine. On reprend le mélange d’une recette précise et d’une émotion inspirée par le rapport affectif avec celui ou celle qui l’a transmise, le tout adapté à un mode de vie moderne et par une personne singulière. C’est cette alchimie qui fera justement le succès de la transmission. Pensez encore à des parents qui espèrent transmettre leur foi à leurs enfants. Il n’y a pas de garanties de résultats ; tout le monde aujourd’hui en est à peu près conscient, par rapport à ce qui pouvait exister il y a encore quelques décennies.


Finalement, transmettre c’est perpétuer la vie. Il n’y a rien de plus indispensable que cela dans une société. Au cours de l’enquête préparatoire à cette session, certains nous ont dit – je trouve cette formule très forte : « les animaux, les groupes d’animaux se reproduisent ; l’homme et les sociétés humaines se transmettent ».



Des perceptions différentes des enjeux


Cette idée est dominante, mais cela ne veut pas dire que tout le monde pense exactement de la même manière. Penchons-nous donc sur les diverses façons dont les personnes pensent et développent leur compréhension de la transmission et de la construction d’une société. Pour le grand public ou le corps moyen de notre société, le plus fondamental dans la transmission, ce sont les valeurs personnelles et l’épanouissement individuel. Nous voulons transmettre à nos enfants la possibilité de devenir des personnes épanouies et heureuses. On peut certes être critique en n’y voyant qu’une confirmation de l’extraordinaire  succès de l’individualisme. On peut aussi penser qu’il y a là le début d’une transmutation qui nous intéresse au premier chef : la naissance de la personne à partir de l’individu. Dans notre société individualiste, il y a aussi le très fort désir de voir se construire et s’épanouir des personnes. La priorité absolue dans le corps social aujourd’hui, c’est le souhait que ses enfants soient des personnes épanouies, responsables, des individus qui construisent leur vie.


Mais figurez-vous que les jeunes ne se satisfont pas vraiment de cela ! Ils disent « tout ça c’est bien gentil, mais vous, les parents qui nous dites cela, qu’avez-vous fait des valeurs universelles ? Nous aimerions que vous soyez un peu plus humanistes, un peu plus généreux, que vous nous disiez que cet épanouissement individuel n’a de sens que dans un cadre sociétal plus large, plus fort ». Étrangement, ce sont les jeunes qui amènent cette demande aujourd’hui, souvent en creux, en considérant que ce n’est pas suffisamment fait.


Les seniors, eux, auraient plus volontiers la nostalgie d’un certain âge d’or ou tout était plus facile, plus simple. On pouvait transmettre le sens de la famille, l’autorité, le travail. Mais en même temps, ils expriment là un regret : peut-être au fond d’eux-mêmes savent-ils finalement que ce n’est plus vraiment possible de s’en tenir à cette vision de la situation. Les catholiques ont une position un peu différente des jeunes. Les jeunes attendent des valeurs universelles ; les catholiques, que l’on n’oublie pas de se tourner vers le prochain. La construction de soi et l’épanouissement personnel et individuel ne peuvent pas se faire indépendamment d’une ouverture vers les personnes avec lesquelles nous vivons.


Finalement la transmission est un terme vaste, qui embrasse tout, et non pas un terme ou un thème qui cible. D’où la difficulté mais aussi l’intérêt de réfléchir à ce spectre extraordinairement large des significations. Ce qui est certain cependant, c’est l’apparition dans nos sociétés d’une angoisse quasi anthropologique face à cette question de la transmission. Il est vrai que si les sociétés humaines se transmettent et si la transmission est le seul projet à la fois vital et difficile à faire vivre des sociétés humaines, alors notre thème nous place au cœur de ce qui « fait société ».





 
Dernière modification : 25/08/2009