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Transmettre des valeurs et des savoirs : qu’en pensent les Français d’aujourd’hui ? [3/4]


Crise de la fonction paternelle et crise de la transmission


Dans le domaine de la famille et de la crise de la transmission en son sein, il y a incontestablement une interrogation sur l’effondrement du rôle du père. Comme si aujourd’hui, le père devenait le copain des loisirs, tandis que la mère – même lorsque la famille n’est pas monoparentale – reprenait tous les rôles dont les fonctions du père. Dans l’éducation familiale, c’est elle, semble-t-il désormais, qui doit faire respecter des interdits. Cette panne dans la façon dont le père exerçait son rôle familial est peut-être à l’origine de la panne de transmission des interdits – non pas que les interdits soient le seul ni le principal élément structurant d’une éducation, mais un élément cependant tout à fait important. On peut encore une fois se poser la même question avec le chef d’entreprise. Parallèlement à l’effondrement récent de la fonction paternelle dans la famille, on trouve la remise en cause du père symbolique dans l’entreprise. Je vous dis cela du bout des lèvres car je ne voudrais pas que vous croyiez que je suis un nostalgique des entreprises paternalistes. Je mets simplement en évidence des modifications clés dans le mode de fonctionnement de nos sociétés.


Conséquence importante de cette crise de la fonction paternelle : la transmission n’est plus forcément intergénérationnelle. On retrouve la place centrale donnée à l’interpersonnel avec une transmission dans tous les sens. Les enfants transmettent entre eux, les enfants transmettent aux parents. Nous savons bien aujourd’hui – et c’est plus qu’une boutade – qu’à la maison nos enfants savent bien mieux que nous faire fonctionner le décodeur de la télévision, l’ordinateur, l’Internet, voire parfois tout simplement la télécommande.



La tentation du tout image et de la posture de spectateur


Devant cet ensemble de constats, nous devons cependant résister à deux tentations et nous appuyer sur deux signes porteurs d’espérance pour avancer vraiment. Première tentation : la transmission aujourd’hui n’est-elle pas trop devenue une question de communication ? N’est-on pas trop obsédé par le choix des mots ou des images ? Peut-être êtes-vous fascinés comme moi  par les manuels scolaires d’aujourd’hui, extraordinairement beaux à feuilleter. Ils sont pleins d’illustrations et donnent finalement le sentiment qu’il est fondamental dans une société de l’image de choisir les bons visuels. En rester là en réponse aux enjeux de la transmission est évidemment un piège.


Il y a quelques semaines, j’ai participé avec le producteur de télévision Serge Moati à une émission passionnante, diffusée sur Arte, sur la place de la télévision dans notre société. Le reportage de 52 mn se terminait par une interview du Cardinal Lustiger dans les locaux de KTO.  À Serge Moati qui lui racontait que son premier souvenir de la télévision était la messe télévisée, le Cardinal Lustiger fit une réponse troublante – et d’ailleurs l’émission se terminait sur cette phrase –  en disant que cette messe était à la fois essentielle et en même temps, elle n’était rien. Elle pouvait être quelque chose de très fort mais aussi un simple spectacle sur un écran de télévision. Dans ce même reportage, Michel Serres apportait cette réflexion très pertinente : Regardez-vous quand vous êtes dans une voiture et quand vous êtes devant la télévision. Dans une voiture, deux postures sont possibles : celle de conducteur et celle de passager. Les deux sont très différentes : le passager est dans une profonde passivité. Et lorsque vous regardez la télévision, quelle posture avez-vous ? Il n’y a pas photo : le téléspectateur est bien dans une posture de passager plus que de conducteur.


Autrement dit, l’obsession de l’image peut déboucher sur une posture généralisée de spectateur. Quand on dit cela, cela va très loin. Prenons ce que je disais précédemment sur le pontificat de Jean-Paul II et les empreintes très fortes qu’il a laissées dans notre société. Certainement, pour l’ensemble de nos concitoyens, de nombreuses images resteront : son agonie, ses funérailles mais aussi Assise, la visite à Ali Agça dans sa prison, sa prière devant le Mur des Lamentations à Jérusalem. Reste que la transmission n’est pas uniquement une question de communication et d’images fortes.



La tentation du tout horizontal


Il faut résister aussi à ce que j’appellerais l’absolu de la transmission horizontale aujourd’hui. Ce n’est pas parce que dans une famille aujourd’hui, on demande à ses enfants de réparer ou faire fonctionner la télécommande, de même que dans une entreprise, le jeune diplômé doit transmettre ses derniers acquis à un senior pour travailler ensemble, que la transmission verticale devient secondaire.  Sans nier l’importance de la transmission horizontale – qui est un des aspects de l’échange entre les personnes dans un processus de transmission – il faut cependant redire à nos concitoyens l’importance première de la transmission verticale. S’ils pensent qu’une société humaine est d’abord une société qui transmet et qui avance en transmettant, alors la transmission verticale est fondamentale. C’est elle qui donne sens à nos sociétés.



L’espérance du temps long


Je voudrais conclure par deux signes porteurs d’espérance. Soyons convaincus tout d’abord que la transmission a besoin de temps. Il faut laisser du temps au temps ! Nous sommes dans une société qui va de plus en plus vite, où beaucoup de transmissions techniques se voudraient instantanées. Nous avons gardé de l’époque de l’éducation la nostalgie d’une transmission immédiate. Lorsque nous apprenions par cœur une leçon pour la réciter le lendemain à l’instituteur, nous étions dans une transmission qui se voulait immédiate. Nous voudrions vivre dans l’instant présent, l’immédiateté, alors que la transmission a besoin de temps.


En même temps, nous vivons dans une société de « l’expérienciel » : je retiens ce que j’ai expérimenté.  Cela peut vouloir dire que je vais découvrir bien plus tard dans ma vie des choses que j’ai entendues mais que je n’ai pas encore expérimentées. Combien de parents aujourd’hui se désespèrent en pensant que leurs enfants n’ont rien entendu ni retenu de tout ce qu’ils leur ont transmis. Les enfants eux-mêmes leur ont peut-être dit un jour qu’ils s’en fichaient complètement. Pourtant nous constatons dans les enquêtes que, lorsque les enfants deviennent parents à leur tour, ils retrouvent et remettent au goût du jour ce qui leur a été transmis des années plus tôt.


Il y a presque toujours un temps de désert dans la transmission. Tous ce qui est semé dans les multiples efforts de transmission n’est pas perdu. Ces graines ne germeront parfois qu’au bout de plusieurs années, lorsque l’eau arrivera dans ce désert qui en aura manqué pendant si longtemps. Oui, nous vivons aussi une société dans laquelle, même si nous sommes obsédés par le temps présent, le temps est long grâce à l’accroissement de l’espérance de vie. Ne désespérons donc pas et ne demandons pas à la transmission une rentabilité immédiate ! Croyons aussi à la germination lente qui porte ensuite beaucoup de fruits.


Deuxième signe porteur d’espérance et bonne nouvelle extraordinaire : malgré l’obsession technicienne et savante de notre société, chacun sait aujourd’hui que la transmission des valeurs est plus importante que celle des savoirs. Derrière cette priorité aux valeurs, il faut entendre la priorité à l’esprit plutôt qu’à la lettre. Si on prend par exemple le cas de l’Église, cela signifie que le message spirituel est plus important que le message moral, le rapport au sacré plus que la référence au dogme, l’élargissement aux autres évidemment bien plus que le renfermement sur soi. C’est ce que nous disent toutes les personnes auprès de qui nous avons enquêté. Et je crois que c’est, au bout du compte, un signe d’espoir et d’espérance.



La question redoutable de l’exemplarité


Mais il nous faut aussi travailler sur un point stratégique révélé par mon schéma à quatre côtés : l’importance de l’exemplarité. C’est un sujet redoutable. On peut d’ailleurs y voir la conséquence d’une société médiatique où les journalistes nous ont habitués à questionner immédiatement l’émetteur sur la sincérité de son message, en nous révélant régulièrement – nous avons à faire à un journalisme qui aime bien faire des révélations –  que tel leader n’agit pas tout à fait comme il le dit ou n’applique pas le programme qu’il a énoncé.


Il est bien entendu légitime de considérer qu’il faut faire ce que l’on dit et de s’interroger en conséquence sur la crédibilité de celui qui parle. Mais prenons garde à la tentation angélique qui nous ferait croire qu’il est impossible d’être le porteur sincère d’un message si l’on n’incarne pas immédiatement 100 % de ce que l’on essaie de transmettre. La force des hommes, y compris des leaders, c’est bien de proposer un chemin plus ambitieux que ce qu’ils peuvent réaliser eux-mêmes aujourd’hui. Une société qui prend prétexte de l’insuffisante exemplarité de ses élites pour rejeter le message qui cherche à être transmis, choisit la solution de facilité. Nous avons, je crois, quelque chose à dire sur ce point. La transmission doit profondément être ré-humanisée. C’est une question de confiance, une question d’amour – il faut oser utiliser ces mots. Ce qui peut donner du sens, ce qui permet de dépasser les quatre côtés de mon schéma et la faille de l’exemplarité imparfaite de celui qui essaie de transmettre, c’est l’humanisation du rapport entre les deux personnes, où l’échange est fondé sur la confiance.



Réflexions de conclusion sur le titre de la session


Nous avons choisi pour notre session cette belle formule « partager des valeurs, susciter des libertés ». Au bout du compte, je m’y retrouve bien, alors même que ce choix a été posé bien avant que je n’entame mes travaux sur tous les matériaux que nous avons rassemblés. Peut-être le mot ‘partage’ est-il finalement plus important encore que celui de ‘valeur’  ? On aurait pu penser que c’était l’inverse. Je crois que les deux sont fondamentaux. Quant à « susciter des libertés », je ferai une seule petite critique à posteriori : j’aurais préféré un singulier plutôt qu’un pluriel. Il ne s’agit certainement pas de susciter des libertés au sens de points à énumérer dans une liste – tache avec laquelle notre société est très à l’aise – mais probablement bien plus de susciter LA liberté. N’y aurait-il pas de contresens plus absolu que celui qui pourrait être fait, et qui est fait souvent, à l’encontre du christianisme que de penser qu’il serait un « brideur » de liberté ? Je crois au contraire qu’il n’y a pas dans le projet de Dieu vis-à-vis des hommes et des femmes qui font société aujourd’hui, de choses plus essentielles que de susciter non pas les libertés mais LA liberté.


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Dernière modification : 27/07/2009