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Séance présidée par Françoise Le Corre, rédactrice en chef adjointe d’Étvdes.

- Nous sommes dans un état de crise depuis 1929, 1973 ; nous sommes en crise permanente. Le mot ‘crise’ induit l’idée que c’est temporaire d’une part, et extérieur à moi d’autre part. N’est-il pas en ce sens démobilisateur et décourageant ? Plutôt qu’en crise, ne sommes-nous pas tout simplement dans l’histoire, acteurs d’une histoire que chacun décide de faire ou de ne pas faire, avec les degrés de liberté dont il dispose et donc de responsabilité ?
Je ne contesterai pas cette réflexion. Le mot crise a en effet deux sens communs. Le premier nous dit que l’évolution de la société est telle que le modèle que nous avons élaboré ne fonctionne plus à un moment donné. La crise serait l’étape obligée du changement de modèle. Il est vrai que la société allant de plus en plus vite, on peut penser qu’il faut changer en permanence et passer des modèles fixes aux modèles en mouvement, comme de la bande-dessinée au cinéma. Mais cela est plus facile à dire qu’à faire. En particulier dans le métier que j’exerce, il nous est demandé de fabriquer un modèle capable de rendre compte de ce qui se passe au moins pendant quelques années. C’est la même chose pour les météorologues, on attend d’eux au moins quelques prévisions.
L’autre acception du mot crise renvoie à la perplexité et l’incapacité de fonctionner dans lesquelles nous plonge ce que nous vivons. Souvent dans les conférences ou entretiens que je donne, on me dit que je suis optimiste. Je ne le crois pas. Mais j’ai pris conscience que le fait de donner une grille de lecture et de laisser à penser que les choses sont compréhensibles redonne de l’optimisme. Alors qu’à l’inverse, lorsqu’on ne comprend plus rien, on est plus facilement en proie au pessimisme. J’ai utilisé le mot ‘crise’ dans ce sens tout en essayant justement de la dépasser au fil de mes propos.
- À propos de l’idée que le transmetteur ne doit pas seulement parler, mais agir, vivre et montrer comment il vit, mais aussi à propos de l’idée de respect à l’égard de ceux à qui l’on veut transmettre quelque chose, un participant demande : « les jeunes à qui l’on veut apprendre le respect sont-ils vraiment toujours respectés eux-mêmes » ?
Oui, je crois que la crise de la transmission provient en grande partie du décalage entre le contenu du message et ce que l’on décèle, parfois en l’amplifiant, de non exemplaire chez les transmetteurs. Un exemple m’avait frappé il y a quelques années lors du débat sur les jeunes fraudeurs qui passaient les portillons du métro sans ticket. On dénonçait alors leur incivisme devant un service public qui avait un coût. De mon côté, je relisais une étude sur la fraude fiscale en France. Comment un jeune peut-il entendre qu’il ne doit pas frauder quand les adultes autour de lui considèrent que dissimuler quelques centaines d’euros au fisc, ou parfois quelques milliers, n’est pas très grave ? Nous ne pouvons pas dénoncer les comportements incivils de jeunes dans une société elle-même emplie de tels comportements. On ne peut pas pour autant renoncer à les condamner. La seule issue selon moi est dans le dialogue, dans la construction d’une confiance. Non pas condamner l’acte mais avancer dans une logique de progrès.
- La question de la transmission n’est-elle pas liée à la culture ? Se poserait-elle par exemple dans les mêmes termes en Afrique où la vie relationnelle est complètement différente ?
Bien entendu, la transmission est liée à la culture. Je voudrais vous raconter une anecdote toujours à propos du documentaire de Serge Moati dont je vous ai parlé précédemment. Serge Moati est allé en effet tourner une séquence au Boutang, un pays de culture bouddhiste voisin du Tibet, qui n’avait pas la télévision jusqu’en 1999. Elle y est arrivée alors brutalement et, comme partout, s’est diffusée extraordinairement rapidement, chamboulant également la culture locale. Un enseignant expliquait dans le reportage que, depuis l’arrivée de la télévision, les enfants se bagarraient pendant les récréations, alors que ce n’était pas le cas avant. Mais une jeune fille disait par ailleurs que depuis qu’elle regardait des séries sentimentales et sirupeuses, elle ne pouvait plus accepter le mariage forcé. Voilà qui révèle des formes de transmission particulières à notre culture mondialisée.
- La démarche de questionnement dans la transmission ne joue-t-elle pas un rôle important ?
Les enquêtes et études montreraient plutôt que le fait que l’émetteur se pose de nombreuses questions le bloque dans son rôle de transmission. Peut-être parce que nous sommes si pressés que nous voudrions transmettre seulement des réponses et non pas des questions. Dans le domaine de la foi, beaucoup de parents disent qu’ils ont eux-mêmes tellement de questions qu’ils ne se sentent pas à l’aise pour transmettre quoi que ce soit. Ce manque de confiance est très fort dans nos sociétés. La défiance est si présente partout aujourd’hui que poser une question est perçu comme une position de faiblesse. Je suis convaincu que l’honnêteté de la transmission est d’ouvrir au questionnement et d’accepter de dire que l’on se sait pas tout. Mais cela semble plutôt être un frein aujourd’hui, renforcé par une certaine culpabilité – mot que je n’ai pas employé dans mon exposé et pourtant très présent dans les questions de transmission.
- A propos de la crise de la transmission verticale, de la crise de l’image du père, du patron ou du maître, comment définir l’autorité ?
Je ne suis pas sûr qu’il faille associer transmission verticale et autorité. C’est peut-être même le piège. La verticalité me semble plutôt une question de légitimité et d’altérité, c’est-à-dire la reconnaissance d’une différence d’expérience dans la durée. Ou alors il faudrait parler d’autorité naturelle, à la manière d’un sage africain.