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Crise de l’autorité, crise de la transmission [3/3]

Débat



Séance présidée par Jean-Claude Petit, ancien PDG de Malesherbes Publications, et par Elisabeth Marshall, rédactrice en chef de Prier, tous deux membres du comité des Semaines Sociales.



- Peut-on parler de l'autorité sans parler du pouvoir. Celui qui a l'autorité ne détient-il pas le pouvoir ?


La distinction entre pouvoir et autorité est capitale si l'on veut comprendre la spécificité du concept d'autorité. Le pouvoir s'inscrit dans une relation où est requise l'obéissance. Mais l’autorité appelle la reconnaissance et non l’obéissance. De telle sorte qu'une autorité non reconnue n'est pas une autorité. Parler d'autorité reconnue ou légitime est un pléonasme – alors que l’on peut parler d'un pouvoir démocratique ou d’un pouvoir arbitraire ou autoritaire. Le pouvoir peut prendre différentes modalités. Surtout, il implique nécessairement un élément de contrainte – y compris dans le cas du pouvoir démocratique. Pensons à la définition de l'Etat par Max Weber : l’Etat détient « le monopole de la violence légitime ». L'idéal est donc que ceux qui exercent le pouvoir exercent en même temps l'autorité, et que celle-ci leur soit reconnue en tant que détenteurs du pouvoir. C'est probablement l'un des problèmes qui se pose actuellement : celui d'un pouvoir sans autorité. Que le pouvoir prenne le masque de l'autorité ou qu'il soit dépourvu d'autorité – comme dans le cas actuel de la crise de l'autorité étatique – il est important de comprendre avant tout que le concept d'autorité ne se confond pas avec celui de pouvoir. Cette confusion est ruineuse pour toutes les analyses.


S'il est difficile d'avoir de l'autorité dans une famille, c'est que l'autorité s'exerce plus qu’elle ne se détient ou ne se possède. L'autorité est le titre d'une expérience. Que cette expérience soit difficile, c'est évident. Mais le problème majeur de l'autorité est d’une part celui de la reconnaissance et d’autre part la forme singulière que prend cette dissymétrie non hiérarchique. Une dissymétrie qui ne correspond ni à une relation de sujétion ni à une relation égalitaire. On le sait très bien : les parents exercent leur autorité en tant qu'ils ne sont pas les « copains » de leurs enfants. C'est une relation spécifique qui n'implique ni la contrainte ni l'égalité des termes en présence. Il y a là quelque chose d'énigmatique, une sorte d'aporie ou de noyau opaque, sur lequel butent la plupart des analyses. La supériorité ou la précédence de celui qui exerce l'autorité est suspendue à la reconnaissance. Et celle-ci est elle-même une notion très complexe. Car la reconnaissance n’est pas nécessairement liée à des facteurs rationnels. Elle s’enracine aussi dans des motivations affectives. Elle peut être extorquée et elle est même parfois de l'ordre de la servitude volontaire.



- Pouvez-vous nous expliquer l'opposition que vous semblez faire entre transmission et tradition ? Le passé est-il nécessairement dépassé ou est-il un tremplin pour le présent et l'avenir ? Vous avez parlé de l'effondrement de l'autorité. Il y a pourtant des valeurs à promouvoir dans l'humanité du futur : droits de l'homme, égalité des chances... L'autorité du futur n'est peut-être pas complètement morte.


La question du temps, de la temporalité, est la question fondamentale quand il s'agit précisément de réfléchir sur l'autorité. La notion de transmission est liée à l'avènement de la modernité. La modernité s’est en effet définie et constituée comme arrachement au passé et à la tradition, au passé assimilé à la tradition. Elle a rompu avec l'argument d'autorité, elle a revendiqué l’auto-fondation de la raison et, dans le domaine politique, l‘auto-institution de la société. Elle a ainsi rejeté la monarchie de droit divin, dont le pouvoir procédait de Dieu, pour déployer les théories du contrat social. Or ce rejet de la tradition a poussé la modernité à se projeter vers l'avenir. Il lui fallait en effet un nouveau garant pour assurer son existence et sa perpétuation. D’où l’accent mis sur la transmission.


À partir du moment où l'homme se pense comme un être historique, doté d'un projet historique, il est amené à autoriser son action de la projection dans le futur. Il s’autorise d’un avenir possible. C'est ce que j'appelle l'autorité du futur. Ce n'est peut-être pas une idée courante tant nous sommes habitués à penser que l'autorité nous vient d'un héritage qui procède du passé. Nous ne sommes pas familiers avec l’idée que l'augmentation de l'autorité nous vient aussi du futur, c'est à dire de l'horizon de sens qui oriente nos actions.


La seconde rupture relative à la notion d’autorité est beaucoup plus proche de nous. Elle est contemporaine. Elle a consisté précisément dans l'effondrement d'un certain type d'autorité du futur, liée à l'idée de progrès, à l'idée d'un avenir qui s'accomplit. Cela ne veut pas dire pour autant que l’idée même d’une autorité du futur n'a plus de sens. Mais il faut la penser autrement. Il faut situer l'autorité comme un exercice qui s'ancre dans la temporalité : le monde commun est un monde que nous ne partageons pas seulement avec nos contemporains, mais avec nos prédécesseurs et nos successeurs encore à naître. Je soutiens donc - qu'à la condition de la débarrasser de ses confusions avec le pouvoir et de ne pas la lier exclusivement à la tradition entendue comme dépôt mort - l'autorité est une force instituante, elle a une capacité dynamique. L'autorité est le principe même du lien humain. Quand nous nous demandons si nous pouvons vivre dans un monde sans autorité, je réponds par la négative. Un monde sans autorité n'est pas concevable. À condition, encore une fois, de ne pas réduite l'autorité à ses formes révolues : car ces formes sont en contradiction avec les principes même de la modernité et elles sont devenues tout à fait problématiques dans un monde régi par l'égalisation démocratique. Tocqueville disait déjà, il y a plus d’un siècle, qu'un tel monde nous faisait perdre le lien avec les générations passées, avec les générations futures et même avec nos contemporains. Il y a donc là quelque chose de très difficile à la fois à penser et à vivre, mais cela ne veut pas dire que les horizons d’attente ont disparu : sans eux, on ne peut orienter l’action. J'ai parlé en conclusion de mon exposé de  l'attente d'un avenir qui « s'inaccomplit ». Cela suppose que nous inscrivions la notion d'un monde commun dans une temporalité ouverte.


Nous sommes à la fois des héritiers et des continuateurs, mais nous sommes aussi des « commenceurs ». Et nous ne pouvons commencer que si nous récusons ce mythe de la table rase. "Commencer, c'est commencer de continuer", dit Edouard Saïd. Et j'ajoute la formule inverse : continuer, c'est aussi continuer de commencer.

- Le préjugé - ce qui était jugé avant que j'exerce ma raison - est-il nécessairement infondé ?


Ce problème constitue bien la limite de la critique radicale à laquelle ont procédé les Lumières. Il y a dans la notion de préjugé l'idée d'une sphère préexistante au jugement, d’un irréfléchi. C’est à l’intérieur de cette structure de la pré-compréhension que nous trions, que nous discriminons pour pouvoir exercer le jugement. Le préjugé n'est pas toujours ce qui s'oppose au jugement fondé, c'est ce qui le précède. C’est une sorte de toujours « déjà là », une voix qui vient du passé, qu'il importe de trier, de rectifier, de critiquer plus que d’éradiquer.


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Dernière modification : 25/08/2009