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Commençons par les conditions élémentaires de la naissance de cette foi. Elles sont déjà posées dans ce qui précède. Ne les oublions donc pas : le rayonnement de l’homme de Nazareth et de ceux qui vivent à sa manière, sa santé contagieuse et surtout sa passion pour la foi de tout être humain en la vie, quel qu’il soit par ailleurs ; sa sympathie, sa compassion et son doigté quand il touche, chez autrui, le point parfois douloureux d’où peut émerger le courage d’être et de croire.
De cette présence, on peut rester simple bénéficiaire, bénéficiaire de tous ceux et de toutes celles qui aujourd’hui encore vivent à la manière du Nazaréen en « passeurs » de la « foi » – et c’est légitime. On peut aussi être intrigué par sa manière de traiter avec l’être humain, s’étonner de ce que l’histoire de l’humanité a reçu de lui, s’interroger donc sur ce qui l’habite, lui, et s’approcher ainsi de son mystère. Personne n’est obligé de faire ce pas. L’unique nécessaire pour vivre étant de croire que la vie vaut la peine d’être vécue et qu’elle vaut la peine d’être mise en jeu pour autrui, parce que c’est ainsi qu’on l’a reçue et c’est ainsi qu’on la transmet. Rien d’automatique donc ni de nécessaire dans l’intérêt pour le Christ, encore moins aujourd’hui. Mais s’intéresser non seulement à l’Évangile mais à celui qui l’a annoncé, à son savoir-faire et son art de pédagogue, à son mystère, c’est devenir son disciple et croire finalement en lui.
Réalisons bien ce qui se joue sur ce seuil décisif à l’image de tant d’expériences quotidiennes : éprouver la présence bienfaisante de quelqu’un peut conduire au désir de le connaître et de connaître ce qui l'habite. Pour ce qui est du Nazaréen, personne ne peut faire ce pas sans lire les récits évangéliques qui parlent de lui – « Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ », disait Saint Jérôme – ni sans avoir rencontré ceux qui aujourd’hui encore vivent de Lui.
Sur ce seuil, le débutant dans la foi au Christ fait une double découverte : il perçoit des dimensions jusqu’alors insoupçonnées de l’Évangile ; et en les percevant, il comprend subitement pourquoi cette Nouvelle est absolument pour tous.
Pourtant nous résistons à entendre jusqu’au bout l’Évangile de Dieu. Pourquoi ? Cette résistance à entendre jusqu’au bout le ‘heureux’ des Béatitudes vient de notre conscience d’être mortels. La perspective de notre mort ne cesse de discréditer l’annonce de ce « Heureux », répétée huit ou neuf fois par le Nazaréen. Or, son Évangile ne nous atteint pas seulement de l’extérieur, il nous rejoint de l’intérieur de nous-mêmes et transforme notre rapport à la mort. Nous savons bien que notre existence est limitée. Cela provoque nos réactions les plus épidermiques : la volonté de vivre aujourd’hui intensément, d’oublier l’horizon de la mort et d’obtenir tout tout de suite, souvent au détriment d’autrui ; ou encore la « peur d’être » et, dans son sinistre cortège, la comparaison et la lamentation, la jalousie et la violence. À la racine de cette dégradation intérieure et sociale se trouve un mensonge : une connivence entre les limites de notre existence – la mort – et une jalousie cachée de la vie nous est suggérée. Elle s’insinue continuellement en nous. C’est comme si la vie nous donnait la vie, puis nous la reprenait un jour pour continuer sans nous. La mort serait la simple conséquence de l'égoïsme foncier de la vie. C’est un terrible mensonge !
Au contraire, notre conscience d’être mortel peut devenir lieu de conversion. Subitement je perçois que je n’ai qu’une seule vie : je n’en ai qu’un seul exemplaire. Chacun de nous n’existe qu’une seule fois, il est unique. Naissance et mort sont donc comme le sceau apposé sur la vie, qui ensemble lui donnent son unicité. Ne perdrait-elle pas son poids si nous pouvions indéfiniment la recommencer, remettre sans cesse le compteur à zéro ? L’Évangile de Dieu se manifeste avec toute son énergie de résurrection au creux de cette expérience d’unicité. Il fait tomber la fascination de la mort ; il transforme la vie en totalité mystérieuse et trace de la bonté abyssale de Dieu. Tous les jours le croyant peut la recevoir en son unicité incomparable, à condition cependant qu’il renonce progressivement à l’image qu’il se fait de lui-même, des autres et de Dieu. « Qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera » (Mc 8, 35), dit Jésus au croyant, et cela au même moment où Pierre reconnaît Jésus comme Christ.
En entrant ainsi, avec le Christ, dans ces dimensions jusqu’alors insoupçonnées de l’Évangile, on commence à saisir pourquoi la Bonne nouvelle est absolument pour tous. La transmission de l’Évangile n’est nullement un endoctrinement ou la proposition d’une idéologie religieuse parmi d’autres – j’espère l’avoir fait comprendre. L’Évangile de Dieu ou Dieu comme Évangile veut rejoindre l’homme de l’intérieur de lui-même, à l’endroit où il est aux prises avec l’enjeu fondamental qu’est le simple fait d’exister. Il veut rendre possible en lui la foi en la bonté foncière de la vie et susciter ainsi le courage d’affronter l’aventure unique de son existence. Peut importe, à la limite, que l’homme perçoive toutes les dimensions de ce combat ; il lui suffit de faire l’expérience d’une présence gratuite et radicalement bonne à ses côtés capable de le convaincre de la bonté de la vie. Quelqu’un croit vraiment au Christ, entre dans son mystère et commence à vivre de lui, quand il partage avec lui cette passion pour un Évangile qui concerne absolument tous les humains. « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » dit l’apôtre Paul, celui qui s’est laissé identifier au Christ.
Comment transmettre la foi au Christ, si nous ne savons plus très bien pourquoi croire en lui ! C’est là, me semble-t-il, l’unique problème et l’unique crise de transmission dont il faut se soucier. La difficulté n’est pas celle de la bonne méthode ou de la stratégie la plus astucieuse. Le christianisme, encore une fois, n’est pas un message religieux parmi d’autres. Croire au Christ c’est sans cesse découvrir en lui un doigté sans pareil pour toucher ce qui est humain, souvent trop humain en nous, et percevoir ainsi l’extraordinaire connivence entre l’Évangile de Dieu et le mystère de notre existence humaine.
Parmi les multiples raisons de croire en Christ, je viens d’indiquer la plus importante : la voix de l’Évangile rejoint tellement l’humain et tout homme qu’elle doit résonner pour tous et en toute génération, jusqu’à la fin. Seul celui qui entre dans le mystère de l’homme de Nazareth peut y puiser la passion et le courage de rendre présente cette bonté ultime par des gestes et des paroles qui conviennent, ici et maintenant. Nous savons par expérience que cette bonté est sans proportion avec ce que la vie elle-même et chacun de nous peut porter. Nous ne pouvons donc l’annoncer qu’au nom de celui qui l’a rendu crédible par sa vie, sa mort et sa résurrection.
Si nous croyons donc au Christ, si même nous l’aimons, c’est à cause de notre foi en une Nouvelle de bonté radicale à transmettre à quiconque, au tout venant. Mais nous ne pouvons croire jusqu’au bout en cette Nouvelle sans puiser en Christ la passion, l’énergie et la manière de la livrer à d’autres. La manière surtout : l’effacement de cet homme qui est à la mesure de son rayonnement ; son dessaisissement de soi au profit d’une hospitalité où tous et chacun peuvent trouver asile et déjà éprouver quelque chose de la bonté et de la beauté de la création.
Le parcours que nous venons de faire – le récit de la naissance et de la maturation de la foi élémentaire en la vie et de la foi au Christ – vous aura fait comprendre les conditions d’une transmission réussie. Le moment est venu de les rassembler. Rien de neuf : vous les connaissez et vous les réalisez jour après jour dans les différents champs de votre existence.
Il importe d’abord et avant tout de développer un intérêt véritable pour le « tout venant », pour celui qui se présente à l’improviste sur nos routes quotidiennes, comme cela s’est passé pour la première fois en Galilée. Cet intérêt peut prendre des formes extrêmement variées, selon les lieux que nous habitons ou que nous traversons ou selon le type de relation engagée : le bureau partagé avec d’autres, le repas à la cantine, une rencontre dans la rue ou à l’hôpital, l’accueil d’enfants confiés par d’autres pour une séance de catéchèse, un repas de famille, une réunion de travail au sein d’une association, etc. Il s’agit chaque fois d’activer à l’improviste une même capacité d’être tout simplement présent à soi et à l’autre en ce qu’il révèle des enjeux vitaux de son existence.
Deuxième condition : la crédibilité de cette présence dépend de nos motivations. Il n’est pas rare que l’intérêt pour l’autre soit feint et cache nos véritables intérêts – parfois d’ailleurs les plus nobles, ne fût-ce que celui de trouver des nouveaux adeptes pour tel groupe ou telle tâche ecclésiale. Rien de cela en Christ dont l’esprit de gratuité marque toutes ses rencontres. Notre véritable motivation transparaît en effet dans une manière d’engager une parole et de poser des actes en faveur d’autrui. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un devient pôle de stabilité dans un tissu social fragilisé ou qu’il devient havre de bonté où l’entourage peut réellement exister ? Un presque rien, peut-être acquis difficilement, qui fait qu’on perçoit en cette personne, significative pour bien d’autres, une unité entre ce qu’elle dit, pense et fait. Un presque rien qui fait qu’on la voit capable d’entrer réellement dans la perspective de l’autre. Aucune transmission n’est possible sans ces présences d’Évangile.
La pierre de touche d’une présence crédible est l’aveu confiant que personne ne peut rien à la place de l’autre et que l’accès à la foi relève du mystère de chacun – qu’il s’agisse d’une foi ajustée en la vie ou de la foi au Christ. Le lieu par excellence où s’acquiert cette paix mystérieuse face au mystère d’autrui - parfois du plus proche, du conjoint ou de ses propres enfants - est la prière solitaire. C’est la prière du Christ quand il se retire et s’efface, au cœur de son activité galiléenne parfois fois harassante, pour entendre la voix de son Père et lui confier les humains.
C’est une telle présence progressivement intériorisée qui permet de vivre une hospitalité sans frontières, comme nous la découvrons dans les récits évangéliques, les Actes et chez les croyants de tous les temps. Ce type d’hospitalité fait partie des conditions d’une transmission réussie ; c’est même son lieu spirituel privilégié. Quelle variété de manières de la vivre, selon les terres, les cultures et les mœurs locales ! Dans nos sociétés, les messages et les images entrent directement dans notre sphère privée et sans nous ménager tandis que la transmission de la foi reste symboliquement liée au clocher plus ou moins lointain. Sans doute avons-nous intérêt à réactiver une hospitalité proche, dans nos maisons et sur les chemins, à des moments favorables, souvent imprévus, de la journée ou de l’année. L’Évangile n’entre jamais par effraction dans nos vies mais en douceur.
Si la transmission de l’intransmissible foi a besoin de présences d’Évangile crédibles, celles-ci ne s’instituent jamais elles-mêmes. Elles existent grâce à l’Église et en elle – l’ultime condition d’une transmission réussie. L’Église est avant tout le lieu concret, infiniment modeste, de cette hospitalité contagieuse dont les multiples repas autour de Jésus en Galilée nous donnent une image directrice. La foi en l’Évangile pour tous ne peut que s’exprimer dans la joie et la compassion, dans une gratitude et une supplication partagées qui s’épanouissent dans une prière commune. L’Église est aussi le lieu concret où des présences d’Évangile se découvrent selon l’infinie variété des talents des uns et des autres. Elle est lieu où s’expérimentent de multiples formes de socialisation de ces dons au profit de tous. Cette vie ecclésiale, devenue parfois très compliquée, risque toujours d’oublier sa visée évangélique et de rendre nos tentatives de transmission stériles. L’image directrice du passeur de Galilée, livrée par les Évangiles, et notre foi en lui comme Christ, peuvent alors ressusciter en nous le désir de mettre en œuvre ces quelques conditions d’une transmission réussie.
Mais j’entends ceux qui m’objectent leur caractère utopique. Je voudrais donc dire encore un mot sur les chances, les difficultés et les promesses que cache la situation actuelle de l’Église dans la société française
Pour caractériser le plus rapidement possible cette situation, deux mots peuvent suffire : laïcité et minorité.
Nous nous retrouvons ici, presque jour pour jour, cent ans après l’adoption de la loi de séparation. De son côté, l’Église l’a parfaitement intégrée, même si elle peut regretter, par moment, certains manquements au respect des traditions religieuses du pays, respect positif qu’exigerait pourtant une conception ouverte de la laïcité. Le concile Vatican II a insisté sur l’enjeu fondamental de la séparation, à savoir la liberté religieuse et la liberté de la foi. Ce qui permet précisément de distinguer, comme jamais avant, entre une foi inaugurale, aussi fragile que nécessaire pour vivre en société, et la foi au Christ qui est à la base d’une appartenance ecclésiale.
Pour la transmission cela signifie que l’intérêt évangélique de l’Église ne peut plus être d’abord sa propre reproduction mais la vie des femmes et des hommes de notre temps et la consistance du lien social qui les relie. Si, pour la société, l’Église paraît encore porteuse d’un certain nombre de valeurs sociales et humaines, ne doit-elle pas aujourd’hui se soucier davantage de la transmission de la « foi » en la vie, des énergies intérieures qui permettent aux êtres humains de donner forme à leur vivre ensemble ? Pour une part non négligeable, c’est sans doute là le problème majeur de nos banlieues : le manque de « passeurs » capables de susciter la foi en la vie, par leur manière d’être, leur compétence sociale, etc. Mon intervention allait dans ce sens : c’est la contagion de notre intérêt pour tous et chacun qui nous vaudra, peut-être, l’intérêt de certains pour la source de vie qu’est pour nous le Christ.
Notre situation de minorité est, pour une part, le résultat de cette culture laïque qui en même temps nous met au contact d’autres traditions : le judaïsme, l’islam, le bouddhisme, etc. Cette position n’est pas facile à tenir puisqu’elle risque d’entretenir la confusion entre transmission de la foi et recrutement ou reproduction et de maintenir ainsi un climat d’inquiétude et de crise. Or, le statut minoritaire et l’extrême fragilité de beaucoup de communautés chrétiennes les invitent à une conversion de l’image qu’elles se font d’elles-mêmes, sans pour autant se résigner à devenir des sectes et perdre la passion évangélique pour tous. Seule une lecture attentive des Évangiles et la redécouverte du ministère du Galiléen peut nous aider à passer ce seuil gigantesque. C’est là la véritable chance pour l’Évangile, la difficulté et la promesse d’un engendrement réussi de libertés croyantes, capable d’envisager l’avenir.
J’avoue qu’une situation différente de la nôtre, et pourtant non sans similitude, m’a conduit vers cette conviction : la vie de l’Église d’Algérie dont j’ai eu la chance d’être témoin pendant un petit moment – une Église, comme dit le Père Teissier, « dont le peuple est musulman ». Certes sa situation minoritaire est très difficile à vivre – qui le nierait après la terrible décennie rouge, traversée par l’ensemble du pays ! Mais elle est vécue sereinement parce que ces communautés toutes petites qui n’ont rien à défendre sinon leur proximité auprès de quiconque, vivent réellement de la transmission de l’Évangile. Les multiples rencontres au quotidien conduisent parfois à interroger les chrétiens et leurs communautés sur ce qui les habitent ; et il n’est pas rare qu’elles reçoivent alors de nouveaux disciples.
Laissez-moi, pour finir, vous dire toute mon attente par rapport à ce qui se passera demain dans les forums. Il n’y a pas de meilleure manière de réfléchir à la transmission comme partage de la mystérieuse énergie évangélique au sein de notre société que de traverser les différents terrains où il y a un besoin urgent de « foi » en l’avenir. Que l’Église fasse nombre dans cet impressionnant cortège d’institutions, comme la famille, l’école, le monde du travail, les média et la vie associative, ne me gêne nullement. Cela lui donne une place modeste, celle qui convient à ceux qui s’inspirent de la délicatesse et du doigté humain du passeur de Galilée.