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La foi au Christ : transmettre l’intransmissible ? [3/3]

Débat 



Séance présidée par Jean-Claude Petit, ancien PDG de Malesherbes Publications, et par Elisabeth Marshall, rédactrice en chef de Prier, tous deux membres du comité des Semaines Sociales.

christoph theobald

- Quand vous parlez d’Église, lien concret et modeste d’une transmission réussie, comment définissez-vous l’Église : institution ou bien communauté des Chrétiens ?


L’Église est d’abord le rassemblement des croyants, c’est sa définition la plus classique. Dès que  nous sommes plus de deux ou trois réunis en son nom, les choses commencent à s’institutionnaliser. C’est normal qu’il y ait aussi une institution Église, au sens sociologique du concept. Je suggère cependant que sans cesse nous cherchions à retrouver le sens le plus fondamental : ce qui s’est vécu dans l’appel des Douze, lors de la Cène, etc.  Nous sommes alors immédiatement situés au niveau d’une relation,  d’un passage ou d’une passation. Car on ne peut pas annoncer l’Évangile en son propre nom ; je l’ai dit avec beaucoup de fermeté. On le reçoit toujours pour l’annoncer. C’est même le cœur du concept de tradition : quelque chose nous est livré et nous le recevons pour le livrer à d’autres. C’est l’endroit où se situe précisément l’institution. C’est cette passation ou cette tradition que l’institution Église a à garantir à travers les âges jusqu’à la fin des temps.



- Quel est le rôle du dogme aujourd’hui ? A-t-il toujours un rôle ?


Le dogme est d’abord un discours régulateur ; il n’est pas objet de prédication ni de catéchèse. C’est l’Évangile qui est objet de prédication. Le dogme a cette unique fonction à travers l’histoire de garantir que toutes les dimensions de l’Évangile sont bien présentes, que l’on n’en oublie jamais une. C’est un langage qui nous a été légué. Je ne pense pas bien sûr qu’il faut commencer la transmission avec ce langage-là. Par exemple, dans mon intervention, je vous ai parlé du péché originel sans utiliser le mot : j’ai parlé  du mensonge, de la mort, de notre aveuglement. Dans la catéchèse aujourd’hui, nous avons intérêt à procéder de cette manière-là : en réinventant le langage, puis, à un moment donné, en disant «  c’est cela  que le dogme veut nous dire ».



- La foi doit-elle s’afficher, multiplier les signes dans la rue ou au contraire être présente, écoutante ?


J’ai beaucoup utilisé dans mon exposé les mots ‘doigté’ et ‘délicatesse’. Je pense que cela vaut en premier lieu pour les signes. Entre un affichage qui fait nombre avec d’autres affichages, où l’on se dispute des parts de marché, et un signe qui signifie réellement quelque chose, il y a un monde. Le passage de l’un à l’autre est extrêmement fragile. Oui, il faut des signes, ce qui ne veut pas dire qu’il faut s’afficher. Évidemment, nos monuments sont les premiers signes que nous avons. Quelles traditions artistiques en Europe ! Ce sont des signes qu’il nous faut habiter aujourd’hui et ne pas en faire uniquement des monuments du passé. Ces signes-là peuvent parler.



- L’hospitalité de notre institution est-elle crédible quand on voit la place des femmes dans l’Église ?


Regardons de plus près  notre Église de France. Je ne veux pas entrer dans un discours de justification, mais je suis quand même extrêmement  frappé quand je me promène dans tel ou tel diocèse. On y voit des rassemblements de ce qu’on pourrait appeler les « trois clergés » : les prêtres, les diacres, et surtout des femmes permanentes en pastorale. Une révolution silencieuse est en train de se produire. Mais l’Église de France n’est pas seule au monde ; il y a d’autres cultures et des problèmes de communication entre nous. Je vous donne mon avis : j’espère que nous pourrons aller beaucoup plus loin. Mais le problème fondamental ne me paraît pas être d’abord un problème institutionnel : c’est la question de ces présences d’Évangile dans l’aumônerie d’hôpital, de prison, dans beaucoup d’endroits. Que se passe-t-il là ? Qu’il y ait des femmes ou qu’il n’y en ait pas, restons-nous dans un schéma hiérarchique de pouvoir et de violence  ou chacun, chacune peut-il trouver sa véritable position apostolique ?  Il m’arrive de visiter des communautés où des femmes souffrent réellement  parce qu’on ne leur donne pas  la place qui convient. Comment progresser dans ces situations  ? Je crois que c’est par le fondamental sans cesse réactivé que les mentalités pourront progressivement changer.



- Le catéchisme abrégé vous paraît-il une chance pour la transmission de la foi ?


Il ne faut jamais oublier que le catéchisme est l’invention de Luther. Avec l’invention de l’imprimerie sont nés le Grand et le Petit Catéchisme. Je vous conseille leur lecture ; ce sont des chef-d’œuvres. Le Petit Catéchisme avait une visée : apprendre par cœur. Entendez bien le mot cœur derrière cette expression. Luther savait accompagner le Petit Catéchisme par des chants sur des poèmes magnifiques qu’il avait composés lui-même. À partir du XVIIIème siècle, comme l’a bien  montré Elisabeth Germain, les catéchismes changent et deviennent rationalistes. Le Concile Vatican I, en 1870, avait demandé que l’on fasse un nouveau catéchisme. Cela a abouti seulement ces dernières années avec le « Catéchisme universel » et le «  l’abrégé » paru récemment. C’est un événement d’imprimerie et d’édition bien sûr. Cela ne servira strictement à rien si vous l’utilisez comme une encyclopédie, c’est-à-dire s’il n’est pas habité par quelque chose de l’ordre du cœur, du chant, de l’art et de bien d’autres moyens à notre disposition pour la transmission de la foi.
La notion de vie ‘réussie’ n’est-elle pas ambiguë ?


Il est vrai qu’il y a une ambiguïté dans la notion de réussite dans la mesure ou celle-ci véhicule toutes les images que la société nous suggère. Mais, derrière ce mot ‘vie réussie’, auquel je ne voudrais surtout pas renoncer, il y a une idée de conversion. Toute notre vie ne consiste-t-elle pas à ce que les images que nous nous faisons de nous-mêmes, des autres, de Dieu, nous soient progressivement enlevées ? Ce sont au fond les grandes crises que nous traversons. Nous rencontrons  progressivement ce qu’on trouve chez des personnes âgées : le mystère de la maturité. Qu’est-ce que la maturité de quelqu’un ? Une sorte de nudité de son être, parce qu’on a l’impression que cette personne n’est plus arrimée aux images qu’elle se fait d’elle-même et qu’elle se fait des autres. Une de nos prières de l’Eucharistie parle de cet « au-delà de ce que l’on peut imaginer et désirer » – formule que j’ai utilisée dans ma conférence.



- Une transmission réussie en Christ ne passe-t-elle pas aussi par une transmission de la différence entre foi et religion et par une liberté de critique aimante de l’Église ?


Pour ma part,  je n’utilise pas trop cette distinction foi / religion. Je ne voudrais pas opposer les deux parce qu’évidemment, nous avons des rites, des expressions, des personnes qualifiées dans nos communautés. Tout cela a une couleur religieuse. Cela peut évidemment se scléroser, s’autonomiser  ; et c’est peut-être là la difficulté : comment de l’intérieur même de l’acte de foi, revitaliser, réhabiter des rites, les transformer, les recomposer ? Là oui, il faut une critique aimante de l’Église, critique au meilleur sens du terme. Saint Augustin a introduit un principe d’économie que je trouve remarquable en disant : « les païens ont beaucoup de signes, les Chrétiens ont peu de signes – le pain, le vin, l’eau – mais des signes très facilement compréhensibles parce qu’ils rejoignent notre existence élémentaire ». La critique précisément aimante consiste toujours à rétablir ce principe d’économie.



- Comment éviter une Église qui se replie sur elle-même et ferme ses portes à ceux qui n’ont pas eu la chance de rencontrer sur leur route un passeur de la Bonne Nouvelle ?


C’est bien sûr le lot de toute minorité que de se refermer sur elle-même. Une Église qui se replie sur elle-même se rapproche du phénomène sectaire. Il y a donc sans cesse une lutte à mener ici pour l’ouverture de nos communautés : ce que j’appelle l’hospitalité. Nous connaissons tous des expériences de ce type d’ouverture et d’hospitalité dans notre vie quotidienne.



- Comment se fait le lien entre l’histoire de Jésus de Nazareth situé dans la Galilée de son temps, l’Évangile comme texte et comme Bonne Nouvelle, et la vie d’aujourd’hui ?


On commence aujourd’hui à mieux connaître la société galiléenne de l’époque de Jésus : une société traversée par des fractures prodigieuses, et qui produisait un certain nombre d’exclus culturels. Il n’y avait pas seulement une fracture entre pauvres et riches. On voit bien comment – G.Thyssen nous l’a bien montré dans L’ombre du Galiléen  – Jésus de Nazareth se situe dans ces fractures et crée sans cesse des liens. Aujourd’hui, nous vivons dans une société infiniment plus complexe et différenciée. Vatican II a tenté de tenir compte, dans Gaudium et spes,  de cette différenciation interne des niveaux de société. Par ailleurs, le religieux ne joue plus du tout la même fonction. Mais je pense que la foi en la vie est fondamentale. Si vous avez fait l’expérience de lire ces textes dans des groupes de lecture de la Bible, vous avez sûrement remarqué comme subitement, une fois la parole donnée au récit, le texte évangélique est capable de redonner la parole aux participants du groupe. Et vous sentez comment alors, à l’aide du texte, les questions élémentaires de l’existence s’expriment dans une toute autre situation historique. À partir de cette expérience fondamentale d’un texte qui nous rend la parole – nous qui sommes souvent aphasiques devant nos questions vitales – nous pouvons aussi réfléchir sur la complexité de notre  société.



- Comment transmettre auprès de jeunes issus de cultures différentes ? Quelles  ont été votre action et votre expérience en Algérie à cet égard ?


En Algérie, ce sont évidemment de toutes petites communautés dans les quartiers, liées à cette notion mise en valeur pour tout le continent africain et tout à fait adaptée ici : « l’Église famille ». Ces petites communautés assument des tâches élémentaires dans des dispensaires, des hôpitaux. Tout ce travail de proximité, cette présence au quotidien et dans la durée  – notons cette importance de la durée – suscitent l’interrogation de l’environnement. Cette dernière peut alors être répercutée à certains moments à travers des personnalités publiques plus fortes comme l’archevêque Mgr Teissier. Il y a comme une sorte de rumeur d’Évangile qui se répand ainsi, dans un pays qui perçoit aussi les Chrétiens comme une garantie d’ouverture. C’est là un point très intéressant aujourd’hui. La société algérienne n’est pas uniquement une société musulmane ; le fait que des Chrétiens et une tradition chrétienne d’Afrique du Nord soient toujours présents est aussi une garantie d’ouverture. C’est à travers cela que se fait une transmission, par exemple avec « les amis de Saint Augustin », groupe auquel participent aussi des jeunes.


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Dernière modification : 25/08/2009