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Sortir de nos impasses pour donner le goût de l'avenir


Par Jean-Claude Guillebaud

Conférence donnée au cours de la session 2005 des Semaines Sociales
de France, "Transmettre, partager des valeurs, susciter des libertés"


JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD, journaliste et écrivain.


JC Guillebaud
Je voudrais commencer par un prologue provocateur : avez-vous reçu la bonne nouvelle des banlieues ? Avez-vous entendu, derrière le flot des bruits, de la fureur, derrière les incendies, cette bonne nouvelle qui nous est parvenue quand même ? Vous avez certainement remarqué qu'après quelques jours d'émeutes, les médias sortant de leur inattention, ont commencé à nous parler d'autre chose que de la criminalité dans les banlieues, du trafic de drogue ou des voitures brûlées. Certes ils auraient pu le faire plus tôt, mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Ils ont cherché et nous montré des dizaines et des dizaines de jeunes des banlieues qui ne brûlaient pas des voitures et « s'en étaient sortis ». Nous avons vu à la télévision, entendu à la radio, des interviews, des portraits de quantité de jeunes entrepreneurs, de grands frères animateurs sociaux qui avaient contribué à maintenir dans un étiage relativement bas la violence. Nous avons découvert tous ces jeunes des banlieues qu'en temps normal on ne nous montre jamais.


Une chose m'a littéralement bouleversé en les écoutant : sans se donner le mot, ils ont pratiquement tous dit la même chose - du moins ceux que j'ai entendu : "ce que nous faisons là, nous le devons à nos parents, à ce que nous avons reçu d'eux". Si vous voulez avoir plus de détails sur cet hommage rendu aux parents par ces jeunes là, je vous invite à lire un livre formidable de Aziz Senni : L'ascenseur social est en panne, alors j'ai pris l'escalier.


Il est des cas bien plus nombreux qu'on ne le croit où la transmission, ça marche ! Y compris dans les banlieues, y compris de la part de jeunes dont le père était quelquefois analphabète, en général ouvrier faisant les trois huit. Il n'était pas de plain pied dans le monde hyper moderne où ses enfants sont plongés, et la transmission a malgré tout marché. Je regrette que l'on n'ai pas davantage retenu cette bonne nouvelle des banlieues.

Mais venons en au titre donné à cette conférence. A la réflexion, je regrette un peu de l’avoir accepté Je n'ai pas envie de vous dire qu'il faut sortir des impasses. D'abord parce que pour sortir d'une impasse, il faut faire marche arrière. Et je n’ai pas de goût pour la marche arrière. Je n'ai pas de goût pour la nostalgie. Je ne sais pas si je suis un bon chrétien ou si je crois en Dieu. Mais si je crois en Dieu, je crois au Dieu de l'en avant, pour parler comme Teilhard de Chardin ou comme le regretté Maurice Zundel. Donc reculer, certainement pas. Si nous devons sortir de nos impasses, montons non pas dans une voiture mais dans un tracto-pelle pour les traverser, plutôt que de marcher à reculer.


Plus profondément, je crois qu'il n'y a pas d'impasse. Et je vais vous proposer plutôt quatre sorties :

- sortir de la stupeur, voire des jérémiades
- sortir du deuil
- sortir du vide
- sortir de l'hypocrisie, qui est souvent la nôtre, y compris la mienne.



Sortir de la stupeur.


Je suis agacé quand on parle de crise. Je suis agacé  par les discours apocalyptiques du type "Le ciel nous tombe sur la tête. Tout est foutu. Il n'y a plus de parents, plus d'enfants, etc". Pourquoi ? Simplement parce que l'on tient ce discours depuis des milliers d'années. Relisez donc les satires de Juvenal, né en 65 de notre ère. Il s'y plaint de l'absence de la transmission, du manque d'autorité, du caractère rebelle de nos enfants et de l'état de délabrement de la société. Et en cherchant bien avant lui, on trouverait le même genre de discours. Le discours apocalyptique, le discours du désastre, n'est pas seulement énervant ; il est faux. Nous ne vivons pas un désastre, mais une mutation.


Je pense là à Karl Jaspers, mort en 1969, le premier philosophe allemand, après avoir été destitué par les nazis, à reprendre ses cours de philosophie dans les ruines des villes allemandes. Il s'est mis à y parler de contrition pour les Allemands et d'espérance. Chaque fois qu'il vous viendra en tête l'idée de crise ou de catastrophe, je vous propose d'utiliser un concept présent dans son oeuvre : le concept de 'moment axial'. Nous sommes en train de vivre un moment axial, c'est à dire une période où l'humanité dans son ensemble change d'ère.


Il y a eu d'autres périodes axiales dans l'humanité. Jaspers s'était beaucoup intéressé au Vème siècle avant Jésus-Christ, période troublante où ont surgi en même temps les grands prophètes juifs, le bouddhisme, l'hindouisme, les grandes religions. Il aurait pu s'intéresser à une autre période axiale : la fin de l'Empire romain. Relisez saint Augustin et les premiers livres de La Cité de Dieu. Vous y trouverez des accents étonnamment modernes, une inquiétude, une atmosphère crépusculaire et des évènements très proches de ce que nous vivons. La Cité de Dieu a été écrite en 410, après le sac de Rome par les Wisigoths d'Alaric. Le sac de Rome, c'était en quelque sorte le 11 septembre 2001 de l'Empire romain. L’époque connaissait aussi le terrorisme, notamment chez les anciens donatistes qui pratiquaient les attentats kamikazes et que l'on appelait les Circoncellions dans l'Algérie de l'époque.


La Renaissance a été une autre période axiale. Nous avons pris l'habitude d'en parler sur un mode positif : la Renaissance, les lumières entrant dans les châteaux, la découverte du Nouveau Monde, l’émergence de la science. Mais cela a aussi été vécu par les contemporains comme l'effondrement d'un vieux monde : la chrétienté médiévale. On oublie que la Renaissance a été vécue parfois sur le mode de la nostalgie et de l'Apocalypse. Enfin, le siècle des Lumières qui a débouché sur la Révolution industrielle et la modernité, a été une autre période axiale.


Prenons l'habitude de comprendre que nous vivons aujourd'hui une période axiale de cette importance là. L'inquiétude qui spontanément nous habite est donc assez normale. Elle n'a rien d'extraordinaire. Nous vivons actuellement trois révolutions enchevêtrées que ni les politiques, ni les médias, ni nous-mêmes ne sommes encore capables de déchiffrer pour ce qu'elles sont vraiment : la mondialisation économique, c'est à dire la déterritorialisation de l'économie alors que la politique reste territoriale ; la révolution numérique dont ne sommes qu'au début, c'est à dire l'émergence d'un sixième continent, le cyber-espace ; et enfin la révolution génétique. Nous vivons ces trois révolutions entremêlées.


C'est pourquoi la profondeur, la radicalité des changements que nous vivons rendent vains les discours péremptoires, surtout les discours pessimistes, et nous invitent à relativiser l'effroi qui nous habite. L'effroi a toujours habité les hommes qui ne comprenaient pas les événements qu'ils vivaient. Il faudra du temps pour comprendre ce que nous vivons. Peut-être nos enfants ou nos petits enfants seront-ils capables de discerner avec plus de clarté cette étrange période axiale que nous aurons vécue à la jointure du XXème et du XXIème siècle.
S'étonner alors que la transmission pose problème dans une telle période, c'est ne pas réfléchir. Car qu'est-ce que transmettre ? Je n'aime pas l'expression transmettre des valeurs. D'abord parce que ce vocabulaire est emprunté à l'économie, à la pensée du nombre. Et je ne pense pas que nos enfants raisonnent de cette façon. J'ai relu une grande partie d'un livre formidable de Pierre Legendre, grand psychanalyste et grand juriste : L'inestimable objet de la transmission. Que s'agit-il de transmettre à nos enfants ? Une chose à la fois beaucoup plus simple et beaucoup intimidante que des valeurs. Il s'agit de leur transmettre un projet d'humanité Un projet, et non pas des dogmes, des interdits, des recommandations disciplinaires. Marie Balmary dit cette belle phrase dans un de ses livres : "l'humanité n'est pas héréditaire". Notre humanité, l'humanité de l'homme, notre vivre ensemble, se réinventent à chaque fois. Mais ce que nous avons à transmettre, c'est la volonté de le réinventer. Ce n'est pas tout trivialement des valeurs. Quand on parle de transmettre des valeurs, j'ai l'impression qu'il faudrait transmettre un dépôt sacré. Je ne crois pas à cette idée de dépôt sacré. Un lecteur m'a envoyé une belle phrase de Jean Vingt-trois que je ne connaissais pas, dans laquelle il dit "pour les Chrétiens, les Evangiles ne sont pas un dépôt sacré mais une fontaine de village". J'ai trouvé cette idée magnifique.


Que dans ces moments de jointure, dans ces périodes axiales, le contenu de la transmission pose problème parce que les valeurs sont évolutives, c'est une évidence. Quelquefois, les valeurs d'hier, du vieux monde dans lequel nous vivons encore pour l'essentiel, ne sont pas exactement celles du nouveau dans lequel sont déjà nos enfants. Ce hiatus là peut être levé quand on cherche à transmettre un vouloir vivre ensemble plutôt que des valeurs.



Sortir du deuil


C'est la deuxième sortie que je vous propose. Pourquoi sommes-nous dans le deuil de l'espérance ? Pourquoi éprouvons-nous cette fatigue de l'âme ? Cette manière d'exténuation devant le nouveau et devant le futur. Paradoxalement, il n'est pas très difficile de répondre à ces questions si on veut bien s'abstraire des événements quotidiens ou des réflexions à court terme.


Trois grandes raisons nous ont fait entrer dans le deuil de l'espérance et de la volonté.


  • La première raison, c'est ce que l'on peut appeler l'heuristique du désastre, l'apprentissage du désastre.
Nous sortons d'un XXème siècle ensanglanté par les projets d'avenir radieux et les convictions trop fortes. Nous sortons d'un siècle qui a profané, disqualifié, déshonoré les croyances fondamentales qui fondaient l'optimisme du XIXème siècle. La guerre de 14, cette épouvantable boucherie dont tout le reste a découlé, a déshonoré le sens du sacrifice et le sens de la collectivité. On a gaspillé les vies de un million et demi de jeunes paysans de France prêts à donner leur vie pour leur pays et pour une certaine idée de leur pays. On a pratiqué ce gaspillage là et on a déshonoré l'idée même de sacrifice. Le communisme de son côté a disqualifié l'aspiration à l'égalité qui est au cœur du christianisme, depuis l'Epitre aux Galates de Saint Paul. Staline a envoyé des gens au Goulag et exterminé des millions de personnes au nom de l'égalité entre les hommes. Les Nazis quant à eux ont déshonoré le volontarisme historique, cette capacité et cette envie que nous avons de forger le monde de demain. Voyez le fameux film de Leni Riefenstal sur la parade de Nuremberg intitulé par Hitler lui-même 'Le triomphe de la volonté'. Le XXème siècle a déshonoré la volonté. Enfin, Hiroshima, les guerres coloniales ont déshonoré la dignité démocratique elle-même. Nous sommes donc sortis de ce siècle avec ce deuil et l'envie de dire "ne touchons plus à l'Histoire", puisque chaque fois que nous y avons touché, cela a abouti à la catastrophe. Donc gérons le présent. Ne rêvons d'avenir radieux ni de cité promise. Contentons-nous de la gouvernance ou de la régulation comme on dit maintenant. C'est ce que nous nous sommes dit en consentant à ce deuil.

  • La deuxième raison de ce deuil est facile à comprendre ; elle nous concerne tous en tant que parents : c'est le fait que depuis 30 ans - en tout cas en Europe, et avec des variations selon les pays européens - nous sommes plongés dans la crise économique et sociale.

Nous sommes entrés dans des sociétés de chômage de masse et durable : une génération entière de chômage de masse ! Nous sommes entrés dans des sociétés de la précarité, de l'insécurité à tous les sens du terme, en particulier social. Nous sommes sortis des ‘Trente glorieuses’ chères à Jean Fourastié. Nous sommes sortis d'une période où l'avenir promettait et tenait ses promesses. Chaque famille pouvait alors croire, à bon escient et à juste titre, que ses enfants vivraient mieux qu'elle. Nous sommes les héritiers de plusieurs générations convaincues qu'elles vivaient mieux que leurs grands-parents, et qu'il en serait de même pour leurs enfants. Nous étions dans une dynamique de l'espérance toute naturelle, aussi bien sur le plan culturel qu'économique. L'avenir promettait et le goût de l'avenir était naturel. Aujourd'hui, qui peut dire parmi vous qu'il est certain que ses enfants vivront mieux que lui ? Je crains et je redoute pour mes filles qu'elles vivent plus difficilement que moi, dans une société plus dure, plus agressive, avec moins de compassion, moins de protection. Cette deuxième raison à notre deuil, l'économiste Jean-Paul Fitoussi l'appelle la dépréciation du futur. L'avenir est devenu tout d'un coup porteur de plus de menaces que de promesses.


  • La troisième raison du deuil est notre prise de conscience écologique.
Nous avons découvert que nos entreprises, notre volonté de transformer le monde, notre idée du progrès, l'idée qui fait de chacun de nous, selon l'expression des Protestants, un co-lieutenant de Dieu, l'idée que nous sommes responsables de l'achèvement du monde, bref tout ce dessein prométhéen mettait en jeu la planète elle-même, et pas seulement les autres sociétés. Nous savons désormais que nous ne pouvons plus innocemment détourner le cours des fleuves, percer le flanc des montagnes, construire des villes. Nous nous sommes rétractés sur le principe de précaution, qui est d'abord un principe d'abstention.

Lorsque vous ajoutez ces trois raisons les unes aux autres : le récit du désastre du XXème siècle ; la dépréciation de l'avenir à cause de la crise économique et sociale durable - y compris aux Etats-Unis et en Angleterre, quoi qu'on en dise - ; enfin la prise de conscience du 'principe responsabilité', selon l'expression de Hans Jonas dans son livre fondamental sorti en 1979, vous comprenez aisément pourquoi nous avons le sentiment d'être en deuil.


Nous sommes en effet en deuil de l'action. Notre vision de la temporalité et du futur s'est détraquée. Olivier Rey, professeur de mathématique à Polytechnique, chercheur au CNRS, jeune auteur du Seuil, m'a fait un jour remarquer un détail emblématique : vers le milieu des années 70, les poussettes ont changé de sens ! Je vous invite à repenser à cela. On est passé des poussettes où l'enfant était tourné vers ses parents à des poussettes où l'enfant tourne le dos à ses parents et est projeté dans l'avenir. Comme si l'enfant devait faire son deuil de l'héritage, de la transmission, de la filiation elle-même. C'est tout de même étrange que des designers et des industriels en même temps, dans la plupart des pays développés, aient tous eu la même idée : changer le sens des poussettes ! J'y vois un sens ontologique. J'y vois la matérialisation du fait que notre rapport au temps s'est détraqué Nous ne sommes plus dans un monde enraciné dans une mémoire et orienté vers un projet, nous ne sommes plus sur une ligne du temps droit hérité du messianisme Juif, de l'espérance chrétienne et du progrès des Lumières. Nous sommes désormais incarcérés dans le présent. Nous avons comme fermé la porte du futur et le souvenir du passé, pensons-nous, ne nous est plus non plus d'aucun recours.


Derrière ces poussettes qui ont changé de sens, il y a cette idée folle présente dans l'air du temps : l'idée de l'homme auto-construit. L'homme qui n'a pas besoin, pour être homme, d'être enraciné dans une histoire ou dans ce que Pierre Legendre appelle 'un principe généalogique'. Vous avez remarqué parmi les sottises médiatiques cette expression qui a donné le nom d'une émission : "C'est mon choix". Elle semble partir de l'idée que l'individu, à lui seul, peut se choisir et choisir sa vie. Nous avons accrédité l'idée folle selon laquelle chaque individu est auto-construit et n'a plus besoin d'héritage. Je dois dire, d'ailleurs, que cette idée de l'homme auto-construit n'est pas le propre du crétinisme médiatique, même si ce dernier est puissant. La même idée circule dans une bonne partie du dogmatisme économique : l'homo oeconomicus du libéralisme - cet individu surgi de nulle part, libre de ses choix et à qui le marché s'adresse pour demander à ses préférences sa régulation - est l'une des plus grandes âneries anthropologiques. Elle aussi s'inscrit dans un temps émasculé, coupé de l'avenir et du passé. Dans le domaine de l'économie, ce n'est d'ailleurs certainement pas au libéralisme qu'il faut s'en prendre. Aucun de nous ne souhaite revenir à l'économie planifiée ou bureaucratisée, qui a montré son inefficacité en 75 ans de désastre à l'Est. En revanche, ce sont les économistes sérieux eux-mêmes et parfois les banquiers, qui s'alarment de voir, en matière économique, triompher les logiques boursières à court terme sur les logiques industrielles. Lisez donc les livres parus à la dernière rentrée de Jean Peyrelevade ou Patrick Artus. Ils y sont effarés par la façon dont l'obsession du temps court est en train de détruire le libéralisme lui-même. Q'est-ce que le temps court, sinon l'incarcération dans l'immédiat ?


Regardez enfin comment le temps des médias est le temps de l'instantané. On dit parfois que la télévision est comme un ordinateur dont on vidange la mémoire tous les soirs. Sous la pression médiatique, les grandes institutions elles-mêmes sont assignées à cette vitesse, à cette impatience. Voyez la Justice par exemple. A partir du moment où une affaire est médiatisée, sa solution ne va jamais assez vite. Nous sommes littéralement emprisonnés dans le présent. Je suis convaincu que c'est là la plus grande atteinte, la plus grande menace de l'idée même de transmission. Tertullien parlait de l'éternité sous la forme d’un "flot cascadant des générations". Nous sommes humains parce que nous sommes inscrits dans cette temporalité et cette transmission infinie. Le dogme de l'immédiateté, ce que Françoise Le Corre dans la revue Etudes, avait magnifiquement appelé le ‘nu-présent’. Sortir du deuil, c’est alors conjurer ces analyses à courte vue et cette néobarbarie qui ne dit pas son nom.




 
Dernière modification : 25/08/2009