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Sortir de nos impasses pour donner le goût de l'avenir [2/3]


Sortir du vide


Je voudrais maintenant vous inviter à sortir du vide, c’est à dire à retrouver le goût de la conviction. Cela mérite explication. Je n’ai pas dit le goût du croire. J’aurais pu le faire, mais le verbe croire a une connotation trop systématique religieuse. Je pense que les problèmes d’aujourd’hui débordent du cadre strictement religieux. Il nous faut réapprendre à croire et à avoir des convictions. Pourquoi ? Parce que nous sommes en train de mesurer le degré de sottise des analyses que nous avons plus ou moins partagées il y a une quinzaine d’années. Souvenez-vous des livres à succès de l’époque comme L’ère du vide  de Gilles Lipovetsky. L’air du temps nous serinait alors à l’oreille : voilà qui est formidable ; nous nous sommes débarrassés des grandes idéologies, des systèmes de croyances des grandes religions ; nous allons enfin pouvoir nous éclater, nous adonner à la frivolité. Nous avons célébré cette ère du vide. Les plus exigeants lisaient non pas Gilles Lipovetsky mais un philosophe italien ami de Jacques Derrida : Gianni Vattimo – qui  depuis a écrit un petit livre pour dire qu’il en revenait au christianisme. Gianni Vattimo avait développé à l’époque le concept de ‘l’ontologie faible’. C’est à dire :  oui, ayons des convictions ; oui, croyons, mais pas trop, pour que nos sociétés soient enfin pacifiées. Il n’allait pas jusqu’à dire comme Jean-François Revel invoquant le thème du doux commerce de Montesquieu : « dans une société, il vaut mieux que les gens défendent des intérêts plutôt que des convictions.»


Avec le recul, nous avons vu à quelle erreur d’analyse conduisait ce type de remarques. D’abord parce que nous pensions alors avoir chassé la croyance par la porte, alors que celle-ci était revenue par la fenêtre sous la forme de crédulité, de superstitions, de paranormal. Nous pensions être devenus lucides et nous n'étions devenus qu’extralucides. Y compris le président de la République de l’époque, François Mitterrand qui, comme vous le savez, consultait une astrologue. Dans nos journaux, les petites annonces sexuelles des années 70 ont été remplacées par les annonces de Marabouts, jeteurs de sort, astrologues. Dans les médias, la vogue du paranormal est redevenue triomphante comme au XIXème siècle : X-Files, etc. Dans certaines enquêtes d’opinion, on voit que plus de 50% des jeunes croient aux fantômes. On ne peut donc pas dire que l’on ait fait beaucoup de progrès en matière de croyances. On ne peut pas dire qu’il ait été légitime de se féliciter que les grandes croyances collectives aient déserté nos scènes.


Un deuxième constat dément davantage encore ce que disait Gianni Vattimo – c’est en tout cas ce que j’ai découvert avec passion en travaillant sur la conviction : contrairement à ce que l’on pensait, c’est quand une croyance est faible qu’elle devient agressive. Quand elle est immature, incertaine d’elle-même, elle se barricade, elle n’est pas capable alors d’écouter l’autre croyance. Il me semble donc que nous nous sommes trompés de ce point de vue. Il nous faut donc réhabiliter la conviction.


Avec Maurice Bellet, nous faisions récemment le constat  qu'en fait, lui et moi recherchions la même chose : le chemin d’une foi critique. Peut-on à la fois avoir une conviction forte tout en étant capable d’être critique à son égard ? Je pense que oui. Je vais vous proposer une métaphore empruntée au grand philosophe Cornélius Castoriadis, spécialiste de la Grèce, métaphore à laquelle j’ai ajouté ma patte si j’ose dire. Cornélius Castoriadis parlait de la conviction comme d’un pont jeté – le mot jeté est important - volontairement sur l’abîme du monde, c’est à dire l’abîme du doute. Un philosophe juif, Paul-Louis Landsberg (1901-1944) disait la même chose d’une autre belle façon : « s’engager, c’est adhérer volontairement à une cause que l’on sait imparfaite ».


J’ajoute à cette métaphore une seconde idée. Une fois que l’on a jeté ce pont sur l’abîme du monde – que ce soit une croyance religieuse ou une croyance politique à la démocratie, l’égalité entre les hommes et les femmes, etc – il y a deux manières de traverser ce pont. On peut le faire les yeux fermés, sans regarder à droite et à gauche l’abîme et la réalité du doute. Ce doute que ne cessait de regarder en face Thérèse de Lisieux par exemple. Autrement dit, on peut traverser ce pont dans un char d’assaut. C’est la manière dogmatique, cléricale, peureuse. Je crois mais je ne veux pas accepter la moindre référence au doute. Je ne suis pas assez sûr de moi. L’autre façon de traverser, peut-être avec plus de courage, est de le traverser les yeux ouverts. Oui, je crois, en effet. Et je traverse la passerelle de mon croire en étant capable de regarder à droite et à gauche le doute, le vide. Non seulement je suis capable de regarder ce vide, mais aussi en amont comme en aval je regarde les autres ponts fabriqués selon d’autres méthodes que les miennes, par des gens qui croient des choses différentes de moi. Mais je sais que ces ponts enjambent les mêmes abîmes. Je suis capable de reconnaître l’altérité irréductible d’une autre croyance et sa fraternité avec la mienne. Voilà la manière tolérante et fraternelle de croire. Stanislas Breton disait : « Croire de manière tolérante, ce n’est pas seulement accepter que l’autre existe. C’est être capable de se réjouir qu’il existe. » Monseigneur Claverie, évêque d’Oran assassiné par les islamistes, disait en substance : « la vraie tolérance, c’est quand je suis capable d’accepter que l’autre soit porteur d’une vérité qui me manque, sans pour autant abdiquer de ma foi ».

Cette sortie du vide, cette ré-appropriation de la conviction à laquelle je vous invite, n’est donc pas hors de portée. Ce n’est pas parce que la guerre de 14, Hitler, Staline ont disqualifié les valeurs auxquelles nous croyons qu’elles cessent d’être vraies. Ce n’est pas parce qu’on a massacré au nom de l’égalité que je suis prêt à accepter l’évolution de nos sociétés vers un système de castes ou un élitisme de maharadjahs. Ce n’est pas parce que le sens du sacrifice a été gaspillé en 14-18 que je vais promouvoir l’égoïsme et le chacun pour soi. Autrement dit, soyons enfin capables de regarder le passé sans jeter le bébé avec l’eau du bain.


Pour finir, je voudrais en revenir à ces jeunes des banlieues dont je parlais en préambule et pour lesquelles la transmission a marché. Avez-vous remarqué que nos enfants, en quelque école qu’ils soient, même s’ils ont de très mauvais professeurs dans certaines matières, ont toujours un ou deux professeurs avec lesquels ça marche ! Au moins un ou deux par année avec lesquels il n’y a pas de problèmes d’autorité, de discipline ou de transmission. Demandez-vous pourquoi ça marche avec ceux-là. On a coutume de répondre que c’est le charisme. Max Weber utilisait souvent ce concept de charisme Je pense cependant que c’est une explication assez floue. Pour ma part, il me semble que ces professeurs là recueillent l’attention de nos enfants parce qu’ils croient à ce qu’ils disent, ils habitent leur parole. Ils ne sont pas éloquents, ils ne viennent pas là pour faire leurs heures ou le programme ; ils viennent pour dire et transmettre des choses auxquelles eux-mêmes croient. Dans tous les milieux, partout, nos enfants ont un sixième sens qui leur fait immédiatement repérer cette différence là. Quand celui qui leur parle croit ce qu’il dit, vit ce qu’il pense, habite son discours. C’est pour cela que la transmission ne marchera plus jamais quand elle sera déclamatoire, disciplinaire, quand elle sera la réinvention d’un catéchisme religieux ou laïc, quand elle sera une parole assénée sans l’engagement par sa vie de celui qui la dit. Nos enfants nous demandent quelque chose tout à leur honneur : d’être cohérents avec ce que nous disons.



Sortir de l’hypocrisie


La dernière sortie que je vous propose est de sortir de l’hypocrisie. Essayons d’être plus clairvoyants sur le cynisme qui ruisselle littéralement dans l’air du temps, y compris sur le discours des valeurs. Je vais peut-être choquer certains d’entre vous mais je n’aime pas entendre un patron du CAC 40 prêcher le goût du risque et l’aventure à des enfants alors que lui-même s’est attribué un parachute en or de plusieurs millions d’euros. Je n’aime pas entendre Madame Parisot, la nouvelle patronne du MEDEF, par ailleurs charmante, faire l’éloge de la précarité comme elle l’a fait à la fin du mois d’août 2005 Vous rendez-vous compte de cette outrecuidance ? Il y a actuellement une grève des stagiaires, c’est à dire une grève de nos enfants les plus diplômés à qui on ne propose rien d'autre que des stages gratuits pour porter des cafés aux petits chefs. Je me mets dans l’esprit de ces jeunes et j’imagine leurs réactions en entendant les propos de Madame Parisot par exemple. Ce n’est pas convenable.


Je suis assez souvent invité à parler aux étudiants des Business Schools ou des Grandes Écoles de Commerce. J’entends alors en filigrane ce que me disait un ami professeur dans une de ces grandes écoles : « je n’en peux plus du fait que l’on enseigne le cynisme dans nos écoles ». L’enseignement de l’économie est devenu l’enseignement du cynisme, du « pas vu pas pris », du « plus débrouillard que toi, tu meurs ». Avoir l’outrecuidance de tenir un discours moralisateur quand on ne s’intéresse pas à ce que l’on enseigne à nos futurs dirigeants d’entreprise est irresponsable.


Autre exemple : cette semaine, deux SDF sont morts de froid. Il y en aura d’autres dans l’hivers hélas. Vous avez entendu dans les médias les plaintes, voire les jérémiades habituelles sur leur tragédie. Mais n’avez-vous pas remarqué que depuis 15 ans, alors même que l’on gémit sur le sort des SDF, on a installé dans nos villes des mobiliers dissuasifs. On a demandé à des designers d’inventer des bancs qui empêchent les clochards de dormir dans le métro. On a inventé en bas de nos immeubles l’équivalent des piques à pigeons pour empêcher les sans-domicile de se mettre à l’abris. Que pèsent nos protestations humanistes alors qu’on ne dit rien contre cela ? J’aime beaucoup Anne-Marie Idrac qui dirige la RATP. Je voudrais lui dire : allez voir donc vos stations et lançons une initiative : débarrassons le métro de ce mobilier dissuasif !


Je pourrais prolonger la liste à l’infini. Par exemple avec la famille : à quoi sert pour des parents de faire l’éloge de la famille tout en pratiquant l’adultère bourgeois, ou pour les plus audacieux, en pratiquant l’échangisme ? Puisqu’il existe maintenant des clubs d’échangisme pour le troisième âge… A quoi sert dans les médias de faire l’éloge de la déontologie, de la gentillesse, de baigner dans ce « bisou bisou », alors que l’idéologie dominante de la télévision est celle de l’exclusion, de la méchanceté, du sans pitié ! Qu’est-ce que cela veut dire de se plaindre sur la transmission qui ne marche pas alors que nous nous taisons sur tout cela ? Qu’allons nous dire à nos enfants qui nous interpelleront  sur ces points précis de notre époque ?


Enfin, je voudrais finir par le christianisme. Pourquoi me déroberais-je ? Nous devrions nous souvenir davantage qu’il y a eu dans l’histoire trois formes concomitantes d’expression du christianisme. Il y a eu un christianisme de la puissance : celui de Constantin, des Croisades, de l’Inquisition, des évêques qui bénissaient les unités franquistes pendant la Guerre Civile espagnole. Il y a eu dans le même temps, et depuis le début, un christianisme de la protestation. Relisez par exemple les textes de saint Jean Chrysostome sur les pauvres négligés dans les villes d’Antioche ou de Constantinople. Le Christianisme de la protestation, cela a été celui de Las Casas, de saint François d’Assise, d’ATD Quart Monde aujourd’hui, de Sœur Emmanuelle. La troisième composante, que nous devons garder en tête, c’est le christianisme de la sainteté et des grands mystiques : saint Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, Maître Eckhart, etc.


Pour ma part, quand on me dit aujourd’hui que le christianisme de la puissance est en crise, je ne suis pas si catastrophé que cela. Je voudrais simplement que s’exprime de façon plus nette, plus claire, plus forte le christianisme de la protestation. Pour celui de la sainteté, je renvoie chacun de vous à lui-même !

Pour conclure, je voudrais adresser un salut à mes amis juifs. Je suis très attentif à ce qui se passe dans le judaïsme. J’étais la semaine dernière invité au Centre Maïmonide de Montpellier et on m’y a raconté une controverse talmudique dont j’ai trouvé qu’elle résumait mieux que n’importe qui et n’importe quoi le sujet même de ces Semaines Sociales. Je vous la livre pour ce que j’en ai compris : trois rabbins discutent sur le point de savoir qui est juif – vieux débat. Le premier rabbin répond, comme on le sait, est juif celui qui a une mère juive. Le second répond, en réalité, le transmetteur de la Loi, de la culture, c’est le père. Les deux premiers rabbins se chamaillent alors entre eux. Le troisième intervient et dit : « est juif celui qui a des enfants juifs ».



Merci.


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Dernière modification : 27/07/2009