Sortir de nos impasses pour donner le goût de l'avenir [3/3]

Débat



Séance présidée par Elisabeth Marshall, membre du comité des Semaines Sociales de France




- Comment auriez-vous orchestré le traitement médiatique des violences dans les banlieues ?


Je me garderais bien de donner des leçons sur ce point. Ce n’est pas mon métier d’orchestrer le traitement médiatique. Et, au risque de vous surprendre, je trouve que, passé les dérapages des premiers jours ou quelques bidonnages ridicules comme dans Paris Match (cette photo double page, manifestement organisée pour, de jeunes avec leurs armes), les médias se sont assez vite ressaisis. D’abord en allant enfin montrer un autre aspect des banlieues. Ensuite, ils ont eu rapidement un souci d’autocritique. Je pense par exemple à la décision de France 3 de cesser de donner le nombre des voitures brûlées par ville pour cesser la surenchère. Enfin, nous avons eu, nous Français, une leçon de dérapage en regardant la couverture de la situation par les télévisions américaines, japonaises ou russes. Les plus lucides d’entre-nous ont alors pris conscience de cette imbécillité médiatique, souvent inspirée par la malveillance, et se sont demandés si nous n’avions pas la même imbécillité lorsque nous tournons des reportages à Bagdad ou ailleurs dans le monde. Autrement dit, nous avons reçu grandeur nature une leçon sur ce que peut avoir de catastrophique le sensationnalisme. La couverture de ces évènements en France n’a donc pas été si mauvaise que cela.



- Vous avez attiré notre attention sur l’inversion du sens des poussettes. Comment interpréter deux autres phénomènes de société : d’une part le succès de la généalogie et la passion pour l’histoire. Ne s’opposent-ils pas à cette incarcération dans le présent dont vous avez parlé ? D’autre part, l’engouement pour les aventures de Harry Potter ?


Le goût de la généalogie comme le goût du patrimoine n’infirment en rien ce que je vous ai dit. L’enracinement dans le passé n’est pas l’enracinement dans un musée. Précisément cette obsession du patrimoine comme celle de la généalogie s’adressent à un passé qui ne nous parle plus. Elles viennent plutôt confirmer la fossilisation du passé. La généalogie n’exprime qu’une quête éperdue de l’identité : comment pourrais-je retrouver un peu ce que je suis ? Ce n’est pas du tout une quête de la temporalité, où je suis l’héritier d’une tradition que j’ai en charge de dépasser.


Harry Potter, c’est comme le Da Vinci Code : il y a dans nos sociétés un goût, une appétence pour le merveilleux, tout simplement en réaction à l’étouffement produit par la pensée du nombre, à cette espèce de non-pensée calculatrice qui nous tient lieu de culture commune. Nous avons besoin d’échapper à cette clôture là. Edgar Morin dit magnifiquement : « On a fini par confondre ce qui compte avec ce qui se compte ». On ne nous parle plus que de ce qui se compte. Or ce n’est pas forcément ce qui compte. Quand on mesure le moral des Français par leur disposition à acheter, c’est une forme de bêtise. On peut penser l’inverse : c’est plutôt quand on a le blues que l’on a envie d’acheter des choses. Edgar Morin dit encore, à propos de l’immédiateté : « on a fini par donner la préférence à l’urgent plutôt qu’à l’essentiel, au point qu’on a oublié l’urgence de l’essentiel. »



- Comment retrouver le goût de la conviction quand les différentes sorties dont vous nous avez parlé sont ancrées en profondeur et que la tentation est grande de vouloir revenir en arrière, comme on le perçoit dans la formation dispensée aux séminaristes par exemple ?


Dans le christianisme, aussi bien chez les Catholiques que chez les Protestants – je peux en témoigner - mais aussi chez les Juifs, il y a cette tentation de revenir en arrière, d’interpréter la foi de manière identitaire. Je pense que c’est la chose la plus pernicieuse qui soit. A ce sujet, grâce à Gérard Leclerc du Figaro, j’ai lu un texte du théologien britannique du XIXème siècle John Henry Newman : Grammaire de l’assentiment. Newman y dit : au fond, « croire, c’est donner son assentiment non pas à un dogme mais à un chemin, à une mise en marche ». C’est à dire adhérer à quelque chose qui n’est pas barricadé, clôt.

Votre explication de la tolérance, voire le concept lui-même tel qu’employé à tous propos, ne conduit-il pas au relativisme ? La relativisation de toute conviction n’induit-elle pas l’inhibition de la transmission de toute conviction profonde ?


La tolérance telle que je l’ai exprimée ne conduit pas au danger du relativisme. Pour moi, c’est au contraire la fermeté d’une conviction qui autorise la tolérance et le dialogue avec les autres convictions ou croyances. Pierre Bayle, protestant persécuté pendant les Guerres de religion, s’interrogeait sur la tolérance qui permet à des croyances différentes de dialoguer. Il répondit qu’elles ne peuvent dialoguer que si existe entre elles malgré tout un monde commun, un espace commun. Aujourd’hui, on pourrait définir la laïcité comme cet espace commun où peuvent se rencontrer des préférences, des croyances, des traditions, des cultures différentes. Pierre Bayle ajoute encore que cet espace commun est comme la nef d’une église ou l’intérieur d’un temple protestant : un lieu vide qui n’existe que grâce à la solidité des piliers qui l’entourent. Autrement dit, c’est la solidité des convictions de chacun et non le relativisme qui permet la tolérance, le dialogue.


Moi qui ai été journaliste pendant 20 ans dans le Tiers-monde, j’ai toujours été frappé, quand je discutais avec un intellectuel asiatique, africain ou arabe, par le fait que, pour que nous puissions dialoguer, ils attendaient de moi que j’assume le fait d’être un occidental - c’est à dire que je m’installe fermement dans ma conviction. S’il m’est arrivé de dialoguer en Egypte avec un musulman, c’était avec un fumeur de narguilé écoutant la prière du Muezzin et installé paisiblement dans sa croyance et non pas dans le relativisme. C’est bien la fermeté du croire qui permet de s’ouvrir à l’autre.


Regardez dans l’islam aujourd’hui, lisez les bons livres comme ceux d’Olivier Roy ou Gilles Kepel. Quels sont les jeunes Musulmans qui deviennent terroristes ? Ceux qui étaient en rupture avec l’islam. Ceux qui sont passés par les Business Scholls occidentales puis se sont refabriqué, dans la crainte et l’ignorance, un islam fantasmagorique. Il ne faut pas craindre que le dialogue débouche sur le relativisme, à une condition essentielle : dialoguer ne veut pas dire taire ses différences, ni aboutir à une sorte de syncrétisme fadasse. J’ai participé à des débats avec des Musulmans et des Juifs : il n’est pas question d’y taire nos différences essentielles. C’est plutôt à partir du moment où on les a reconnues que peut commencer le vrai dialogue.



- Vous dites que les valeurs sont évolutives, mais n’y a-t-il pas un socle de valeurs de l’humanité qui n’évolueront jamais car parties intégrantes de notre nature humaine ?


Oui, il  y a un socle de valeurs fondamentales quel que soit le changement. Elles ont d’ailleurs pour caractéristique d’être applicables à tous les hommes de la terre. Certaines viennent du christianisme, d’autres du judaïsme, d’autres de la pensée grecque. Elles ont été pour l’essentiel universalisées en 1948, notamment dans la Déclaration Universelle des Droits de l’homme et du citoyen. Elles valent pour tous les hommes de la terre. Pardonnez-moi de faire ma publicité, j’ai même consacré à ce sujet un livre entier que j’ai appelé La Refondation du monde. J’y ai examiné six valeurs fondamentales : l’égalité, la raison raisonnable, la justice, le goût de l’avenir, l'autonomie individuelle, l'universalisme…


Mais il serait trop rassurant cependant de se dire qu’elles font tellement partie de la nature humaine qu’il n’y a pas besoin de les protéger ou de veiller sur elle. Chacune de ces valeurs est le fruit d’une volonté et le produit d’un combat, d’une histoire. Autrement dit, elles ne durent et ne se transmettent que si on les tient à l’œil. Cela ne veut pas dire que leur approche ou leur formulation ne puisse pas changer. Un exemple : nous avons besoin de la famille, c’est essentiel. Mais la famille n’a jamais été dans l’histoire une structure fixe. Elle a changé, évolué. La famille de l’Europe féodale était déterminée par le lieu d’habitation. On disait la maison Camdessus ou Guillebaud, et on y englobait les serviteurs. Puis on est passé à la famille communautaire, etc. La famille évolue dans l’histoire ; ce qui n’évolue pas, c’est sa nécessité. On pourrait dire cela de toutes les valeurs.


Alors oui, il y a des valeurs qui s’appliquent à tous les hommes de la terre. Oui, elles sont décisives et oui, elles sont aussi évolutives.



- Pourquoi vouloir remplacer valeurs par projet, et parler ensuite de l’échec de nos projets ?


Je ne crois pas que nous ayons assisté à l’échec de nos projets. J’ai dit, il est vrai, que pour beaucoup d’entre-elles, les valeurs ont été disqualifiées par les guerres mondiales, le totalitarisme, les idéologies, l’eschatologie devenue folle. Mais ce n’est pas pour cela qu’elles ont cessées d’être et qu’il ne faut pas à nouveau les embarquer dans un projet. Ce sentiment d’échec ne doit pas nous faire oublier que malgré tout, malgré ces tragédies là, le progrès a continué de cheminer au XXème siècle. C’est bien le paradoxe. Nous travaillons deux fois moins que les hommes et les femmes du XIXème siècle ; nous vivons deux fois plus vieux en étant deux ou trois fois mieux soignés. Je n’ai pas envie sur ces points de parler de l’échec de nos projets.


En parlant des disqualifications fondamentales qui nous ont donné la gueule de bois ontologiques à la fin du Xxème siècle, je n’embarquais les valeurs en tant que telles. Elles ont été déshonorées mais elles sont toujours là.




 
Dernière modification : 25/08/2009
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