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« La minute de vérité est toujours : qu'est-ce qu'on fait ? », disait Maurice Bellet, et il ajoutait : « discerner le nécessaire, réaliser le possible, préparer le souhaitable ». Discerner le nécessaire ? Eh bien, d'abord garder confiance et, comme Chrétiens, pratiquer la vertu difficile d'espérance : « L'espérance comme principe » (Bruno Frappat). Cette « petite fille espérance » qui, comme disait Péguy, « étonne Dieu ». Renaître à l'espérance mais d'abord à la confiance, parce qu'elle est le terreau de la transmission, et nous ne la recréerons pas si elle n'est pas au fond de nos cœurs. Et donc, oui, accueillons tout ce qui nous a été dit dans les forums, de tout ce qui se fait, de tout ce qui germe, de tout ce qui émerge parfois d'inespéré, saisissons la main de tous ces passeurs, si souvent discrets et anonymes, déjà au travail.
À partir de là, et pour que la transmission soit possible, attachons-nous à « discerner les valeurs nouvelles qui émergent » (Bernard Ibal), à construire ou reconstruire une société où l'espoir ait sa place, où les jeunes se voient un avenir. Il s'agit de contribuer à créer dans la société, comme le disait Myriam Revault d'Allonnes, « les conditions d'engendrement de libertés » citoyennes d'hommes et de femmes libres, qui se tiennent debout, ensemble. Et dans l'Église, les conditions d'engendrement de libertés « témoignantes », d'engendrement de témoins. C'est fondamentalement l'engagement de beaucoup ici.
Faisons de ces engagements des espaces de liberté d'espérance, quel que soit le courage qu'ils requièrent. Faisons d'abord plein usage de ces instruments dont nous finissons par reconnaître la pertinence, par exemple l'accompagnement. Il s'applique désormais – et c'est bon signe – à beaucoup de secteurs. Nous venons de fêter les vingt ans de Solidarité Nouvelle contre le Chômage qui a plus que démontré l'immense utilité de cette forme de volontariat pour le soutien des chômeurs. Nous retrouvons l'accompagnement à Habitat et Humanisme, dans les opérations de micro-crédit, dans le tutorat à l'intérieur de l'entreprise et j'en passe… Ici, vous le voyez, travail de soutien individuel et travail sur le lien social vont de pair. C'est un des aspects importants de ce « ré-encastrement des solidarités » au plan local vers lequel on va aujourd'hui, sans faire l'économie de la formation des accompagnateurs et des bénévoles. Et puis, évidemment, il nous faudra jauger à l'aulne de la reconstitution du lien social tous nos autres engagements et les initiatives les plus diverses. L'une d'entre elles que les Semaines Sociales de France avaient suggérées l'an dernier à Lille, en lui donnant une portée européenne et pour le développement, est celle de service civil ; il devrait être universel évidemment. Cela peut être une piste de grande portée. Ne laissons pas se galvauder une bonne idée.
Gardons aussi à l'esprit que nous ne pourrons avancer – recréer les conditions de la transmission – que tous ensemble, en abordant le problème par tous ses angles. Jean-Marie Petitclerc nous l'a dit : « l'école ne peut rien toute seule ». Comment les enfants des banlieues apprendraient-ils le respect si on ne les respecte pas partout ? La famille doit se garder de la même illusion. Il en va ainsi de tous les autres secteurs , il n'y a de solution qu'ensemble.
Enfin, puisqu'il s'agit de rendre possible l'avenir, ouvrons les yeux sur la crise présente de notre démocratie en dépit de la qualité de bien des hommes et des femmes qui y sont engagés, et sur l'insuffisance – je suis tenté de dire l'inanité – du débat politique actuel sur un problème où se joue l'avenir même de notre société, sa capacité à faire face dans un minimum de cohésion nationale, à tous les changements que la mondialisation nous prépare. On n'en sortira pas par l'incantation. Nous devons remettre sur le métier la réhabilitation de l'engagement politique et travailler ensemble à faire émerger une nouvelle génération d'hommes et de femmes qui, loin de considérer la carrière politique comme un moyen d'arriver, y verraient la forme la plus haute de l'engagement pour une civilisation de justice, de solidarité et de fraternité.
Vous étiez plus de 800 à vous presser au Forum Église. Comment alors ne pas évoquer aussi cet « engendrement de libertés témoignantes » auquel les Églises sont constamment appelées pour que la transmission continue, pour que – comme dit saint Paul – la Parole que nous avons reçue « continue sa course et soit glorifiée » (2Th3-1).
L'Église n'en est pas à sa première panne. Elles ont jalonné son histoire et, chaque fois, il s'est trouvé des hommes dans son sein pour en faire l'analyse lucide et risquer dans la foi le saut vers un nouveau monde. Pour elle aussi, en situation de mutation, les chances nouvelles sont là, et d'abord cet accès désormais ouvert à tous à la Parole grâce au renouveau des études bibliques depuis un siècle, aux avancées du mouvement œcuménique vers la grande espérance d'un témoignage commun.
Il y a aussi la liberté conquise face aux pouvoirs politiques. Il y a chez nous la mise en œuvre raisonnable de la loi de séparation de l'Église et de l'État, dans un esprit de laïcité qui, comme le dit Guy Coq, est « principe de libération des hommes et des religions », à condition évidemment que cesse – notamment à l'école – la glaciation, le tabou sur l'enseignement du fait religieux et la recherche du sens. N'y a-t-il pas lieu, enfin, de voir des opportunités nouvelles dans la pauvreté, dans la vulnérabilité même de l'Église d'aujourd'hui ?
À partir de là, pour l'Église, sur quelles pistes avancer ? Nous avons souligné la pertinence toute spéciale aujourd'hui, parmi tant de tâches qui mobilisent l'Église, de trois d'entre elles : la pleine ouverture au dialogue, la formation de témoins, l'engagement encore plus déterminé des Chrétiens pour la transformation du monde.
L’ouverture au dialogue. Devant des consciences qu'elle veut plus libres et qu'elle a contribué à libérer, l'Église n'est plus en position de domination, voire simplement d'autorité, mais elle est beaucoup plus près de trouver les voies d'une connivence des cœurs. S'adressant à des hommes libres et responsables, soucieux d'abord de les faire grandir en humanité, elle est en pleine solidarité avec un monde déstabilisé par la poussée de la mondialisation. Dans leur cheminement incertain, le monde et l'Église peuvent se retrouver nouveaux, vulnérables certes, mais plus proches, partageant un goût renouvelé de l'avenir, attelés ensemble à leurs tâches communes au service de l'homme. Elle a ses chances alors d'être une religion de l'avenir de la religion.
Former des témoins. Beaucoup d'opportunités pour la transmission de la Parole peuvent fleurir dans cet aujourd'hui que l'on dit trop vite étranger au christianisme. Elles ne peuvent pourtant être saisies qu'au prix d'une constante créativité pastorale. La modernité appelle des expériences croyantes, moins fondées sur l'autorité institutionnelle que sur l'authenticité et la diversité des témoignages personnels sur « ce qui fait vivre », l'échange, le partage en groupe et une place plus grande faite au sensible. Elle appelle aussi des Chrétiens mieux formés à ne plus se contenter de dire leur foi à demi-mot, à oser une parole audible. Après tout, c'est toujours fondamentalement sur le témoin que s'est fondée la transmission véritable. Ce sont des témoins qu'il s'agit d'engendrer. Ils transmettront ce qu'ils sont et seulement ce qu'ils sont. Vous le voyez, nous en venons ainsi d'une approche dépassée de l'inculcation d'une doctrine à une approche de proposition et d'engendrement de libertés « témoignantes ».
Il y faut un grand effort de formation des chrétiens à la lecture et au partage de la Bible. C'est essentiel. La rencontre de la Parole, dans sa fraîcheur, peut, autant qu'au premier jour, bouleverser les hommes et leur rendre espérance et amour. Elle peut aussi continuer de transformer l'Église pour la rendre plus compréhensible, plus attirante aux hommes de notre temps.
La transformation du monde. Partager la Parole reçue et s'engager pour la transformation du monde et la re-création du lien social pour les chrétiens, c'est et ce doit être leur condition même. J'en ai déjà surabondamment parlé et je ne le répète ici que parce qu'il y va de cette intime solidarité de l'Église et du monde et de notre tâche de laïcs chrétiens comme « ouvriers du Royaume » main dans la main avec tous les hommes qui trouvent dans cet engagement le sens de leur vie !
Deux mots enfin sur ce travail de « passeurs » qui, maintenant nous le savons, est le nôtre. Les circonstances de la vie m'ont fait fréquenter certains points chauds du globe. J'y ai rencontré des « passeurs » et des gens qui, dans la nuit, avaient eu recours à leurs services. La nuit est le milieu du passeur. Les candidats au passage n'étaient pas sans appréhension car les passeurs ne sont pas toujours gens exemplaires. Mais il s'agissait de cheminer vers une aube de liberté. Le « passeur », surtout lorsque les eaux étaient hautes et le courant violent, leur demandait d'abandonner tout bagage à l'exception de l'essentiel dans un modeste baluchon à porter sur la tête.
Chers Amis, nous aussi sommes dans la nuit, mais nous croyons en une aurore ; nous, non plus, ne sommes guère exemplaires ! Nous aussi devons abandonner beaucoup de bagages, qu'il s'agisse de conceptions très chères, d'habitudes ou d'acquis de toutes sortes. Et surtout, avançons hardiment puisque c'est le Passeur par excellence, Jésus de Nazareth, qui nous tend la main. Alors l'essentiel pourra passer et fleurir au-delà de toute espérance.
Michel Camdessus
président des Semaines Sociales de France