Effectuez une recherche
La recherche porte sur l'ensemble du site, mots clef et occurrences

 

Au coeur de l'Homme et des sociétés : la violence

Par René Girard


Conférence donnée au cours de la session 2002 des Semaines Sociales de France, " La violence, Comment vivre ensemble ?"
Séance présidée par Jean Boissonnat, ancien président et membre du conseil des Semaines Sociales de France.


René Girard, écrivain, professeur à l'université de Stanford.

René Girard
Je suis très heureux, très impressionné et ému de me trouver parmi vous parce que Jean Boissonnat m’a dit avant d’entrer : " Vous allez vous trouver au milieu de vos vrais lecteurs, et vous allez leur parler de votre vrai sujet, la violence. " Je suis persuadé que c’est vrai et parler de la violence est d’autant plus difficile pour moi que c’est en quelque sorte comme une espèce de rendez-vous que j’ai pris il y a quarante, cinquante ans, et aujourd’hui d’un certain point de vue on pourrait dire que l’heure décisive pour la violence est arrivée ou est toujours en train d’arriver. Gérer la violence c’est effectivement la façon dont je conçois les institutions humaines, à commencer par le religieux. Et j’ai l’impression qu’il y a un échec de l’anthropolgie moderne, cette anthropologie moderne qui a duré un siècle à peu près, entre 1850 et 1950, et qui s’intéressait beaucoup au religieux. Elle s’intéressait à la culture et a tout de suite compris que pour saisir la culture il fallait aller au religieux, et que le religieux archaïque, c’est essentiellement le sacrifice.

Donc l’anthropologie qui commence avec les Anglais. Tyler d’abord et ensuite deux grandes figures, Robertson Smith et Fraser avant lui, des gens comme Fraser, ont grandement contribué à la compréhension du sacrifice. Mais cette première anthropologie culmine dans de l’école de sociologie de Durkheim, qui a été un peu malmené par tout le monde, peut-être parce qu’il a dit quelque chose de terriblement profond, qui est que le religieux et le social sont un peu la même chose. Il n’a pas dit que c’était exactement la même chose, mais le religieux et le social sont dans un rapport d’intimité tel que dans le monde archaïque, on ne peut guère les distinguer. Et la plupart des lecteurs méconnaissent Durkheim. Les chrétiens lui reprochent souvent de réduire le religieux au social, et les chercheurs positivistes anglo-saxons ont dit le contraire. Ils ont dit que Durkheim réduisait le social au religieux. Ils en font une espèce de mystique.

Je crois que Durkheim représente le sommet de la théorie anthropologique de l’époque, et après lui, à mon avis, cette théorie a décliné ou les anthropologues se sont découragés. Durkheim n’a peut-être pas réussi à découvrir l’invariant dont il avait besoin pour faire ce qu’il voulait faire, systématiser le religieux archaïque. Une discipline qui se veut scientifique, et l’anthropologie se veut scientifique, et à mon avis elle peut l’être, doit commencer par trouver un invariant derrière toutes les formes religieux. Et cet invariant, Durkheim et ses amis ne l’ont pas trouvé, non pas parce qu’il n’existe pas mais parce qu’ils restaient influencés par les idées des Lumières sur la bonté de l’homme. Le rapport du religieux à la violence, Durkheim l’a toujours traité comme une chose secondaire, il l’a sous-estimer. Il a recouru à des termes tels qu’ " effervescence ", qui minimisent sa puissance destructrice. Il a dit que le religieux devait naître dans l’effervescence de groupes humains qui se réunissaient pour des cérémonies déjà rituelles.

Pour Durkheim, la violence n’est jamais assez puissante ni pour détruire la sociéte ni pour la reconstruire, ou la construire. Pour comprendre cette possibilité, il faut d’abord situer le problème dans le cadre de la théorie neo-darwinienne de l’évolution.. Il faut renoncer à la vieille anthropologie rationaliste et surtout aux anthropologies structuralistes. Et en France, à partir de la linguistique, des tentatives philosophiques de la " déconstruction ", l’anthropologie s’est détournée de plus en plus du réel. Le titre de mon livre La voix méconnue du réel est un jugement négatif sur lr dernier demi-siecle.Lévi-Strauss se croit réaliste et scientifique, il cherche une théorie scientifique des mythes, et il a parfaitement raison, mais il ne croit plus qu’a demi en l’unité d l’homme et ses successeurs n’y croient plus du tout. Ils se détourent des questions fondamentale, du genre : Qu’est-ce que le sacrifice ? Aujourd’hui on ne peut plus se poser cette question parce qu’il n’y a plus d’Homme, de définition universelle de l’Homme.

Aujourd’hui, même dans des périodiques à tendance religieuse, on trouve des gens qui disent que peut-être le mot " religion " devrait être supprimé parce qu’il ne signifie rien. Il y a bien entendu, disent-ils, des institutions qui sont liées à ce qu’on appelle le religieux, mais elles sont tellement différentes les unes des autres qu’essayer de constituer une catégorie unique qui serait le religieux est une erreur. Cette tendance bien sûr est toujours présente parmi nous et on peut même dire qu’elle est dominante. Lorsque j’ai commencé mon travail, qui évidemment tient pour acquis qu’il existe une unité de l’Homme, de l’humanité, de ses problèmes, etc, je passais pour extrêmement démodé. A Mais aujourd’hui on voit même chez les chrétiens une tendance à adopter ce point de vue relativiste, tellement radical, que toute enquête fondamentale devient impossible. qu’il devient impossible de parler littéralement de quoi que ce soit. Et à partir du moment où les grandes questions s’en vont, la science s’en va aussi . M , et de nos jours, maintenant qu’on a déconstruit l’anthropologie, on retombe souvent dans un impressionnisme assez futile qui me paraît assez ennuyeux, dans la mesure où il ne pose aucune question. On parle sur les dieux grecs ou les dieux païens, etc, mais on ne va nulle part, parce qu’au fond personne ne se pose les questions fondamentales qui sont pour nous évidemment : quel est notre destin ?, que faisons-nous sur cette terre ?, pouvons-nous parler au nom de quelque chose comme l’humanité ?, Dieu existe-t-il ? , etc. Ce sont des questions qui n’ont plus de sens.

    * Certains chrétiens , je le répète, aujourd’hui sont tentés par cette attitude. Pourquoi ? Parce qu e les seuls resulta ts certains obtenus par le comparativisme religieux sont la consta ta tion des ressemblances extraordinaires entre les textes bibliques et chrétiens d’un c ôté et les religions archaïques e si la vieille anthropologie a fait une chose, c’est qu’elle a constaté, et de façon très juste, qu’il existe de l’autre des ressemblances extraordinaires entre les religions archaïques, dont nous pensons aujourd’hui qu’elles remontent à peut-être cent mille ans, mais dont on découvrira peut-être dans quelques années qu’elles sont encore plus vieilles. N En tout cas nous savons que la plus grande partie de l’histoire de l’humanité s’est déroulée sous le signe de ces religions archaïques, qui savons que la plus grande partie de l’histoire de l’humanité s’est d éroulée sous le signe de ces religions archaïques, dont il ne faut pas dire que so nt des religions d ont ce sont on recommence à dire aujourd’hui qu’elles sont des explications fausses de l’univer s. s, de la présence de l’Homme sur cette terre . Et c’est au fond la vieille explication d’Auguste Comte qui reparaît, avec la théorie des trois âges de l’humanité. Il y a d’abord l’âge religieux, où les hommes sont complètement stupides, puis l’âge philosophique, métaphysique, et ensuite l’âge d’Auguste Comte lui-même, c’est-à-dire l’âge de la science, et enfin la vérité advient.

A Et aujourd’hui les gens reparlent de religion archaïque en termes de croyance. A mon avis c’est très faux, parce que les religions archaïques ne vous demandent pas de croire quoi que ce soit . Elles vous demandent de ne pas faire certaines choses, et d’en faire certaines autres. Elle interdisent de se livrer à la Elles vous demandent de ne pas faire de violence s dans la communauté et elles ordonnent de faire des sacrifices, c’est-à-dire une certaine forme de violence. Par conséquen I t il semble y avoir ici une contradiction, qui fait qu’au fond finalement l’anthropologie a fui ces problèmes. Mais l’essentiel c’est de voir que la structure des religions archaïques est toujours la même. Tout commence par une crise, violente, que nous voyons dans les mythes. Ceux-ci sont le récit de la façon dont un culte s’est institué. Et ils commencent tous par une crise violente, qui peut prendre diverses formes. Dans le mythe d’Œdipe, c’est la peste, mais dans d’autres mythes ce sera une catastrophe naturelle, dans d’autres encore ce sera un dieu qui demande trop de victimes, ou un monstre comme le Minotaure, qui dévore la communauté, comme si le sacrifice était devenu fou, et d’ailleurs je crois que cela arrive. C’est donc toujours une crise, qui se termine toujours de la même manière, par un drame, où en règle générale, mais on ne peut pas parler de manière absolue, la communauté tout entière se rue sur une victime et la détruit. D Alors dans la religion grecque bien sûr, l’exemple le plus caractéristique de ce type de religion, c’est le dionysiaque. Le dionysiaque est très à la mode depuis Nietzsche et on nous parle sans cesse de lui sans jamais mentionner nous dire l’essentiel : chaque mythe dionysiaque est centré sur un meurtre collectif et les rites dionysiaques consistent à dépecer vivante une petite victime , animal e et à la dévorer crue, ce qu i est refaire sur cet animal le drame central du m ythe, le lynchage. ce qui est refaire l’acte qui se trouve dans ces mythes.

Alors maintenant si vous regardez le christianisme, qu’est-ce que vous constatez ? Vous constatez que ce s mythes et ces rites sont comme une version plus sauvage de ce qui arrive au Christ. la ressemble beaucoup par la forme à ces mythes archaïques. Vous avez une crise au début, dont nous savons dans le cas du Christ qu’elle est réelle, qu’elle est historique : c’est la crise du petit Etat juif, peu à peu dévoré par les Romains. Et cela finira très mal, puisque cela finira par la prise de Jérusalem et la destruction du temple en 70, et un peu plus tard la destruction totale de l’Etat juif. Et cette crise débouche dans les évangile sur Et nous avons, bien sûr, un drame central, un drame terminal, qui est la crucifixion de Jésus. Les deux sont d’ailleurs explicitement liés, si vous prenez par exemple dans l’Evangile de Jean la parole de Caïphe qui dit : " Il vaut mieux qu’un seul homme meure et que le peuple tout entier soit sauvé ", il est bien évident qu’il y a une mise en rapport de cette crise et de la mort de Jesus l’individu. Caïphe nous donne une espèce de définition , à mon avis, du sacrifice au sens archaïque du terme, et peut-être aussi de la politique. Toute décision dans notre monde –nous ne pouvons pas nier que nous soyons toujours dans le sacrificiel – consiste à essayer de conclure les crises en sacrifiant d’avoir le plus petit nombre de victimes possible , une seule si possible. . Et nous n’avons pas le droit de condamner Caïphe de façon absolue, car à chaque fois que nous prenons une décision, même de moindre importance, nous nous retrouvons un peu exactement dans sa situation : décider, c’est sacrifier une victime faire un sacrifice, comme l’indique l’origine du mot, qui vient de decidere, c’est-à-dire trancher la gorge de la victime. Le sacrifice et la décision sont liés en toute chose. Donc il ne faut pas croire que nous soyons dans des problèmes faciles et qu’on peut résoudre facilement.

Donc nous avons cette même structure. Par conséquent l’anthropologie, lorsqu’elle existait encore, avait pour but principal, à une époque anticléricale où il s’agissait au fond essentiellement de démolir le christianisme, d’arriver très vite à un résultat aussi spectaculaire que celui de Darwin en biologie, d’arriver à démonter les religions de telle façon qu’on pourrait montrer qu’elles sont toutes équivalentes et que le christianisme est un mythe comme les autres. Et la raison pour laquelle aujourd’hui les chrétiens sont parfois assez favorables au nihilisme anthropologique de notre époque, dont je parlais plus haut, c’est précisément qu’ils n’ont jamais aimé cette tendance de l’anthropologie, à juste titre. Ils s’en sont méfiés, disant que ce que l’on veut prouver lorsqu’on parle de l’Homme en général, du sacrifice en général, c’est que le christianisme est une religion comme les autres et que par conséquent la seule raison pour laquelle les chrétiens sont des chrétiens, c' est ce fameux ethnocentrisme, qui est l’idée si à la mode, l’idée que chaque peuple se préfère lui-même et voit dans ses propres institutions et sa propre religion quelque chose d’unique. Le christianisme serait tout à fait identique aux autres religions dans cette tendance.





 
Dernière modification : 26/08/2009