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Au coeur de l'Homme et des sociétés : la violence [3/3]

Débat


  Question : Au-delà de la dénonciation de la violence mimétique, comment le christianisme peut-il la supprimer ?

Comme je l’ai déjà dit, le christianisme n’a pas supprimé la violence et ne promet pas de le faire. Il a dit qu’il allait amener une culture décisive pour le destin de l’humanité, mais qui n’est pas de tout repos. Il est étrange à cet égard que les Eglises en général aient cessé de parler des textes eschatalogiques et apocalyptiques à partir de la date d’invention de la bombe atomique, c’est-à-dire à partir du moment où le monde moderne est entré dans ce que l’on devrait appeler un état d’apocalypse objective. A chaque instant il peut en effet se détruire lui-même et réaliser la promesse du texte apocalyptique judaïque et chrétien. La plupart des chrétiens sont convaincus qu’on a démontré l’absurdité des textes apocalyptiques, qu’ils n’ont aucun rapport avec le réel et qu’ils n’intéressent que que les sectes farfelus. On s’est prévalu de l’erreur des premiers chrétiens comme Paul, très sensibles dans l’ardeur de leur foi au contenu apocalyptique de la religion, pour supprimer ces textes. Or si l’on pense au chapitre XIII de l’Evangile selon Saint-Marc et au chapitre XXIV de l’Evangile selon Mathieu, on s’aperçoit qu’ils sont d’une puissance extraordinaire et qu’ils sont présents sur l’horizon de notre monde. Curieusement les chrétiens ne le voient pas et en ce moment même ce sont les milieux de la philosophie laïque qui récupèrent le thème de l’apocalypse. On le sent déjà chez Heidegger, mais aujourd’hui un philosophe allemand comme Peter Sloterd ij eick , en partie heideggerien seulement, reprend ce thème en disant que la société moderne est en train de perdre son instinct de conservation au point d’ouvrir à l’humanité la voie de son auto-extinction. Or il ne songe même pas à fai t re pas la moindre allusion au christianisme, tant celui-ci se met lui-même hors jeu et refuse de prendre ses responsabilités face à ses propres textes. Il y a un besoin pour le christianisme de réintégrer la vie intellectuelle, et il pourrait le faire avec une puissance incomparable.

    Question : Comment expliquer l’existence des kamikazes dans le conflit israélo-arabe ?

Il n’y a jamais eu de kamikazes en Occident, mais aujourd’hui, me semble-t-il, tout le monde est christianisé jusqu’à un certain point, c’est-à-dire démocratisé , ce jusqu’à un certain point, ce qui signifie que tous les hommes sont égaux entre eux et donc livrés à la même concurrence. Et celui qui formule le mieux cela c’est notre Alexis de Tocqueville : les hommes pensent , dit-il, qu’avant la démocratie existait un obstacle unique, énorme, représenté par le roi, la cour, l’aristocratie, et qui empêchait l’individu de réussir son destin. En démocratie, cet obstacle est supprimé, mais il est aus sitôt si remplacé par des centaines de milliers de petits obstacles insignifiants en eux-mêmes, mais dont la somme devient équivalente à cet obstacle unique de naguère. Voilà à peu près ce que dit Tocqueville, et cela nous permet de penser le monde moderne, qui est celui de la concurrence absolue, c’est-à-dire de l’égalité. Les révolutionnaires n’ont pas vu que lorsqu’ils faisaient l’égalité, ils inventaient aussi cette concurrence effrénée qui est la nôtre, parce que d’une certaine façon ils refusaient la concurrence. Je pense que les kamikazes vivent dans cet univers, qu’ils sont soumis, étant donné qu’ils sont toujours perdants, au même type de réaction que celui qu’a découvert le moderne tardif. Le "moderne tardif", je dirais que c'est Nietzsche et ou plus encore Dostoievski, qui ont découvert le ressentiment. Le ressentiment consiste à devenir tellement hostile à l'univers dans lequel on vit qu'on est prêt à souffrir pour faire souffrir les autres. Je pense que les kamikazes vivent une forme extrême de ce phénomène, qui évidemment peut être plus favorisée par certaines cultures que par d'autres. En tout cas on assiste à une espèce de synthèse, que du reste nous comprenons mal, entre une culture différente de la nôtre, car l'islam n'est pas le christianisme, et quelque chose de très moderne, qui est le ressentiment.

Nous vivons donc dans un univers très puissamment concurrentiel où le phénomène du kamikaze se signale comme une pathologie. Mais si cette pathologie se répand, et elle a l'air de se répandre, notre société est incroyablement menacée. Jusqu'à aujourd'hui la bombe atomique est restée aux mains de gens qui n ’étaient e sont pas prêts à mourir pour faire mourir les autres, mais maintenant nous n'avons plus cette certitude. Je pense donc que ce qui s'est passé ces deux dernières années constitue une nouvelle avance de la violence qaue je d éfinis comme "  apocalypse objective. " date qui pourrait marquer le retour de la violence.

    Question : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que la psychanalyse révèle ou pas de la violence ?

Je ne crois pas du tout au parricide et à l'inceste. J'ai l'impression que la famille, comme toutes les institutions sacrificielles, est une réalité extrêmement puissante et que le rôle du père est d'être un modèle pour le fils sans être en concurrence avec lui. C'est ce que j'appelle "médiation externe". Il est tout à fait absurde et invraisemblable, je crois, de penser, comme on le fait avec une foi extraordinaire dans notre monde, que le fils a essentiellement un désir parricide et incestueux. Freud a cru faire une découverte géniale dans le mythe d'Œdipe, mais c'est parce qu'il ne connaissait pas les mythes, où le parricide et l'inceste sont les choses les plus banales qui soient. D'ailleurs les accusations de parricide et d'inceste sont avant tout des insultes, qui ne doivent pas être prises aussi au sérieux qu'on le fait en France. Dans Œdipe-Roi, Sophocle comprend très bien que cette accusation naît au cours du conflit et qu'il s'agit d'un échange d'insultes entre deux hommes en rivalité. Tirésias et Œdipe sont en effet deux prophètes qui jouissent d'un grand crédit auprès du peuple et qui chacun détrui sent le prestige de l'autre. On ne peut donc pas prendre au sérieux le parricide et l'inceste, surtout quand ils sont réunis, et la seule manière de les justifier c'est d'inventer la psychanalyse. D'une certaine manière, c'est aussi la façon ultime de se débarrasser de la vraie violence car en se donnant pour seul rival un père, vieux ou mort depuis longtemps, on fuit la réalité de l'univers qui est le nôtre, celui d'une concurrence absolue. Et du reste Freud a élaboré ses théories au moment où le capitalisme se développait. Je crois que sur ce point les critiques du marxisme à l'égard de la psychanalyse sont fondées, aussi critiquable que le marxisme soit lui-même par ailleurs. Cela dit, on ne peut pas discuter de Freud, parce que lorsque les gens sont convaincus, cela devient une religion et il n'y a plus de discussion po ssible.

  Question : Que penser du choix de la non-violence ?

La non-violence , chez les non-violents, devient un but absolu et cela m'inquiète un peu. Notre époque a en effet tendance, et c'est un effet de son athéisme, à mettre la vie , c’est- à-dire la survie personnelle, au-dessus de tout. Tout ce qui sauve l'existence est préférable à la mort. Il est bon grand à mon avis que nous nous souciions des victimes comme nous le faisons, mais cette attitude fondamentalement admirable bonne, nous réussissons à la transformer en mal, parce que les hommes sont toujours très forts pour transformer en mal tout ce qui est bon. Combattre Or réduire la violence par à la non-violence me gêne toujours un peu, dans la mesure où éviter la violence devient le but suprême. Prenons le problème du terrorisme : une société vivable est-elle compatible avec les formes du terrorisme qui se développent aujourd'hui ? Je ne le pense pas. Nous devons donc prendre nos responsabilités : sommes-nous dans un univers irrémédiablement sacrificiel, etc. ? Je ne réponds pas à ces questions mais elles se posent.

  Question : Quelle place donnez-vous au sacrifice d'Isaac par Abraham dans votre anthropologie ?

La Bible est un chemin hors du sacrifice, mais les premiers livres de la Bible ont pour arrière-plan le sacrifice humain des premiers-nés, dont nous savons qu'il était réel. C'est une pratique qui avait lieu dans beaucoup de sociétés du Moyen-Orient, mais ailleurs aussi dans le monde entier. On sacrifiait le premier-né pour que vivent les autres. C'est donc dans ce cadre qu'il faut poser la question du sacrifice d'Abraham. La lecture mystique de Kierkegaard est excellente mais n'a aucun rapport avec l a réalité anthroopologique 'anthropologie. Le sacrifice d'Abraham représente à mon sens le passage du sacrifice humain au sacrifice animal. Dans la Bible, tout va vers la disparition progressive du sacrifice et par conséquent le passage du sacrifice humain au sacrifice animal est un progrès colossal, qu'à mon avis cette scène inouïe définit.




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Dernière modification : 21/08/2009