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Au coeur de l'Homme et des sociétés : la violence [2/3]


On observe donc une opposition entre ce que pensaient au début du siècle des gens comme Loisy, très influencé par cette vision anthropologique qui percevait l’unité du religieux, et la fragmentation totale qui règne aujourd’hui et supprime les problèmes en remplaçant l’unité par la dispersion absolue. Et d’une certaine manière beaucoup de gens à tendance spiritualiste et religieuse se disent que cela est peut-être préférable. Il est bon, pensent-ils d’être débarrassés des théories du religieux. Mieux vaut le nihilisme qu’une exploration syst ématique des rapports entre le religieux archaïque et le christianisme.

Je ne suis pas du tout de cet avis et je pense qu’il y a une possibilité de science de l’Homme. Autrement dit c’est quelque chose de très important profond et je pense que l’échec de l’anthropologie 1850-1950, qu’on peut appeler l’anthropologie classique, est dû au fait qu’elle n’a pas découvert que le nœud de l’affaire, c’é st tait la violence. Et à ce sujet j’ai développé une thèse qui est parfaitement naturaliste, matérialiste, qui n e fait aucune concession au " spiritualisme " . ’a absolument aucun as pect religieux. C’est d’ailleurs pourquoi pendant pas mal de temps les chrétiens ont vu dans ma tentative anthropologique quelque chose de très dangereux et qui retombait visiblement dans ce qui paraissait être les défauts, l’imp uissance ou la tendance profondément antichrétienne de l’anthropologie classique.

Et alors la vraie question c’est de savoir ce que signifient ces ressemblances extraordinaires entre le religieux archaïque et le religieux chrétien. A mon avis, il faut remonter très haut, commencer par poser la question d u passage de e la différence entre l’animal et l’Homme. Nous savons que les animaux sont mimétiques, qu’ils s’imitent les uns les autres, en particulier les primates supérieurs, les singes, qui sont tellement imitatifs qu’ils nous font rire, car ils sont quand même moins bons imitateurs que nous. D’ailleurs Aristote a une formule extraordinaire à ce propos, qui est tout à fait  actuelle moderne : l’Homme est le plus mimétique de tous les animaux, dit-il. Alors je pense que ce que la vision classique de l’imitation n’a pas vu, c’est que celle-ci couvre tous les champs d’activité de l’Homme et en particulier les appétits. Les animaux se disputent et rivalisent entre eux, lorsqu’ils tro uvent uvent le même aliment objet, le même partenaire sexuel, lorsqu’ils se battent pour le même territoire, mais cela finit très vite. Ils s’entendent très vite et forment ce type de sociétés animales qu’on appelle les réseaux de dominance. L’animal battu se soumet et l’animal triomphateur passera toujours avant l’autre. Parler de culture comme font les spécialistes des animaux, c’est peut-être un peu exagéré, mais quand même il y a là quelque chose qui annonce la culture de l’Homme. A mon avis ces réseaux de dominance deviennent impossibles lorsque le mimétisme devient tel que les rivalités ne peuvent plus s’interrompre. hommes sont incapables de s’aider. La violence devient littéralement infinie. C’est ce que les hommes appellent la vengeance. Et d’ailleurs c’est à ce moment-là sans doute qu’on invente ce que l’on ap pelle la vengeance.

La vengeance n’est pas une institution, c’est un phénomène dont on ne sait pas s’il est biologique ou culturel, mais qui est spécifique à l’Homme. Il n’y a pas de vengeance chez le s animaux. Si la vengeance existe, si elle est infinie, il est bien évident que l’ espèce humaine Homme devrait se détruire elle lui-même tout de suite, au départ, avant même d’exister vraiment en tant qu’ humanité Homme. Et alors c’est à ce moment-là, je pense, qu’il y a ces crises de rivalité mimétique dont j’ai parlé, ces crises qu ’on retrouvent i restent là dans les mythes relativement modernes que nous possédons, mais dont il doit y avoir des antéc édants très anciens qui ancêtres qui remontent très haut, jusqu’aux limites de l’animalité et de l’ humanité. Homme. Comment ces crises se résolvent-elles ? Aussi longtemps que l Sans doute pour des raisons purement mécaniques, parce qu’à partir du moment où des hommes se disputent des objets qu’ils désirent, ils ne peuvent jamais s’entendre. Mais la lutte va devenir si intense que les objets vont disparaître et il n’y aura plus que des rivaux. Et à partir du moment où il n’y a plus que des antagonistes dans un groupe, on peut être certain qu’il y aura certaines formes de réconciliation. Il va se produire des alliances contre un enn emi commun qui va polariser contre lui toujours plus d’adversaires, mimétiquement. C ’est ce qu’on appelle d’ailleurs la politique, et c’est aussi le phénomène du bouc émissaire.

A partir du moment où il n’y a plus que des antagonistes, le flux mimétique, si l’on peut dire, peut devenir cumulatif, au lieu d e diviser et de fragmenter toujours l ’être seulement la fragmentation de la communauté, le mimétisme va se polariser toujours plus contre et se porter finalement s u r un individu quelconque, qui apparaît comme coupable de la crise. Et si vous regardez les mythes, vous avez un nombre très important de cas où la violence est collective, contre cette victime unique. Donc il y a un passage, mécanique à mon avis, du tous contre tous au tous contre un. Nous connaissons ce phénom ène de polarisation collective contre un adversaire commun, parfois significatif parfois insignifiant. C’est ce qie nous appelons un phénomène de "  bouc émissaire" . Je pense que dans les socié té s archaïques ce type de phénomène , A partir de cette définition du phénomène que je prétends être fondateur, je pense que joue un rôle capital. le sacrifice rituel devient très compréhensible. Les communautés réconciliées par leur victime vont changer d’attitude à son égard. Ils la voient toujours comme responsable de la crise, autrement dit Œdipe a réellement commis un parricide et un inceste, attiré la peste sur Thèb es par son parricide et son inceste mais ils p ensent aussi que leur victime mais elle est maintenant responsable de la réconciliation. Par conséquent la victime coupable va devenir une divinité. Dans le cas d’Œdipe, c’est bien simple, il s’agit d’une divinité du mariage, des règles de mariage qu’il a enfreintes lui-même et qu’il a instituées d’une certaine façon en les enfreignant, ce qui est à la fois absurde , certes, maisi n’en joue pas moins un rôle essentiel dans la genèse du religieux et du social lui-même. et très profond quant à la genèse du religieux et du social.

Alors à partir de ceci, il est bien évident que les ressemblances avec le christianisme sont plus visible fortes que jamais . , puisque S si vous observez la crucifixion regardez la Passion, vous vous apercevez vite tout de suite que c’est un phénomène extrê me me n t incroyablement mimétique. Par exemple le reniement de Pierre, il est bien évident que l’interpréter de façon psychologique comme on fait toujours, en disant qu e l ’apôtre ’il était très influençable , c’est suggérer et qu’à sa place , on aurait su nous aurions résist é er nous-mêmes à la tentation de nous se retourner contre le Christ, et ce n’est pas satisfaisant. En réalité ce qui se passe, c’est que dès que Pierre se trouve dans une foule hostile à Jésus, ce qui est le cas dans la cour du Grand-Prêtre, il devient lui aussi hostile. Il est mimétiquement contaminé. Et il est là en t ant le q ue meilleur des disciples, il les représente tous. Personne n’est capable de résister au mimétisme meurtrier de la foule. Une autre Et la preuve c’est Pilate : il voudrait bien sauver Jésus, mais il a tellement peur de la foule en sa qualité de politicien, qu’il lui obéit en faisant semblant de la guider, agissant en cela en bon politicien et c’est cela la poli tique. Mais l’imitation la plus caricaturale, presque comique dans son tragique extraordinaire, ce sont les deux hommes crucifiés avec Jésus, qui se tournent l’un et l’autre vers la foule et essaient de l’imiter, vocifèrent avec la foule au fond pour se faire croire à eux-mêmes qu’ils ne sont pas crucifiés. Il y a une face anthropologique Autrement dit l’autre face de l’isolement extraordinaire de Jésus, du " pourquoi m’as-tu abandonné ? ", la face anthropologique et , c’est l’unanimité mimétiq ue ue du phénomène de bouc émissaire, qui dét érmine la crucifixion, qui pousse tous les assistants à se mobiliser contre la victime. est représenté dans la Passion d’une façon qui n’a d’équivalent nulle part.

Donc c’est la même chose que les mythes, mais c’est le mythe complètement expliqué et dévoilé. Les observateurs hostiles au christianisme sont Alors les anthropologues s ont ravis, parce qu’ils ne connaissent au fond que la logique du concept. Et ils se disent que pour que le christianisme soit vraiment différent des autres religions, il faudrait qu’il parle d’ autre chose autre chose. Eh bien non. Le christianisme parle de ce qui est essentiel dans l’Homme, c’est-à-dire du fondement religieux des sociétés, qui est aussi le fondement de la culture , le mimétisme violent. Donc il doit parler de la même chose que les mythes. Et c’est à partir du moment où on voit cette identité de sujet, donc ces rapports extrêmement proches entre la mythologie et le christianisme, que tout à coup la différence devrait apparaître. L’extravagant, c’est qu’elle ne soit pas encore apparue, que nous ne soyons pas capables de la formuler. Or elle est parfaitement évidente cette différence : dans les mythes, même si les coupables sont finalement divinisés, ils sont avant tout coupables. Lorsqu’on parle du mythe d’Œdipe, on pense au parricide et à l’inceste, et ils nous paraissent plus vrais que jamais aujourd’hui, ce qui est la preuve que nous sommes dans le mythe, puisque presque tout le monde croit en la psychanalyse, ce qui n’est rien d’autre que de croire au parricide et à l’inceste, au lieu de croire au fond à une certaine innocence de l’Homme qui est réelle là. Et la différence essentielle de Jésus, c’est que la Passion vous présente la victime non pas comme coupable, mais comme innocente. La P Autrement dit la Passion est le seul mythe qui sache que la victime est un bouc émissaire sait et proclame ce que les mythes dissimule nt , car ils ne le savent pas, que le victime est un bouc émissaire innocent. C Donc c’est la seule façon d’anéantir complètement les mythes, en montrant qu’ils sont faits structurés par le mensonge de la victime coupable. de l’inconscient du bouc émissaire. Avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a.

Ce Alors certaines personnes dénoncent aujourd’hui la violence du religieux chrétien et judaïque : bien sûr il y a de la violence, car le religieux chrétien révèle cette une violence que les mythes ne révèlent pas, parce que lorsque ce sont les violents qui parlent de leur propre violence, elle n’apparaît jamais comme telle, mais comme justice. Autrement dit Œdipe passe pour est condamné justement. Alors si vous regardez l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau, vous comprenez pourquoi les chrétiens ne peuvent absolument pas se passer de lui, parce qu’il est le premier grand système religieux qui ait lutté contre le caractère essentiellement mythique des textes religieux. Prenez l’histoire de Joseph par exemple : vous avez douze frères, donc c’est une foule, et ces douze frères expulsent le treizième. Un mythe raconterait l’histoire q u de la même façon que les frères qui dissimulent leur conduite criminelle et se prétendent innocents. e l e s douze frères racontent au père lorsqu’ils reviennent, ils parleraient de sacrifice. La Bible se rend compte de ce mensonge et nous dit cela et dit que ce sont les païens qui croient cela, parce qu’ils sont culturellement en retard, mais, nous dit la Bible, nous savons que c’est faux et que les frères sont jaloux de Joseph. Regardez le livre de Job  : , c’est un Œdipe au fond : Job a longtemps été adoré par sa communauté, qui tout à coup se retourne contre lui. Et en la personne des trois faux amis, elle demande à Job de reconnaître sa culpabilité. Et Job ne veut jamais marcher, c’est pourquoi ce texte fait partie de est dans la Bible, parce qu’il s’élève contre la fausse culpabilité d ’un u bouc émissaire. Dans les Psaumes vous avez beaucoup de tous ces textes où le narrateur est entouré par une foule qui menace de le lyncher. Pour moi ce sont là des mythes à l’envers, où pour la première fois, au lieu de la foule, c’est la victime qui parle et qui se plaint d’être pers éc utée. Sa violence purement verbale n’a rien de comparable avec la violence silencieuse mais réelle de ses persécuteurs.

Le mythe, pourrait-on dire, est comme une fourrure magnifique, bien lustrée, où on ne voit absolument pas de violence, mais la Bible et les Evangiles retournent le mythe et c’est la peau sanglante de la victime qu’on aperçoit, au lieu de cette surface de la culture qui paraît toujours innocente alors qu’en réalité elle cache en son sein le meurtre fondateur. A partir de ceci vous voyez très bien que les Evangiles sont parfaitement uniques. Et tout ce qu’il y a de grand dans notre démarche culturelle moderne, qui consiste à démystifier au fond certains aspects culturels et en particulier à nous soucier des victimes, ce que nous sommes la première civilisation à faire, vient des Evangiles. Nous ne les avons pas compris conceptuellement, mais ils sont faits de telle façon qu’ils nous influencent souterrainement depuis deux mille ans.

Mais en même temps il y a une rançon à ceci, bien entendu : pour vivre dans un univers qui nous prive des protections sacrificielles dont jouissent toutes les sociétés archaïques, ce que fait précisément le christianisme en retirant lentement les garde-fous sacrificiels de la culture, il faut renoncer soi-même à la violence. Et il ne faut pas renoncer seulement à l’initiative de la violence, ce que l tous les hommes croient toujours faire , ’ on f ait dans la diplomatie, mais cela ne sert à rien, il faut y renoncer inconditionnellement. L Donc la suppression du sacrifice et l’offre du Royaume de Dieu dans les Evangiles sont inséparables l’une de l’autre ne sont qu’une seule et même chose. Ce n’est pas une offre conditionnelle, optionnelle, mais une nécessité urgente offre absolument nécessaire. Et le thème apocalyptique représente très évidemment ce qui risque de se produire si les hommes n’acceptent pas les conditions de cet te espèce de contrat, qui est le contrat inconditionnel et universel qui est le du Royaume de Dieu. Si les hommes persistent à se conduire comme ils l’ont toujours fait, la violence de tous les âges passés, à mesure qu’ils comprendront mieux, va retomber sur leur tête. C’est d’ailleurs pourquoi vous avez cette phrase extraordinaire dans les Evangiles : toutes les victimes de l’histoire vont retomber sur cette génération. Ce sont des mots que les théologiens au fon d n’ont jamais commentés parce et qu’il faut les peut-être situer sur fond le plan de de la religion sacrificielle pour les comprendre. I En effet il ne faut pas voir cette relation de façon univoque, comme une condamnation par le christianisme du religieu x sacrificiel : il est bien évident que si la révélation est vraie, le sacrificiel était absolument nécessaire pour faire de cet animal sauvage qu e c ’était l ’ancêtre e prédécesseur de l’Homme une créature capable d’entendre le message chrétien. Par conséquent une notion très importante dans les Evangiles, c’est l’heure du Christ  : il faut attendre qu’elle sonne pour que le message chrétien devienne vraiment intelligible.

C’est toute une conception de l’histoire qui est là. Et aujourd’hui cette plainte perpétuelle que les hommes adressent au christianisme en lui reprochant de ne pas avoir modéré la violence est d’une arrogance invraisemblable . , parce que ce sont les hommes qu Les modernes i traitent le religieux au fond comme une autre forme de technique, ou une autre forme de consommation, où le religieux est là pour nous protéger de la violence. A ces plaintes il faut répondre par les paroles les plus sensationnelles, si l’on peut dire, et les plus paradoxales du Christ, qui sont : si vous croyez que je suis venu apporter la paix, vous vous trompez, c’est la guerre que je vous apporte. Désormais le père sera l’ennemi de son fils, la fille de sa mère, la bru de sa belle-mère, on aura pour ennemis les gens de sa maison. On peut se demander aujourd’hui si le fait que ces textes ne sont jamais mentionnés pas utilisés dans les circonstances actuelles ne pose pas un problème extrêmement grave, celui de savoir si nous serons capables de ressaisir la contemporanéité incroyable du christianisme. Cela exige de nous quelque chose de formidable : que nous cessions de considérer que nous rassurer sur ce qui est en train de se produire, est plus important que le sens, la vérité, qui est vraiment peut-être là. A mon avis jamais l’Evangile n’a été plus prometteur sur le plan du sens, de la signification vraie qu’aujourd’hui, mais cela exige de nous un certain courage, qui fait visiblement défaut à notre culture à l’heure actuelle. Merci.




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Dernière modification : 26/08/2009