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Question : Quelles sont les raisons de l’opposition des Etats-Unis à la création de la Cour Pénale Internationale, et pourquoi ne l’ont-ils pas ratifiée ? Quelle sera l’efficacité de cette instance si les Etats-Unis n’y participent pas ?
Nous autres Européens vivons le partage de la souveraineté comme une évidence. Après les leçons des guerres mondiales, nous nous sommes engagés dans la construction européenne. Pour les Etats-Unis, le respect par les autres de leur souveraineté est un impératif absolu. L’idée que des Américains puissent un jour être soumis au jugement de la Cour Pénale Internationale leur pose problème. Le risque est mince, car la CPI a été créée pour juger des Milosevic, Pol Pot,etc. Mais un pays qui signe le traité de Rome sur la CPI place tous ses citoyens, et notamment les militaires, en situation d’être jugés par elle s’ils commettent un crime de génocide, un crime contre l’humanité ou un crime de guerre. Cette disposition ne s'applique toutefois que si ces hommes ne sont pas jugés par leur justice nationale, et c’est pourquoi nous voulons convaincre les Etats-Unis : en tant que pays démocratique, ils ne manqueraient pas de juger eux-mêmes si l’occasion se présentait. Pourtant, devant ce risque, si minime soit-il, les Etats-Unis ne veulent pas signer et ratifier le traité de création de la CPI. Elle a néanmoins été créée, portée par l’Europe avec de nombreux pays latino-américains, africains et asiatiques : 139 pays ont signé le statut de Rome.
Question : Pourquoi ne parvient-on pas à faire appliquer les résolutions de l’ONU sur le conflit israélo-palestinien ? Pourquoi l’ONU est-elle si silencieuse, que peut-elle faire, est-ce seulement l’affaire des Etats-Unis ?
Il y aura un jour, j’en suis convaincu, la paix au Proche-Orient. En effet, nous en étions extraordinairement proches quand Arafat et Barak se sont réunis autour de Bill Clinton. Et je suis convaincu que nous reviendrons un jour aux " paramètres Clinton ", qui posaient les fondements d’une solution :
* une solution qui donnerait au peuple palestinien les territoires de la Cisjordanie et Gaza (avec quelques échanges entre les principales colonies de peuplement israélien et des territoires israéliens près de Gaza),
* une solution partageant soigneusement Jérusalem (avec un statut particulier pour les lieux saints), cette ville restant " ouverte " et devenant la capitale des deux Etats.
* Des avancées vers le règlement des dossiers importants des armées et de l’accès à l’eau.
Malheureusement, les négociations n’ont pas abouti. Mais je suis convaincu que le processus de paix reprendra. Nous y travaillons aux Nations Unies dans le cadre du " quartet " qui réunit un représentant de l’ONU (Kofi Annan), un représentant des Etats-Unis (Colin Powell), un représentant de l’Union Européenne (Javier Solana) et un représentant de la Russie (Igor Ivanov). Ils sont en train de négocier la " road map ", le chemin pour revenir aux paramètres Clinton. Il va y avoir des élections en Israël en janvier, il y en aura également en Palestine. C’est dès la fin de cette double procédure électorale que nous verrons – je l’espère – repartir les espoirs de paix et s’appliquer cet itinéraire sur lequel travaillent actuellement les diplomates.
Cet exemple montre que les Nations Unies ne se désintéressent pas du tout du problème du Proche-Orient. La résolution 1390 adoptée il y a quelques mois à l’unanimité exprime leur vision, leur espoir et leur volonté de voir vivre côte-à-côte deux États, Israël et la Palestine, à l’intérieur de frontières sûres et reconnues. Il a fallu attendre plusieurs décennies avant d’en arriver là et je crois que c’est une pierre blanche parmi toutes nos résolutions. Malheureusement, trop souvent, les résolutions sont annulées par le veto de l’un des membres permanents du Conseil de Sécurité. Cela donne le sentiment qu’il y a dans notre approche du conflit un double standard : beaucoup d'exigence vis-à-vis de l’Irak et beaucoup moins vis-à-vis d’autres pays. C’est l’un des problèmes soulevés par l’existence du veto ; mais il faut être réaliste : le système international n’est évidemment pas parfait, il faut s’efforcer de le faire vivre au mieux. Et mon sentiment est que depuis la fin de la guerre froide, le Conseil de Sécurité travaille de mieux en mieux.
Question : Le concept de droit d’ingérence a-t-il sa place dans la réflexion et l’action des Nations Unies ?
Le droit d’ingérence est une spécificité française : rendons hommage à Bernard Kouchner et Mario Bettati, à nos ONG, qui l’ont pratiqué avant d’en faire une théorie. Lorsque nous avons lancé le débat aux Nations Unies, nous nous sommes trouvés en face d’une majorité d’États issus de la décolonisation, qui avaient lutté pour leur indépendance, et qui n’étaient pas prêts à voir leur souveraineté mise à mal par le droit que s’octroieraient d’autres États ou des ONG d’agir sans obtenir l’autorisation des gouvernements concernés. L’Assemblée Générale des Nations Unies s’est littéralement scindée en deux. Beaucoup de pays comme l’Inde, le Pakistan et l’Algérie ont exprimé l'idée que leur souveraineté était sacrée. Nous avons progressé en trouvant une formule qui rassemble : le droit d’ingérence est devenu le " devoir de protéger ". Tous les pays de la planète sont amenés à considérer que lorsqu’il y a des violations massives des droits de l’homme (comme au Kosovo, au Rwanda, au Cambodge), la communauté internationale tout entière a le devoir de se rassembler pour protéger ces populations victimes. Et si ces populations sont victimes de leur propre gouvernement, il y a maintenant consensus pour affirmer le devoir de la communauté des nations d’agir malgré et contre ce gouvernement.
Question : Ne faut-il pas beaucoup plus de militaires pour faire la paix que pour faire la guerre ?
Les Nations Unies n’ont pas d’armées, et les 47 000 hommes à sa disposition viennent des pays qui souhaitent participer et apporter les troupes nécessaires à l’organisation des opérations de maintien de la paix. Le nombre est défini en fonction des besoins. Si nous avions davantage de missions, nous n’aurions sans doute aucune difficulté à trouver les soldats nécessaires, car les pays sont volontaires pour fournir des soldats de la paix.
Pour conclure, je crois qu'il serait bon que la force de réaction rapide européenne qui devrait être prête dans un an commence ses tâches en étant l’ossature d’une mission de paix des Nations Unies. Elle n’est pas à l'origine conçue pour cela, mais cela contribuerait à donner de l’Europe, de la politique étrangère de l’Union Européenne, un visage très concret, au service de la paix et des Nations Unies.