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Grand témoin - l'Eglise dans les conflits

   

Par Père Gilles Nicolas

 
Conférence donnée au cours de la session 2002 des Semaines Sociales de France, " La violence, Comment vivre ensemble ?"
 

PÈRE GILLES NICOLAS, vicaire épiscopal à Alger, économe diocésain, aumônier des étudiants d'Afrique sub-saharienne.


gilles nicolasJ’ai bien conscience qu'un certain nombre d’entre vous sont déçus de ne pas trouver Monseigneur Teissier, qui m’avait demandé en août si j’étais disposé à le remplacer. En consultant le programme et la liste des intervenants, j’en avais conclu que je n’avais pas la pointure et l'envergure pour le remplacer. Mais, comme il est revenu à la charge par la suite, je me suis laissé convaincre. J’ai tout de même l’avantage de faire ce qu’il n’aurait pas pu faire, la présentation de son dernier livre, qui est, à mon avis, le plus intéressant de ceux qu’il a écrits : Chrétiens en Algérie, un partage d'espérance. Vous trouverez là tout ce que je pourrais vous dire, parce que c’est un livre qui est écrit en grande partie à partir de témoignages, de lettres qu’il a reçues, après les épreuves que nous avons traversées. Evidemment, tous ces témoignages de solidarité qui émanent de musulmans l’ont beaucoup marqué et aidé à tenir le coup dans une période extrêmement difficile.

J’ai aussi souhaité que l’on précise, en me présentant, que j’étais aumônier des étudiants, parce que nous avons beaucoup d’étudiants originaires d’Afrique sub saharienne, d’une trentaine de pays différents. Je suis très proche d’eux par la force des choses, par ma fonction d’économe diocésain, par le fait que je communique souvent avec eux par le courrier électronique. Ils viennent parfois de villages de leur pays où il n’y a pas d’électricité. C’est pourquoi, pour bon nombre d’étudiants, l’Algérie est un pays moderne, doté d’infrastructures, développé, et un havre de paix…Beaucoup évidemment appartiennent à des pays qui ont connu des violences aussi graves qu’en Algérie. D’ailleurs, deux étudiants rwandais chrétiens sont actuellement en prison à Alger parce qu’ils ont poignardé un étudiant burundais dans sa chambre, lequel est parti pendant l'été avec un visa pour Taizé et a demandé l'asile politique en Belgique. Il n’est donc pas revenu. Aucun d'entre eux n'a été victime de violences du fait des islamistes pendant les années sombres 1993, 1994, 1995…

Le premier point, c’est une question que l’on m’a souvent posée ces dernières années : "pourquoi restez-vous en Algérie, puisque l’Eglise n’est plus acceptée là-bas, puisque vous ne pouvez pas parler. Vous êtes une Eglise du silence, quels fruits cela peut-il porter ?". Ce discours ne m'a jamais ébranlé. J'ai toujours été persuadé que, comme l’a dit Monseigneur Claverie, l'évêque d'Oran assassiné dans un attentat en 1996, qui avait été mon prédecesseur comme Directeur du Centre d'Etudes Diocésain d'Alger, il est normal que l'Eglise soit dans une situation de conflit. J'allais presque dire que les situations de conflit sont normales. Si vous lisez la Bible, vous en trouverez quelques-unes ! Et toute la Bible est écrite dans un contexte de conflit. Le Père Claverie disait qu'il fallait que l'Eglise soit présente sur les zones de fracture. Il était originaire d'Algérie, qui est un pays à grands risques sismiques.

Bien sûr, nous n'avons pas la vocation du martyre, aucun d'entre nous ne l'a, et pas plus les moines de Tibhirine, dont j'étais très proche. Je peux citer une réflexion qui avait été faite à Monseigneur Teissier, et qui l'avait grandement décontenancé. Il cherchait désespérément à assurer le renouvellement de notre communauté, et dans ses voyages, il contactait des groupes, des mouvements, assez nouveaux d'inspiration. L'un d'entre eux, je ne dirai pas lequel, lui disait :"écoutez, nous n'allons pas aller en Algérie maintenant, parce que nous avons beaucoup trop de respect de la vie humaine". Monseigneur Teissier en était resté pantois, disant : "Mais nous avons, nous aussi, le respect de la vie humaine. D'ailleurs, les religieux et les religieuses qui ont traversé cette période n'ont jamais subi la moindre pression de la part de leurs supérieurs. Au contraire, nous nous sommes toujours assurés qu'ils étaient libres, personnellement et individuellement, et qu'ils ne restaient pas là uniquement par obéissance à leurs supérieurs. Mais je crois que dans une période de grave crise, comme celle qu'a traversée l'Algérie, l'Eglise avait une parole à dire, et cette parole, c'était principalement sa présence aux côtés des frères dont nous partagions les difficultés".

Je pense pouvoir dire, maintenant que nous avons traversé la période la plus grave, que cette présence a considérablement rapproché l'Eglise d'Algérie de la population, dans toutes ses couches, et que l'Eglise d'Algérie est considérée comme une réalité du pays, et non pas comme une survivance d'une présence coloniale. J'ai toujours cru que la présence d'une communauté chrétienne, solidaire de l'Algérie dans les difficultés, avait une extrême importance, et pour l'Algérie elle-même, et pour l'Eglise universelle. C'est peut-être une idée un peu prétentieuse, parce que nous sommes un tout petit nombre, mais je pense que cette présence a une signification, comme d'ailleurs la présence de moines à Tibhirine, qui n'étaient que sept, alors qu'ils venaient de l'ordre cistercien, normalement très nombreux.

Cette présence avait une très grande importance pour l'ordre cistercien tout entier, et c'est ce qu'avait bien compris Dom Bernardo Oliveira, qui est l'Abbé Général des Trappistes et qui était venu à Tibhirine. Ce qui m'a renforcé dans la conviction de l'importance de cette présence, ce sont les amitiés en provenance d'Algériens musulmans qui n'ont cessé de nous dire, à toutes les périodes, qu'ils avaient besoin de cette présence. Je suis sûr que ces témoignages continuels d'amis musulmans ont beaucoup aidé Monseigneur Duval à vivre ces épreuves. Le Cardinal Duval est mort le jour où on a retrouvé les restes des moines de Tibhirine. Mais il avait appris leur assassinat quelques jours avant et il avait dit - c'est une de ses dernières paroles, je crois - : "Je meurs crucifié". Il avait déjà perdu son auxiliaire et grand ami Monseigneur Jacquier, assassiné lui aussi, pratiquement à la porte de l'archevêché, en 1976, je crois. Toutes ces épreuves, il les a vécues comme autant de coups de poignard qui lui étaient assenés. Il était à la retraite à ce moment-là et ses amis algériens le soutenaient. Le président Bouteflika a dit dans un de ses discours, en Espagne, qu'il demanderait la canonisation de Monseigneur Duval. Cela nous a fait sourire, mais il y a une rue Monseigneur Duval, et, même s'il ne fait pas l'unanimité parmi les Algériens, un grand nombre de gens tiennent tout de même chaque année, à l'anniversaire de sa mort, à faire une manifestation en mémoire de celui qu'ils considèrent comme un grand ami de l'Algérie. Monseigneur Teissier aussi a eu besoin de cette amitié, et nous en avons tous besoin.

On m'a présenté comme le curé de Médéa. Quand je suis arrivé à Médéa, il n'y avait déjà presque plus de paroissiens, et trois ans après mon arrivée, il n'y en avait plus du tout. Ce sont évidemment des amis algériens musulmans que je rencontrais tous les jours, et ensemble nous commentions l'évolution des choses. Je partageais leurs valeurs, leurs joies et leurs peines. Ils avaient la même espérance pour ce pays. Chrétiens en Algérie, un partage d'espérance, c'est vraiment ce que nous avons vécu. En ce moment, à cette heure-ci, je suis sûr que Monseigneur Teissier doit être dans une famille algérienne, en train de partager le repas de rupture du jeûne du soir de Ramadan, car le nombre de soirées du Ramadan est limité, et son agenda est absolument rempli.

Depuis que je suis prêtre, ma conviction a toujours été aussi que l'Eglise d'Algérie était au cœur de problèmes d'importance majeure pour toute une partie du monde. Ce n'est pas parce que l'importance numérique de la présence chrétienne n'a cessé de diminuer que cette conviction pour moi a diminué. Je pense que l'Algérie, qui sort d'un système économique dirigiste, comme d'autres pays, et qui s'achemine difficilement vers la concurrence, la libre entreprise, vers l'économie de marché, connaît les mêmes difficultés que bien d'autres pays. Mais s'y ajoute l'enjeu de la rencontre des cultures, du dialogue des religions, de la présence des immigrés d'origine maghrébine en France… Il y a le problème de l'Islam, confronté aux questions de la modernité, les questions intellectuelles, politiques, juridiques, d'une société en crise. Il y a une jeunesse nombreuse, à la recherche de repères et de sens. Personnellement, d'ailleurs, j'ai toujours trouvé plus intéressant d'être dans une société en crise, à la recherche de sens, que dans une société qui vit comme elle a vécu depuis plusieurs siècles, sans se poser de questions. Il y a des pays où c'est comme cela, mais ce n'est pas là que j'aime le mieux vivre. Ma conviction aussi, c'est que les choix qui ont été faits par l'Eglise en Algérie ne pouvaient pas être différents.


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Dernière modification : 26/08/2009