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Le Cardinal Duval disait souvent que l'Eglise n'a pas sa fin en elle-même, autrement dit, elle n'a pas pour but en premier lieu de développer ses effectifs, de sacramentaliser. Elle est ici – et cela, Monseigneur Duval l'a vécu depuis son arrivée comme évêque de Constantine – au service de l'Algérie, du peuple d'Algérie, de la société tout entière, de la paix, de l'humanité. Nous n'avons pas pour but de défendre des positions. En tant qu'économe diocésain, je pourrais me battre jour et nuit pour essayer de conserver des positions, c'est-à-dire des immeubles, des droits…Je le fais bien un peu, mais ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus, ce n'est pas l'axe de mon sacerdoce. Quand j'étais enseignant au lycée de Médéa, si je déplorais la montée en puissance du fondamentalisme musulman - parce que l'on a senti sa montée en puissance – ce n'est pas tellement parce que certains élèves encouragés en sous-main par des professeurs assez pernicieux faisaient tout pour m'être désagréables, par exemple en écrivant au tableau des versets du Coran qui attaquent les chrétiens. Ce qui me gênait le plus, c'étaient les conséquences sur leur esprit critique, sur leur liberté de pensée, c'était l'abdication de leur intelligence. Le fondamentalisme, c'est cela. C'était aussi cette agressivité qu'on laissait se développer chez eux, cette certitude qu'"étendre l'étendard de l'Islam ", pour reprendre une formule arabe, c'était écraser les autres. J'ai pu entendre un grand nombre d'homélies provenant de la mosquée voisine, en arabe, les vendredis ou les autres jours, qui n'étaient pas très agréables, et qui faisaient très souvent allusion aux Croisades, alors qu'il n'y avait plus de Croisés, à part moi, dans les environs…
Depuis, je pense que l'Algérie a payé très cher cet abandon du système éducatif et de la mosquée aux intégristes de tout poil, et la communauté chrétienne avec elle, bien entendu. Je rappelle qu'avant les dix-neuf assassinats de religieuses et religieux qui ont eu lieu de 94 à 96, le Père Roger, un Père Blanc, avait été assassiné à Tizi Ouzou, le Père Jean-Marie Jover, qui était professeur de mathématiques, lui aussi, à Orléansville (aujourd'hui Chélif ). Monseigneur Jacquier, comme je l'ai déjà dit, avait été assassiné en 1976 au couteau, pour des raisons mal élucidées, mais certainement en relation avec la culture de violence qui avait cours aussi bien dans l'idéologie du F.L.N. de l’époque, que dans l'islamisme montant.
Nous ne sommes pas, en Algérie, une Eglise du silence. Nous sommes une Eglise qui est acceptée parce que solidaire. Dans les années qui ont suivi l'indépendance, l'Eglise était très largement d'origine française. Ce n'est plus tout à fait vrai maintenant, ce n'est même plus vrai du tout. Au centre diocésain où je loge encore, bien que n'en étant plus directeur, trois frères maristes sont arrivés cette année. Le premier religieux assassiné en 1994 était un frère mariste, Henri Vergès, assassiné à la Casbah d'Alger, avec une Petite Sœur de l'Assomption. Les Maristes se sont retirés de 1994 à 2002. Ils sont revenus, et aujourd'hui sont parmi nous deux Espagnols et un Mexicain, qui parlent tous les trois le français. Ils apprennent l'arabe, la culture algérienne, et ce n'est qu'au terme de cette année, au mois de juin, qu'ils vont se décider pour leur implantation au service de la jeunesse. Il y a aussi un Syrien, qui est arrivé il y a un mois, non pas de la planète Mars, mais presque, du monastère de Saint Moïse l'Ethiopien. C'est un monastère de Syrie, qui a été fondé par un Père jésuite italien et se trouve dans la montagne, à 1800 mètres d'altitude. Ce Syrien qui ne parle pas un mot de français, pas un mot d'anglais, est un homme extraordinaire. Je ne vous parle pas des autres venues, mais la plupart de ceux qui arrivent ne sont pas français. Peu importe, ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas français que l'Eglise est considérée différemment, c'est parce que l'Eglise a été solidaire dans la période difficile. Il y a eu pendant longtemps des discours anti-français et anti-chrétiens, émanant de milieux souvent arabophones, mais pas toujours, de milieux francophones aussi. Ces déclarations désagréables dans la presse se font beaucoup plus rares. En revanche, ce qui est étonnant, c'est qu'alors que notre nombre s'est réduit à presque rien, il y a eu, je dirais, 250 articles de presse consacrés aux chrétiens en Algérie. On passe son temps à refuser des interviews de journalistes qui voudraient faire un article sur les chrétiens en Algérie.
Dans les premiers temps de l 'Eglise, il y a eu les martyrs de la foi, ceux qui sont morts pour avoir refusé de renier leur foi chrétienne ou pour avoir refusé de sacrifier à l'empereur. Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine, parlant de ceux qui avaient été tués avant lui, et sans savoir que lui-même en ferait partie, parlait des martyrs de la charité. C'est par amour pour le peuple au milieu duquel ils vivaient qu'ils avaient accepté de mettre leur vie en danger. Je ne dis pas qu'ils avaient marché vers le martyre. Encore une fois, ce serait stupide. Quand je rencontrais plusieurs fois par semaine le Père Christian de Chergé, nous faisions le point sur la situation, nous évaluions les risques, et nous aurions pris le chemin d'Alger, si les signes avaient été là qu'il fallait partir. Mais tout en restant, nous savions bien, les uns comme les autres, que nous courions un danger réel. Ce danger valait-il d'être couru ? Eh bien même après coup, je réponds sans hésitation "oui".
En 1993, une dizaine de jours après que quatorze Croates eurent été égorgés à quelques kilomètres du monastère de Tibhirine – ces Croates, c'étaient mes paroissiens –, j'étais monté moi-même à Tibhirine avec deux jeunes Africains. Je leur avais demandé s'ils préféraient que nous célébrions Noël chez moi ou que nous montions au monastère. L'un d'entre eux avait demandé que nous montions au monastère, et nous le fîmes à quatre heures et demie de l'après midi, car après c'eût été une imprudence, la route n'était pas sûre. Mais, à six heures et demie du soir, trois hommes armés sont arrivés là où nous étions. C'étaient ceux qui avaient commis ce crime dix jours auparavant. Je signale en passant que l'un des hommes armés, avec lequel j'ai conversé en arabe pendant vingt à trente minutes, m'a dit à la fin : "Vous ne vous souvenez pas de moi ? J'ai été votre élève". Je ne lui ai pas dit : "Rappelle-moi ton nom ", mais j'ai su par la suite que ce même Laïd – il s'appelait Laïd –, avait demandé au chef qu'on m'emmène avec eux. Finalement, ils ne l'ont pas fait. Après cette visite, les moines ont décidé de partir, au terme d'un vote, en chapitre. Ils craignaient que les hommes ne reviennent. En réalité, ils ne sont pas revenus, parce qu'ils ont fait une opération dans la région de Tissemsilt, au cours de laquelle le chef a été blessé. Il est finalement mort de ses blessures.
Deux ou trois jours après les événements dont je parle, Monseigneur Teissier est monté. Entre-temps Christian de Chergé était venu me voir. Et les moines sont revenus sur la décision qu'ils avaient prise dans un premier temps. Ils ont décidé de rester. Pourquoi ? Parce qu'ils ont mesuré les conséquences que leur départ aurait sur tout leur entourage. Ils s'étaient rendu compte que c'était un signe d'espérance dont on privait la population et que ces gens avec lesquels ils avaient de multiples liens se diraient : "Alors là, même eux, ils partent et ils nous laissent à la merci des barbares." Et c'est je crois la principale raison qui fait qu'ils se sont refusés à partir, alors que la décision avait été prise.
Pour ma part, j'avais été choisi comme économe diocésain par Monseigneur Teissier lorsque j'étais enseignant au lycée de Médéa. Ce qui m'a obligé à faire la route qui passe par les gorges de la Chiffa. Ceux qui connaissent la route savent qu'elle est très encaissée et qu'on ne pouvait évidemment pas faire le trajet à la nuit tombée, et cela me compliquait beaucoup l'existence. Mais en faisant ce trajet Alger–Médéa plusieurs fois par semaine, je ne courais pas un très grand danger. Je crois qu'un danger plus grand résidait dans la régularité de mes heures d'enseignement. Tout le monde savait que j'avais cours de telle heure à telle heure au lycée et que j'étais bien "facile", étant le seul "roumi" identifié dans les environs. Ce qui est d'ailleurs extrêmement troublant, c'est que la plupart des victimes à Médéa, et j'en connais bon nombre, étaient des islamistes. C'était le cas des trente-trois personnes qui furent égorgées dans un quartier qu'on appelle Qtiten, des quarante-cinq personnes égorgées à la sortie d’une mosquée à Beni Slimane et des dix-sept morts d'un lycée de Médéa.
Le fait d'avoir continué mon travail d'enseignant a approfondi évidemment mes liens avec la population. Un jour, les groupes armés G.I.A., ou A.I.S. plutôt, avaient demandé à tous les fonctionnaires de ne pas reprendre le travail, à tous les enseignants de ne pas reprendre à la rentrée de septembre 95 . La plupart des enseignants ont repris leur travail tout de même. C'était assez courageux parce que c'était risqué (un collègue professeur de mathématiques dans mon lycée est, lui, parti au maquis et a été tué par d'autres groupes armés. C'était un père de trois enfants). Mais le fait d'avoir continué à enseigner dans ce contexte fait que quand je reviens à Médéa de temps à autre, je suis l'un des leurs et accueilli dans de très nombreuses familles.
Pourtant les autorités politiques françaises, le Ministère des Affaires Etrangères, le consulat, etc, ont multiplié les consignes aux Français pour qu'ils quittent l'Algérie, en disant que c'était de la folie de rester. Cependant quand nous rencontrions personnellement tel ou tel fonctionnaire, y compris l'ambassadeur de France, je crois qu'il comprenait très bien que nous avions d'autres raisons de rester, et ils les respectaient. Certains nous disaient : "Partez jusqu'à la fin de cette crise, de toute façon, votre présence est inutile, vous ne pouvez rien faire pour changer, ne vous exposez pas inutilement. En quoi pensez-vous que votre présence, minime, puisse peser sur l'évolution de la crise, où vous n'êtes pas partie prenante ? Vous reviendrez quand vous pourrez ". Mais d'autres nous disaient : "Si même vous vous partez, alors quel espoir nous restera-t-il ?" J'ai un livre ici, un des derniers parus, qui a été écrit par un journaliste algérien, Mohamed Balhi : Tibhirine, l'enlèvement des moines. Il a été publié simultanément en français et en arabe. L'auteur fait une citation de la lettre 225 de Saint Augustin, envoyée à l'évêque de Tiaba peu avant le siège de cette ville par les Vandales, et il cite ensuite le prieur de Tibhirine, et il écrit ceci : "transposée à notre époque, cette lettre est plus que jamais d'actualité : en refusant de partir, les chrétiens d'Algérie ont fait leur choix, ils se sentaient impliqués dans une société avec laquelle ils partagent les soubresauts de l'histoire."
J'ai oublié, entre autres, de dire une chose : certains d'entre vous ont peut-être lu (cela a paru dans la presse française, traduit de l'américain, je crois, ou de l'arabe) la préparation spirituelle de Mohamed Atta, qui pilotait l'avion qui s'est écrasé sur l'une des tours du World Trade Center. C'était un Egyptien qu'on a parfaitement identifié et qui avait dans ses papiers toute la préparation spirituelle, psychologique, intellectuelle, etc, de la réalisation de son acte. Moi, je l'ai lue, elle m'a fortement impressionné, parce que j'ai retrouvé beaucoup de choses. D'abord, je n'ai pas retrouvé de haine. On dit que le moteur du terrorisme, c'est la haine, je n'en suis pas si sûr…J'ai retrouvé les ablutions, le fait de se parfumer, de faire la prière, etc. Tout ce que je connaissais chez mes élèves, et en particulier celui qui est devenu terroriste et que j'ai revu plus tard. Alors, comme je les aime bien, que je les ai toujours bien aimés, et que ceux que je revois, je les revois toujours avec plaisir (mais ils n'ont pas changé : en Algérie, à peu près 50% des gens ont plus de sympathie pour Ben Laden que pour George Bush ), ce sont mes frères. Ce sont parfois les mêmes qui nous disent qu'il ne faut pas partir.
Deux petits mots : le vicaire général Belaïd Ould Daoudia habite à l'archevêché. Âgé de soixante dix-sept ou soixante dix-huit ans, il a demandé à être remplacé et il va partir à Tizi Ouzou. Les gens du quartier ont appris cela, et il y a déjà une pétition avec dix-sept signatures demandant qu'on leur laisse Belaïd. C'est quelqu'un que tout le monde connaît dans le quartier et que tout le monde veut inviter pour le dîner de Ramadan. Il y a un prêtre de la mission de France qui l'année dernière a été à Boudonaou, une petite ville à 35 kilomètres d'Alger, et qui est parti maintenant à Adrar. Une délégation est venue à l'archevêché et a dit : "Mais laissez-nous le Père Philippe, pourquoi voulez-vous l'envoyer ailleurs ? Nous voulons qu'il reste avec nous, parce que nous avons besoin d'un peu d'humanité". Telles sont les petites fleurs que représente le dialogue mené par l'Eglise avec les gens, et je crois que nous avons là la preuve que ce que demandent les habitants avant tout, ce n'est pas de l'aide sociale mais un peu d'humanité et de solidarité.