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Grand témoin - La violence routière


   

Par Geneviève Jurgensen


Conférence donnée au cours de la session 2002 des Semaines Sociales de France, " La violence, Comment vivre ensemble ?"
   

GENEVIEVE JURGENSEN, journaliste, fondatrice de la Ligue contre la violence routière.



I. La genèse d'un engagement.


Jurgensen
Après m'être interrogée ces derniers jours sur le discours spécifique que je devais tenir devant un public catholique, il m'a semblé pouvoir dire que je ne me souvenais pas d'avoir entendu Jean-Paul II s'exprimer sur les accidents de la route, qui sont pourtant dans le monde occidental la première cause de mortalité de la jeunesse, qu'il aime tant et qui le lui rend avec une telle ferveur.

J'ai été contente d'apprendre que Mgr Dubost avait célébré récemment une messe à l'intention de tous les blessés. C'est une bonne initiative, parce que les associations militantes contre la violence routière ont beaucoup de mal à évoquer les blessés. Elles savent qu'ils sont nombreux, elles connaissent bien les conséquences, mais les blessés forment une population difficile à cerner et leurs familles sont moins militantes que les familles endeuillées, parce que leur vie est trop difficile. Dès lors qu'il y a un handicapé dans la famille, les soucis de vie quotidienne et d'argent, l’angoisse de l’avenir sont tels qu'on ne peut pas attendre légitimement un engagement militant pour une cause générale.

Invitée parmi vous en tant que "grand témoin", il m'a semblé que je devais honorer cette qualification en témoignant véritablement, c'est-à-dire en vous présentant la genèse d'un engagement et en vous disant ce qui s'est passé chez nous et que je passe d'habitude sous silence devant les médias. Si je me tais d'habitude, c'est que cette cause serait tout aussi juste si je n'en avais pas été si directement victime, avec mon mari, mes enfants, et la totalité de ma famille, et que l'on ne reste pas – vingt-et-un ans pour ce qui me concerne – attelé à une tâche aussi ingrate pour des raisons personnelles. On le fait parce qu'on sait que c'est une cause juste et importante, qu'on se croit capable de la défendre, et qu'on sait – c'est la raison principale – que si on ne le fait pas soi-même, on condamne quelqu'un d'autre à le faire à sa place.

Tout a commencé le 30 avril 1980. J'étais avec mon mari seule à la maison. Le téléphone a sonné, nous n'attendions pas d'appel. J'ai décroché et quelqu'un m'a dit : " Vous êtes bien Madame Jurgensen ? " Depuis, je pense toujours que j'aurais aimé pouvoir lui dire : " Non, ce n' est pas moi, je vous la passe ". À partir de cet instant-là, à partir de ce moment où j’ai dû répondre " oui ", il m’a fallu devenir cette personne que le correspondant recherchait, et que je ne savais pas que j’étais au moment où il m’a posé la question : " Vous êtes bien Madame Jurgensen ? ". Il voulait parler à quelqu’un qui venait de perdre ses deux enfants, et j’ignorais encore que c’était moi.

Mes filles, âgées de sept et quatre ans, étaient parties avec leur oncle, leur tante et leur cousine, bébé, rejoindre leurs grands-parents. Un jeune homme a perdu le contrôle de sa voiture, un jeune homme dont les personnes qu'il venait de dépasser pensaient qu'il provoquerait une catastrophe. Mes enfants ont trouvé la mort sur le bord de l'autoroute, assez loin l'une de l'autre, semble-t-il. Dieu merci, mon beau-frère, ma belle-sœur et leur bébé ont été épargnés, ainsi que le jeune homme. C'était donc un malheur qui avait fondu sur ces deux petites filles, et sur elles seules.

Le problème qui s'est présenté à nous immédiatement a été de nous hisser à la hauteur de ce qui se passait. Nous sentions que nous n'avions pas l'enveloppe nécessaire pour abriter un événement de cette dimension qui, minute après minute, se révélait dans sa réalité. Mon premier geste a été de fermer la porte de la chambre de mes enfants, qui baillait sur le couloir où se trouvait le téléphone. Après, nous nous sommes rendu compte qu'il fallait aller là-bas, en Picardie où étaient nos enfants, mais nous ne savions pas qu’aller y faire, puisqu'elles étaient mortes… J'ai compris aussi qu'il fallait que je prévienne ma mère. Nous allions donc de découverte en découverte.

Avant de parler de sécurité routière, j'aimerais dire qu'il faut que chacun soit convaincu, dans l'entourage proche ou moins proche, parmi les relations de voisinage, les relations professionnelles, de son immense utilité. Combien a-t-il fallu d'attentions, de gestes, de présence, de regards, de paroles, de petits mots, d'inventivité, pour nous tirer de là !



II. Le combat pour la sécurité routière.


Pour ce qui est de la sécurité routière et de l'engagement qui a suivi cet accident, disons d'abord que certaines associations nous ont approchés vraiment trop tôt. Nous étions submergés par le fait que, alors que nous étions à ce point dans le besoin, elles viennent nous solliciter pour grossir leurs rangs et nous proposer un secours que nous ne réclamions pas. C'est peu à peu que les questions se sont posées. Le premier signe pour moi – mon mari m'a toujours encouragée dans ce combat, mais je pense qu'il s'en serait passé pour sa part – a été de constater que malgré tant de sympathie autour de nous, nous n’observions pas de sursaut d'indignation devant les circonstances de la mort de nos enfants. L'autre moment de prise de conscience a été le procès, auquel nous ne nous sommes pas rendus, parce que nous avions conscience qu'il s'agissait du procès du prévenu et non pas du nôtre (nous étions bien sûr représentés par un avocat), et parce que j'attendais un bébé, que nous nous sentions en danger de mort à chaque instant et que c'était inutile de prendre le moindre risque de basculer du côté de la tentation de la mort plutôt que de la tentation de la vie. Nous nous sommes épargné notre présence au procès.

Le résultat nous a laissés perplexes, puisque ce jeune homme a été condamné, en francs de l'époque, à 1200 francs pour ceci, à 800 francs pour cela, après avoir été déclaré seul responsable de l'accident. Nous n'attendions pas des peines démesurées, mais nous espérions qu'il ne conduirait plus, pendant un moment, or il est reparti du tribunal au volant de sa voiture. Il nous a semblé que ce jugement était incompréhensible, tant pour lui que pour nous. Ou bien, comme l'avait reconnu le juge, il était responsable et seul responsable de cet accident qui avait provoqué la mort de deux sœurs, et il devait cesser de conduire pendant le temps nécessaire à une maturation, ou bien il n'était pas responsable, et il fallait que cela lui soit dit. Ce jugement nous a paru refléter un désarroi de la justice devant une question qui était à l'époque 50% de fois plus fréquente qu'aujourd'hui, car on déplorait 12000 morts par an et non pas 8000 comme de nos jours.

Enfin, le troisième élément a été que, étant moi-même à l' époque orthophoniste, éditorialiste à Elle, très curieuse de savoir tout ce qui pouvait m'être utile en tant que mère, ayant eu le sentiment d'avoir fait, pour élever mes enfants, les efforts raisonnables qu'une mère de famille doit faire, j'avais bien conscience que, sur l'intervention de ce jeune homme dans la vie de mes filles, je ne pouvais rien. Qu'aurais-je pu faire, moi, qui ait évité ce résultat ? Deux choses entrent en ligne de compte. L'une est de l'ordre de l'intime : j'avais cédé aux pressions familiales, qui m'avaient convaincue de rendre le billet d' avion que j'avais initialement réservé pour mes filles et de les laisser partir en voiture. L'autre aspect, c'était la ceinture de sécurité à l'arrière. C'était une époque où les voitures, depuis très peu de temps – or, la voiture de ma belle-sœur était neuve – devaient sortir de l'usine avec deux ceintures de sécurité à l'arrière. Mais je n'avais jamais vu qui que ce soit porter la ceinture de sécurité à l'arrière, et la seule chose que je me souvenais avoir lue était que, pour les enfants, elle était mal adaptée, parce qu'elle passait au niveau de leur artère jugulaire. J'avais donc recommandé à ma belle-sœur de ne pas attacher mes filles. D'où leur éjection et leur mort.

Je me suis donc dirigée vers l'administration de la Sécurité routière, située à ce moment-là avenue Marceau, dans des bureaux vétustes. Le délégué interministériel de l'époque m'a raconté, après, qu'il avait recommandé, me voyant arriver, qu'on me laisse chercher, qu'on m'accorde une aide neutre et bienveillante, sans plus. En fouillant dans ses documents, extraordinairement documentés justement, extraordinairement savants, je suis tombée sur une phrase d'une petite brochure, qui disait quelque chose que je n'ai jamais oublié: ''N'importe quelle ceinture de sécurité vaut mieux que pas de ceinture du tout", et j'ai trouvé cette autre indication: "Le passager qui reste à l'intérieur du véhicule a dix fois plus de chances de survivre que celui qui est éjecté". J'ai su que, si j'avais lu cela où que ce soit, si je l'avais entendu au passage à la télévision ou à la radio, j'aurais demandé que mes enfants soient attachés. Cela a été certainement, non pas le plus grand remords, parce que c'était une information qui n'était nulle part – je l'ai scrupuleusement vérifié par la suite –, mais le plus grand regret.

J'ai donc à partir de ce moment-là consulté les livres que toutes les jeunes mamans achetaient quand elles étaient enceintes, puis jeunes mères, qui étaient J'attends un enfant et J'élève mon enfant, de Laurence Pernoud. J'ai pu vérifier que pas un mot n'était dit sur cette question. J'ai appelé Éliane Victor, qui était directrice de la rédaction de Elle, et qui produisait une émission quotidienne pour les femmes, à la télévision ( Une minute pour les femmes ). À ma demande, involontairement cruelle, elle a fait faire des recherches pour savoir si elle avait déjà dans son émission recommandé aux mères d'attacher leurs enfants à l'arrière et m’a confirmé que ce n’était pas le cas. Dès lors, je me suis dit que l'information n'était pas dans le public, que la justice ne travaillait pas comme elle le devrait, qu'il n'y avait pas d' opinion publique sur cette question. J'avais aussi découvert que notre pays était particulièrement mauvais dans ses résultats en comparaison de beaucoup d’autres.

Les rencontres jouent toujours aussi un rôle déterminant dans les engagements. Ainsi, j'ai rencontré une jeune femme qui habitait mon quartier et dont la fille, quelques jours avant les miennes, avait été heurtée sur un passage pour piétons en allant au lycée Jean de La Fontaine. Elle était morte. Cette jeune femme et moi-même avons décidé d'agir ensemble, dans une ignorance totale de tout ce qui peut intéresser la presse. Nous étions vraiment naïves et je me souviens de notre première conférence de presse : nous avions appelé tout le monde, enfin, ce qui était tout le monde pour nous. Cela représentait beaucoup de coups de fil, et beaucoup de voix très ennuyées à l' autre bout du téléphone. Nous avions choisi un café au Châtelet, parce que nous nous étions dit que, pour les journalistes, il fallait un endroit central afin qu'ils ne se dérangent pas trop. Nous sommes restées toutes seules, personne n' est venu, et nous avons bu un café ensemble…

Je vous raconte ce souvenir pour vous dire qu'il faut être très indifférent à tout, sauf à ce que l'on veut faire. Rien, aucune vexation, aucune déception ne doit vous en détourner. On a besoin d’une énergie folle pour militer, et l’amertume, la rancune sont terriblement consommatrices d’énergie. Il faut s’en détourner farouchement. Ensuite, nous avons décidé que (puisque nous avions tant de succès !) nous allions nous présenter aux élections, parce que l'élection présidentielle est suivie d'élections législatives, après lesquelles viennent toujours des partielles. Nous nous sommes lancées dans les 2è et 3è arrondissements de Paris sur le thème unique de la sécurité routière, et nous n'avons pas eu un résultat si mauvais, avec près de 2% des voix !


 
Dernière modification : 26/08/2009