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Grand témoin - La violence routière [2/2]

À cette époque, en janvier 81, nous avons rejoint une association de familles de victimes. Mais nous ne supportions pas ce milieu. Nous étions encore trop proches de la famille heureuse, des enfants petits. Nous nous sommes senties coupables de nous sentir mal, mais nous n'avions qu'une idée, c'était de quitter cette association. Nous avions aussi le sentiment que les drames de la route, la délinquance routière étaient un scandale de société et dépassaient de loin le sort des familles de victimes. Il était profondément immoral de voir tout cela arriver si souvent, alors que cela nous paraissait si facile à régler et qu'aujourd'hui encore, il suffit de ralentir, de mettre sa ceinture, de ne pas boire, de mettre son casque. Ce n'est rien. Aucune grande cause sanitaire – car c'en est une – ne demande si peu d'efforts pour tant de progrès. Et pourtant, ce n'est pas si facile que cela…


Nous avons donc décidé de fonder la Ligue contre la violence routière, avec pour objectif ( c'est notre objet social ) de lutter par tous les moyens légaux contre l'insécurité routière et ses conséquences. Mais notre idée, c'était qu'il fallait absolument que tous ceux qui auraient voulu savoir sachent, et qu'un sursaut d'opinion soit provoqué afin de contraindre les hommes politiques à faire de la sécurité routière une priorité. Or, la fondation de la Ligue intervient au printemps 83, et ce n'est que le 14 juillet 2002 que le président de la République déclare à la surprise générale, y compris la nôtre, que le premier de ses trois chantiers personnels, c'est la sécurité routière. Cela aura donc pris vingt ans. Bien sûr, il s'est passé beaucoup de choses en vingt ans, mais il reste vrai que, jusqu'en juillet dernier, la sécurité routière n'a jamais été une priorité, sauf pour des individus isolés, ayant parfois des moyens d'agir, mais faibles. Nous sommes maintenant nombreux et nous avons une puissance de nuisance importante. Nous n'avons pas l'intention de laisser passer cet engagement du président de la République sans que des comptes soient demandés à son gouvernement.

Autrefois, en 1973, d'après ce qu'on m'a raconté, quelqu'un d'autre a jugé que la sécurité routière était une priorité, et cette personne, qui avait combattu héroïquement pendant la guerre de 39-45, qui connaissait le prix de la vie, était le Premier ministre, qui ne pouvait pas supporter que, cette année-là, on ramasse 17000 morts sur les routes de France. Et sans aucune demande de la population, alors que lui-même n'avait rien à y gagner, il a voulu qu'on y mette bon ordre. C'était Jacques Chaban-Delmas. Le président de la République d’alors ne s'intéressait nullement à la question. Georges Pompidou était lui-même un conducteur de Porsche, c'était la grande époque de l' ascension de la voiture, avant le premier choc pétrolier, et Chaban savait que ses propres jours étaient comptés au gouvernement. Il a demandé à son président de créer une délégation interministérielle à la sécurité routière, qui serait rattachée directement à Matignon et qui ainsi pourrait agir avec tous les ministres concernés. Pompidou n' a pas voulu lui dire non. C'est ainsi que cela s'est fait et que les premières mesures ont été prises. Souvenez-vous, il n' y avait pas de limitation de vitesse, pas de seuil maximum d' alcoolémie, le casque n' était pas obligatoire et la ceinture de sécurité n'existait pas. Je pense qu'aucun d'entre nous ne voudrait retourner à cette époque-là.

Les étapes qui ont suivi ont toutes marqué un avant et un après. La Ligue contre la violence routière a accompagné à peu près tous les progrès. Certains sans doute se seraient accomplis sans elle, mais d'autres non. Les passages ont été extrêmement longs et il a fallu de durs combats pour les obtenir. Mais aujourd'hui, même nos adversaires de l'époque ne voudraient pas revenir en arrière. Je vous donne l'exemple du 1, 2 g. d'alcool au volant, qui était le seuil délictuel quand la Ligue contre la violence routière a été fondée. Aujourd'hui, ce seuil est de 0, 8 g., après un passage à 0, 7, et le taux de contravention est de 0, 5. Je pense que personne ne voudrait revenir à l'époque antérieure, mais nous avons pourtant été pendant un temps les victimes de nombreuses insultes, nous avons subi les cris des viticulteurs et les discours stupides des députés élus dans les départements viticoles.

Une autre mesure m'était, évidemment, particulièrement chère : l'obligation du port de la ceinture à l'arrière. Même si elle est très mal respectée, elle existe, et a été acceptée en douceur. Nous avons su montrer l' exemple. Je ne suis pas une femme de terrain, mais, heureusement, beaucoup d’autres militants qui ont un rôle central à la Ligue le sont, et certains ont eu l'idée d'un partenariat avec Baby-Relax et les maternités de leur voisinage. Baby-Relax donnait et entretenait des petits lits adaptés à la sécurité des enfants. Ils étaient prêtés aux mamans à la sortie de la maternité. Notre espoir était qu'ayant pris l'habitude d'installer convenablement leur enfant, ces mères ne perdraient jamais cette habitude. Cette mesure a été très populaire, les sociétés d'assurances s'y sont mises, tout le monde a prêté des lits ou des sièges-enfants, si bien que la loi est passée très naturellement. Aujourd'hui, les parents dont l'enfant a été éjecté ou projeté parce qu'il n'était pas attaché sont victimes de leur négligence, pas de leur ignorance, ce qui est tout de même différent. Ils sont aussi victimes de la négligence de l'État, qui ne veille pas à l'observation des textes que le Parlement vote au nom du peuple.



Tout ne se passe pas si facilement. En 1992, lorsque le permis à points allait être présenté à l' Assemblée Nationale, les transporteurs routiers l'ont mal compris. Le mur de Berlin et le rideau de fer s'étaient l'un écroulé et l'autre levé, et on voyait déferler sur les routes des artisans venus de l'est qui étaient prêts à travailler jour et nuit pour une bouchée de pain, tandis que les transporteurs français étaient soumis à quelques réglementations déjà. Ces derniers ont cru que le permis à points allait les pénaliser, et qu' ils ne pourraient plus gagner leur vie. Ils ont bloqué les routes de France pendant très longtemps. J'ai été absolument stupéfaite devant l'inertie de l'opinion publique, qui leur était favorable. C'était début juillet, personne ne pouvait partir en vacances, on ne pouvait pas aller travailler…La liberté d'aller et de venir n’est-elle pourtant pas un bien précieux ? Néanmoins on leur portait à boire et à manger, il y avait même des prostituées qui venaient pour égayer l'austérité de leur temps de grève.

En France, tout le monde se moquait du problème, parce que l'attention des gens, ou du moins de la presse, se concentrait sur le voyage du président de la République à Sarajevo. Quasiment chaque jour – j'étais journaliste à La Croix, à cette époque – le journal télévisé m'invitait au 20 heures pour essayer de débloquer la situation. J'étais furieuse et je disais aux grévistes : " Mais rentrez chez vous, vos femmes vous attendent, la route ne vous appartient pas, vous n'avez pas mieux à faire ? Retournez auprès de vos enfants !" Et, quand je rentrais à La Croix, on me reprochait mon manque de considération pour des gens dans l'ennui. Il fallait, me disait-on, entendre leurs revendications.

Finalement j'ai demandé rendez-vous, au nom de mon association, à François Mitterrand et il m' a reçue pendant trois-quarts d'heure. Ce jour-là, il atterrissait en hélicoptère de Sarajevo et savait à peine qu'une grève des camionneurs gênait tout le monde depuis des semaines. Lorsque je lui ai dit pourquoi j'avais sollicité cet entretien, il est allé prendre connaissance des gros titres du Monde, qui était posé sur son bureau. Il y était question de la grève des camionneurs et c'est alors que je me suis dit qu'il fallait en effet écouter leurs doléances, partir de là pour avancer. J'ai parlé au Président de leurs conditions de travail et de leurs conditions de concurrence, qui étaient les unes comme les autres insupportables, et j'ai pensé qu'il fallait leur dire que ce problème allait être débattu et que par ailleurs le permis à points n'était pas là pour les gêner, mais pour sauver des vies, dont les leurs.

À la sortie de cet entretien, sur le perron de l’Elysée, sont venues me questionner les agences de presse, que je ne m'attendais pas à voir. Je me retrouve donc avec Reuter et l'A.F.P. qui me tendent leurs micros et me demandent ce que m'a dit le président de la République. Je flotte un instant et je leur réponds, ce qui était vrai : "Le président de la République m' a dit que les camionneurs étaient les serfs de notre époque ". Puis j'ose, je me lance et leur affirme : " Le président de la République nous a aussi promis qu'il ne reculerait pas d'un pouce sur le permis à points". J'ai pensé qu'il ne pourrait pas démentir ces paroles. Donc le lendemain, manchette : "Les camionneurs sont les serfs de notre époque. Le président de la République ne reculera pas d' un pouce sur le permis à points".

Ensuite Monsieur Beregovoy, Premier ministre, me téléphone et veut me voir. Cela me fait plaisir de raconter cela, parce qu'on lui doit là quelque chose qui n'a pas été porté à son crédit après sa mort. Il me dit : "Mon gouvernement va probablement tomber sur cette grève. Ce n'est pas grave (il savait que, de toute façon, il en avait pour peu de temps, et que la droite allait remporter les élections suivantes ), mais je serai remplacé par un nouveau Premier ministre qui n'aura qu'une idée, c'est de se débarrasser du permis à points, pour pouvoir remettre les compteurs à zéro et repartir sur de bonnes bases. Est-ce que je peux aménager le permis pour les chauffeurs routiers ?" Je lui réponds : "Monsieur, je ne suis pas là pour vous dire que vous pouvez aménager le permis. Si vous le faites, je me répandrai dans toute la presse en disant que vous avez abandonné les victimes de demain à leur triste sort ". Il m'a dit que dans ces conditions il ne pouvait pas le faire. Le lendemain, il annonce que le texte est présenté à l'Assemblée tel quel. Les camionneurs lèvent leur siège, le permis à points est adopté et tout le monde peut partir en vacances .

Dans l'année qui a suivi l'adoption du permis à points, le nombre de morts a diminué, et ces vies-là sont gagnées une fois pour toutes. Ensuite, dans l'inertie, depuis 1994, les chiffres stagnent. Ils stagnent chez nous plus que chez nos voisins. L'Angleterre qui avait déjà deux fois moins de morts que nous quand nous avons fondé la Ligue, en a aujourd’hui moins de deux fois moins. Et je dirai que les progrès, vraiment infimes depuis 1994, se sont faits presque malgré nous, non pas malgré nous membres de la Ligue, mais malgré nous Français. Cela a suivi une espèce de mouvement général de diminution, mais des pays qui étaient moins bons que nous sont devenus meilleurs entre-temps, et seuls ont de plus mauvais résultats deux pays dont le niveau de développement et d'industrialisation n'est pas comparable au nôtre, la Grèce et le Portugal.

Pourquoi restons-nous à pied d'œuvre, à la Ligue ? Je pense que chacun d'entre nous aurait sa réponse, et nous sommes maintenant plusieurs milliers d'adhérents. Pour ma part, je me sentirai quitte quand mon pays aura rejoint les pays décents dans ce domaine. Je ne peux pas admettre qu'en étant dotés de législations tout à fait comparables, des mêmes moyens financiers, et en ayant davantage de policiers par habitant, nous laissions mourir sur la route deux fois plus de gens que les Anglais, et que nos enfants paient un tel prix à cette violence particulière. Je sais que la responsabilité de chacun est entière au volant. Nous n' avons jamais cherché à diminuer la part de libre-arbitre de chacun dans ce domaine, mais nous savons que les rappels à la loi sont indispensables, qu'ils sont la base de toute éducation. Et tant que pour deux jeunes qui meurent chez nous, il n'y en a qu'un en Angleterre, tant que je peux lire dans le journal qu'à Paris, sur dix petits coursiers, un sera accidenté dans l'année, alors que ce n'est pas vrai chez nos voisins, tant que l'on ne pourra pas supposer qu'on est arrivé à un chiffre difficilement compressible, en constatant que les autres pays n'ont pas trouvé de solution meilleure que la nôtre, tant aussi que nous aurons une quelconque crédibilité à parler de ces questions (parce que cela s'use aussi), je pense que ce qu'on appelle pompeusement les cadres de la Ligue resteront fidèles au poste.



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Dernière modification : 26/08/2009